L’échappée jurassienne

Récit

Arrivée à Arc-et-Senans

Saline Royale d'Arc-et-Senans
Saline Royale d’Arc-et-Senans

Une étape débute généralement le matin , ce qui interdit ou réduit les possibilités de visiter les curiosités du lieu. Soit parce que l’on a beaucoup de route à faire, soit parce que les heures d’ouverture des sites sont relativement tardives. Sachant cela, je suis arrivée à Arc-et-Senans la veille, en milieu d’après-midi afin de pouvoir visiter la Saline Royale, classée Patrimoine Mondial de l’UNESCO. De quoi me plonger dans la première partie de ma randonnée qui me ramène à l’histoire du sel. Curieuse impression que donne ce somptueux ensemble de bâtiments en éventail règnant sur un village ordinaire. Belle entrée en matière où il est question d’un architecte visionnaire (Claude Nicolas Ledoux), de sauniers, de gabelle et de gabelous, de saumoduc, de bâtiment de graduation.

Étape 1: D’Arc-et-Senans à Salins

Imprégnée de l’ambiance qu’a fait naître la visite guidée de la saline, je pars de bon matin sous un soleil franc laissant présager des températures difficilement compatibles avec l’effort que suscite la marche.

Momentanément l’histoire du sel s’efface devant celle du vin que nous racontent les vignes de Cramans où les vendanges, avec 15 jours d’avance, ont débuté hier. Pas de rangées de ceps à perte de vue comme en Bourgogne, Alsace ou dans le Bordelais. Les parcelles de dimensions modestes sont séparées par des vergers, des cultures et des prés où l’on peut y faire paître des troupeaux. Devant ces paysages, héritiers du passé, on sent qu’on pouvait vivre, certes modestement mais de façon autonome. Du vin pour la consommation familiale et un peu pour la vente. Ajoutez à cela, les forêts qui fournissaient le bois, les jardins et les basses-cours

Ode anonyme au chemin
Ode anonyme au chemin

pour assurer l’alimentation quotidienne. Somme toute, une gestion intelligente des richesses naturelles et agricoles pour ne dépendre de personne .

Mise en jambe idéale, la montagne s’invite timidement en un doux vallonnement. La forêt rafraîchissante remplace les vignes. Je laisse derrière moi les îlots de vendangeurs pour une solitude peuplée de chants d’oiseaux.

Et en point d’orgue, voilà Port-Lesney partagé en deux par la Loue qu’enjambe un nouveau pont pour remplacer l’ancien, petit frère de celui d’Avignon. On oublie le vin pour reprendre le fil interrompu de notre épopée du sel sur le “Chemin des gabelous ». Je transpire tellement que je dois transporter sur ma peau et mes vêtements autant de sel que les contrebandiers pourchassés par ces gabelous, douaniers confortablement rémunérés,  haïs et enviés, chargés de collecter la gabelle (impôt sur le sel) et réprimer le commerce illégal.

Le parcours louvoie jusqu’à Salins entre prés et  forêts, traverse des petits villages paisibles alanguis sous un soleil implacable le long des berges de la Furieuse (à la Chapelle-sur-Furieuse où la rivière n’a rien de terrifiant en cette année de sécheresse) ou de la Loue (à Rennes-sur-Loue) où bronzent sur des bans de sable les derniers vacanciers.

Voilà comment finissent les plus belles idées
Voilà comment finissent les plus belles idées

Salins, petite ville encaissée dans une confluence de vallées, protégée par deux forts, n’a pas un charme fou. Elle doit sa notoriété au sel. Autrefois denrée précieuse (on l’appelait l’or blanc), indispensable à la conservation des aliments, il attire à présent les touristes qui viennent pour la visite du musée du sel (ancienne saline) et les curistes voulant profiter des bains d’eau salée pour soigner leurs rhumatismes et autres problèmes de santé.

Cruelle déconvenue, coté porte-monnaie: je pensais trouver un hébergement à un tarif abordable. Cette ville qui n’est pourtant pas un haut-lieu du tourisme, à l’instar de ses consœurs stations thermales, ne dispose que d’hôtels chers offrant des prestations que ne recherche en général pas un randonneur.

Je termine ma journée par la visite guidée du musée du sel et de l’ancienne saline.

 

Étape 2: De Salins à Arbois

L’entrée en matière est plus rude que la veille. Montée à la sortie de la ville, à l’ombre bienfaisante de la forêt jusqu’à atteindre la route qui mène au Fort Saint-André. Un magnifique panneau décrit « l’Echappée Jurassienne ». C’est toujours rassurant ce genre de d’attention. Ça donne l’impression qu’on est sur un chemin vivant, choyé, qui ne vous laissera pas dans les affres des hésitations après un kilomètre ou deux parce qu’il est tombé dans l’oubli.

Pretin
Pretin

Et pourtant, j’avais bien l’impression qu’il était oublié de tous car je n’ai pas le souvenir d’y avoir rencontré quiconque. Les seuls signes de vie en dehors de Pretin se sont  résumés à quelques vaches, un tracteur lointain travaillant dans les champs et une poignée de voyageurs prisonniers du train des Hirondelles qui m’ont fait des signes amicaux alors que je piqueniquais en bordure de la voie. Même à Montigny,  je n’ai rencontré qu’un chien vautré au milieu de la route qui, sans hâte est allé se cacher à mon arrivée. Ce chemin parfaitement balisé n’était fait que pour moi. Malheureusement, je n’ai pas su le conserver jusqu’au bout de mon étape: à quelques kilomètres d’Arbois, à la Colomblière, je cafouille, je ne cherche pas suffisamment les balises, je ne pense pas à passer une clôture, et vlan, c’est l’erreur. Pas dramatique puisqu’il est encore tôt et que le terme de l’étape est en ligne de mire. Disons ennuyeuse, tout au plus, parce qu’elle allonge inutilement le trajet et oblige à prendre la route goudronnée à la place du chemin. Et ça, la route goudronnée, le randonneur n’aime pas.

Mon premier objectif est de trouver l’office du tourisme pour essayer de dégotter un hébergement dans mes cordes. Le premier que je contacte, malgré ses 2 ou 3 étoiles me propose une chambre randonneur, simple, mais qui compense les tarifs prohibitifs de Salins. Je décide d’y passer 2 nuits, puisque l’étape suivante, qui va se perdre dans la reculée des Planches ramène le randonneur le soir non loin du centre ville. Cette stratégie me permettra de partir avec un sac allégé.

Étape 3: La reculée des Planches

Étape atypique dans une randonnée itinérante. Aussi longue que les autres mais recroquevillée sur une superficie restreinte : le chemin, après quelques détours, s’enroule en escargot avant de revenir à la case départ.

Ce devait être la journée la plus chaude de la semaine, mais le filtre des feuillages et l’ombre des falaises qui tournaient le dos au soleil m’ont offert d’une température plus agréable que la veille.

Arbois
Arbois

Après Mesnay, l’itinéraire tortueux grimpe sur les lèvres de la reculée où, de la « Roche du Feu » on peut contempler Arbois et ses environs tapis au fond de la vallée, avant de redescendre aux Planches. La balade se poursuit le long de la « Cascade des Tufs », dans un sens puis dans l’autre jusqu’à revenir aux Planches. Comme tous les sites emblématiques, ce bout de chemin est probablement plébiscité dans les magazines et topoguides de randonnée. Je rentre pour quelques kilomètres dans le flot tenu des groupes de marcheurs. Le torrent est misérable, éreinté par un été caniculaire, laissant surnager les tufs semblables à de vieux coussins de velours poussiéreux. Retour aux Planches, et c’est vraiment là que l’expression « échappée » jurassienne prend tout son sens. J’abandonne le peloton au village et poursuis dans la solitude mon étape par une montée au « Fer à Cheval »,  autre point de vue sur la reculée. Retour vers Arbois en forêt. Un peu de frustration, on espère des trouées mais le chemin prisonnier d’une garde fournie de troncs est avare de panoramas lointains. L’échappée se dirige normalement vers Pupillin, mais comme beaucoup de randonneurs, j’ai opté pour une deuxième nuit à Arbois. Je redescends par une variante qui passe près la charmante chapelle de l’Ermitage veillant sur la ville qui s’étale à ses pieds.

Étape 4: D’Arbois à Poligny

Il a fait très beau pour les trois premières étapes et j’étais impatiente que le temps change. Le corps demandait grâce. Certes, les panoramas se dévoilaient sous leur meilleur jour, mais la chaleur excessive (probablement autour de 35°) était terriblement fatigante et désagréable. Trempée et collante dès les premiers pas, obligée d’ingurgiter des litres d’eau tiédasse. Je ne voulais pas de la pluie, encore moins de l’orage, mais bon, on ne choisit pas. Il fallait une solution drastique. Et elle était annoncée pour l’après-midi à grand renfort d’alertes météo.

Je me félicitai pour une fois de ne pas avoir réservé car si je pensais arriver sans trop être arrosée à Poligny, je nourrissais les plus grands doutes sur mes chances de réussir à aller jusqu’aux Bordes à deux heures de là.

Je ne garde pas le souvenir d’une étape prodigieuse: le panorama ne m’a pas éblouie et la grisaille a dû contribuer à l’affadir encore. Les larges pistes s’éternisaient en forêt. En revanche, je goutais dès mon départ aux délices d’une température douce. Le corps se ressourçait. La marche était facile et ne semblait mobiliser aucun effort.

Vers onze heures le ciel commença à se charger de façon inquiétante. J’ai même craint  de ne pas arriver à Poligny avant la pluie. J’activai l’allure, zappant même la montée au « Rocher du Pénitent ».

Poligny
Poligny

Finalement, j’arrivai sur la place centrale de la ville sans avoir essuyé plus que quelques gouttes. L’office du tourisme étant encore ouvert, je décidai d’aller demander des informations météo actualisées pour décider de la suite à donner à ma journée, puisque les miennes qui dataient de la veille annonçaient de l’orage en début d’après-midi. Le jeune homme consulta le même site internet que moi, les prévisions n’avaient pas gagné en précision.

Il me fallait réfléchir rapidement pour prendre la décision d’arrêter là ou continuer car raccourcir une étape n’impacte pas que la journée elle-même, mais également les suivantes quand la fréquence des hébergements est faible. Si j’arrêtais là, il me faudrait ajouter le jour suivant deux heures de plus. Comme le beau temps devait revenir pour le lendemain, le défi était possible et je demandais au jeune homme de me réserver la chambre la moins chère du village. Le choix était limité et comme toujours en pareil cas, ce n’est jamais en faveur du client.

Il plut effectivement deux heures plus tard, une pluie drue, torrentielle par moment s’abattit sur Poligny presque tout l’après-midi… mais on n’entendit pas gronder le moindre coup de tonnerre.

Étape 5: De Poligny à Blois-sur-Seille

L’étape était assez longue d’une part parce que l’hôtel, était à la sortie de la ville dans la direction opposée à celle que je devais prendre et d’autre part parce qu’il fallait ajouter les deux heures que je n’ai pas faites hier.

La température était divinement bonne. En partant, j’ai même endossé la polaire, chose qui ne m’était plus arrivée depuis longtemps. Les suées se limitaient aux montées. Le temps était encore gris quand je sortis de la ville et brumeux en altitude. Le vent frais balayait les dernières brumes laissant un paysage étincelant émerger entre des écharpes ouatées qui s’évanouissaient dans un ciel purifié. Comme pour les étapes précédentes, j’alternai les traversées de prés et de forêts jusqu’aux Bordes, hameau perdu au milieu de nulle part où je ne vis âme qui vive. Même le gîte où j’avais prévu d’aller dormir semblait fermé ce qui me laissa à penser que même sans le pluie je n’aurais pas pu la veille aller plus loin que Poligny.

Le journée fut rythmée de ces  bourgades charmantes qui tirent leur richesse du vin: Passenans, Frontenay, Menétru-le-Vignoble et Château-Chalon qui doit à son classement parmi les plus beaux villages de France la visite de nombreux touristes. J’y arrivai vers quatorze heures et sachant que le soir je devais me contenter d’un sommaire repas, je fis comme eux et m’attablai à la terrasse d’un restaurant.

Blois sur Seille
Blois sur Seille

La veille au soir, j’avais téléphoné à un gîte de Blois-sur-Seille pour pouvoir y passer la nuit. La réponse tomba comme un couperet, semblable à celle que l’on m’avait faite deux jours plus tôt à Mesnay près d’Arbois:  » C’est complet, mes gîtes sont occupés par des touristes qui restent plusieurs jours ». Je manifestai mon désappointement, expliquai ce sort qui s’acharnait à m’obliger à raccourcir les étapes et prendre des hébergements hors de prix. La propriétaire se laissa infléchir et me proposa un lit de dépannage  dans une salle de jeu avec salle de bain et toilette à partager avec la famille. Pas de souci, j’étais prête à tout.

Et bien c’était franchement une belle surprise. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut se vanter d’avoir été l’hôte d’une notable, parce que ma bienfaitrice n’était autre que la maire du village. Absolument charmante de surcroît, tout comme le village qu’elle administre. C’est ce genre de rencontre qui fait le petit plus de la randonnée en solitaire et qui donne à une étape un  supplément d’âme.

Étape 6: De Blois-sur-Seille à Perrigny

Je quittai mon hôtesse presque à regret. On aime toujours prolonger une conversation quand elle est agréable. L’appel du chemin est une consolation, surtout quand, comme ce matin-là, le temps est agréable et y restera pour la journée, et même d’après la météo pour le reste de la semaine.

Le temps fort de cette étape, c’est Baume-les-Messieurs. Le spectacle commence à Granges-de Baume, belvédère qui domine la reculée. Après une courte descente, on arrive au village, envahi de touristes. L’Abbaye constitue le centre d’attraction, passage incontournable, visite approfondie si l’on en a le temps. Je constatai avec consternation que les dortoirs des moines avaient été réhabilités en chambres d’hôtes luxueuses et confortables, à cent lieux des spartiates cellules monastiques des siècles passés. Les terrasses des restaurants commençaient déjà à se préparer à accueillir la clientèle qui certainement se presserait nombreuse d’ici une heure ou deux.

La reculée de Baume
La reculée de Baume

En une demi-heure à pied on arrive à une Chapelle puis à la grotte, mais la plupart des touristes s’y rendent en voiture. Les grottes, ça attire toujours beaucoup de monde. Moi, je n’aime pas particulièrement. Mis à part celles qui recèlent des trésors de l’art pariétal préhistorique ou qui sont particulièrement spectaculaires, je trouve qu’elles se ressemblent toutes et surtout qu’elles m’oppressent. Je n’ai jamais eu l’âme de spéléologue.

Une brève montée, quelques escaliers de fer, et me voilà arrivée au belvédère  » Sur Roche ». Sur l’autre bord de la reculée, au loin, les Granges-sur-Baume où je suis passée le matin, minuscules au milieu des arbres qui semblent prêtes à tomber de la falaise et Baume, tapi juste en dessous, prisonnier des arbres.

La suite du chemin, c’était surtout de la forêt avec quelques clairières qui s’ouvraient sur Lons-le Saunier, ville moyenne qui s’étale à la limite de la plaine et de la montagne.

Le veille au soir j’avais téléphoné à l’hôtel de Conliège pour y dormir. La réponse fut encore une fois sans appel: « il est complet pour ce soir », les chambres avaient été réservées de longue date par un groupe de randonneurs qui, d’après mon interlocuteur, était sur l’échappée jurassienne. Mais demain ajouta-t-il, il y aura de la place. Ceci ne faisait pas mon affaire, car il me fallait une place pour le soir-même.  Je compris que le problème risquait de se reproduire les jours suivants, car les hébergements sont assez limités sur la parcours et pas de taille à accueillir une armée. Finalement, je trouvai une chambre dans un modeste hôtel routier de Perrigny, à un jet de pierre de Lons-le-Saunier. Ce qui en définitive s’avéra être une aubaine puisque j’avais projeté d’aller faire un pèlerinage dans ma ville natale.

J’arrivai assez tôt à l’hôtel, y déposai mes affaires, pris ma douche et entrepris de trouver un gîte pour la nuit suivante. Comme je le craignais, les chambres d’hôtes de Marigny à proximité du lac de Chalain étaient toutes réservées par le groupe de randonneurs qui faisaient la même étape que moi. Tout d’un coup, ils m’apparaissaient comme des ennemis qui allaient me mettre des bâtons dans les roues jusqu’à la fin de mon échappée. Stupidement et injustement, je leur en voulais. Je tentai ma chance au camping de Chalain, au-delà de Marigny, mais je m’entendis répondre qu’il ne louait de mobil-home que pour deux nuits minimum. Il me restait une dernière solution, le camping de Châtillon. Qui enfin me délivra de mes soucis.

Je partis pour revoir mes anciennes écoles primaires, la maison où j’avais passé une partie de mon enfance, le centre ville avec ses arcades et bâtiments anciens dont je gardais un vague souvenir que les enseignes de magasins plus récents, identiques à celles que l’on trouve dans toutes les villes contribuaient à brouiller.

Étape 7: De Perrigny à Châtillon

Une fois sortie de Perrigny, village de proche banlieue sans charme, le parcours était plutôt agréable. Il suivis fidèlement la crête tortueuse de la reculée dominant Conliège, passai près de son ancienne gare (qui devait nécessiter du temps de son activité quelques suées pour venir prendre le train), grimpai à l’Ermitage Sainte-Anne et poursuivis ma course dans la forêt.

C’était la première fois depuis mon départ à Arc-et-Senans que je sentais du flottement. Le balisage sans être défectueux se faisait moins précis. Pour une raison inexpliquée, j’avais l’impression à plusieurs reprises que le chemin n’allait pas dans la bonne direction. J’hésitai à plusieurs bifurcations, revins sur mes pas, consultai maintes fois mon topoguide. A la jonction avec le GR®559, je court-circuitai une boucle qui menait au Belvédère de la Guillotine. Mais comme rien n’est jamais définitivement perdu, je retrouvai mes balises sur une route ennuyeuse. Un cycliste sur un tandem me dépassa. On se salua et je lui fis remarquer jovialement qu’il avait perdu sa partenaire. Il me répondit sur le même ton qu’il l’avait abandonnée parce qu’elle était chiante et m’offrit de prendre sa place. Mon équipement rendant l’exercice difficile, je déclinai l’invitation. Il mit alors pied à terre pour m’accompagner jusqu’à ce que nos chemins se séparent. Nous discutâmes agréablement de ses parcours  (il était aussi marcheur quand il n’était pas sur son tandem) et des miens, il me parla du Jura qu’il connaissait bien, s’interrompit pour me faire admirer une paisible harde de chamois qui broutait dans un pré. Je trouve toujours ces rencontres magiques. Parce qu’elles sont gaies, spontanées, qu’on se présente à l’autre sans passé et sans futur. On se quitte à regret car on aimerait  prolonger ce moment, mais c’est justement sa brièveté qui en fait son charme.

Le suite du parcours s’enlisa dans une plaine monotone, traversa une forêt ordinaire. De loin en loin,  je voyais le groupe qui me devançait. Mes ennemis, ceux qui me pourrissaient mon échappée ! Inconsciemment je leur collais une étiquette de gens pas sympas sur le dos. A Verges, tout à coup sans que je m’y attende, je tombai sur eux. Ils étaient en train de piqueniquer.  Voyant que je transportais le même topoguide que le chef du groupe, ils engagèrent la conversation: eh bien, mes a priori stupides volèrent en éclat, ils étaient tout à fait charmants, blagueurs et quand je leur dis en riant qu’ils empoisonnaient ma vie de randonneuse parce que ça faisait deux nuits que je devais changer mes projets d’hébergement, il me répondirent qu’il y avait encore une place dans la chambre de l’un d’eux. On plaisanta encore un peu après quoi, je me remis en route.

Je trouvai sans problème le Domaine de l’Épinette situé à un kilomètre de Châtillon. Il était quasiment vide. Je disposai d’un mobil-home très confortable au milieu d’un camping qui me paraissait abandonné.

 

Étape 8: De Châtillon à La Fromagerie

J’étais prévenue: d’entrée de jeu il me fallait avaler un long chemin rectiligne. Je m’y étais d’ailleurs si bien préparée, que la distance ne me parut pas si longue. Il faut dire que le matin quand on est frais et dispos les chemins ennuyeux sont plus digestes qu’en fin de journée.

Après le coude de la Confrérie, le chemin commença à présenter plus de variété. Oublié le pays du sel et du vin, l’échappée pénétrait dans celui de l’eau. L’entrée en matière était timide: elle ne se matérialisait que par un point jeté sur l’Ain. Mais après Marigny, le chemin se hissa sur la crête dominant le lac de Chalain offrant des points de vue saisissants. J’espérais entrevoir les deux lacs suivants (Chambly et Val), mais le parcours s’enlisait dans la forêt. Le patron du camping m’avait conseillé de faire l’impasse sur la descente de Chambly qui ne présentait pas grand intérêt.

Lelac de Chalain
Le lac de Chalain

Je rattrapai à Ménétrux-en-Joux le groupe de randonneurs que j’avais déjà dépassé la veille. Comme de vieilles connaissances nous reprîmes le dialogue interrompu: on n’évoqua pas le chemin, évidemment nous parcourions le même mais nous nous lançâmes dans les  comparaisons de nos hébergements respectifs de la nuit. Ils ne tarissaient pas d’éloges pour l’excellent repas qu’on leur avait servi la veille; je ne pouvais pas rivaliser avec ma soupe en paquet et mes lasagnes précuites. Après un bout de chemin partagé, je les abandonnai à la maison des cascades où je pris le temps de m’asseoir à la terrasse du café au milieu d’une horde de randonneurs et de touristes. Je n’avais plus qu’une heure de marche, eux en avaient encore plus de trois.

La Cascade du Hérisson qui avait attiré tant de visiteurs n’était vraiment pas à la hauteur de sa réputation. L’éventail, victime de la longue sécheresse estivale était réduite à un ridicule filet d’eau. Quand je l’avais vue plusieurs années auparavant  elle m’avait parue merveilleuse: elle était fournie et la forêt d’automne aux feuillages déjà éclaircis resplendissait de couleurs chatoyantes.

J’arrivai relativement tôt à la Fromagerie ce qui me laissa le temps de visiter les curiosités locales: une boissellerie noire de monde, un petit jardin botanique attenant au gîte de l’Éolienne.

Étape 9: De La Fromagerie à Foncine-le-Bas

Le temps était délicieusement frais le matin. Le sac délesté de la polaire et du goretex. Quel contraste avec les premiers jours.

Le chemin devait aujourd’hui faire la part belle à l’eau : celle des lacs et celle des gorges de la Langouette. Il commença par longer le paisible lac d’Ilay qui fumait sous le soleil matinal et frissonnait sous le souffle du vent.

L’ambiance changea ensuite brusquement. Ilay, village au bois dormant comme presque tous ceux que j’avais traversés jusqu’à présent, avait délégué l’accueil à un triste couple, un homme et son gros chien qui se rua sur moi en aboyant comme marque de bienvenue. J’étais terrifiée. Je ralentis puis m’arrêtai me protégeant derrière mes bâtons. Et en rogne, devant l’impassibilité du maître. J’attendais qu’il rappelle son fauve, mais il n’en fit rien. Il se contenta de lancer mollement cette phrase que tous les propriétaires de chiens belliqueux clament haut et fort « il ne mord pas « . Je rageai contre ce manque de savoir vivre ensemble, de cette façon d’imposer aux autres de telles incivilités. Je lui criai que j’avais peur et que j’avais déjà été mordue une fois au cours d’une randonnée précédente (ce qui est vrai). Je fulminais encore plus, quand de coupable il se prétendit être victime en me déclarant  » c’est la faute des randonneurs, maintenant faut qu’ils marchent avec des bâtons ! ». Il finit pas siffler son chien pendant que je continuai à déverser mes rancœurs tout en reprenant à vive allure mon chemin. Nous étions loin du vieil homme accompagné d’un dalmatien placide que j’avais croisé avant Salins. Nous avions échangé quelques mots de bienséance et interrompant ses propos, l’homme s’était soudain adressé à son compagnon: « Dédé, dis bonjour ! ». Mais Dédé avait la tête ailleurs, rêvait peut-être d’une belle dalmatienne, indifférent à ma présence. Il n’avait pas répondu.

Retour à la quiétude. J’atteignis le Pic de l’Aigle par un chemin conseillé par l’aubergiste, un peu conventionnel mais moins ardu. Et à partir du Belvédère, ce n’était que du bonheur: une déambulation sur un chemin forestier en balcon qui ménageait épisodiquement des fenêtres sur les lacs d’Ilay, Grand Maclu et Petit Maclu, incroyablement turquoises.

Vers le belvédère des 4 lacs
Vers le belvédère des 4 lacs

La suite était plus ordinaire ne laissant dans la mémoire que quelques épisodes marqués par des poignées d’habitations, des lieux-dits et des cols séparés de longs passages en forêt. Après le détour derrière la « montagne ronde », Montliboz était la porte d’entrée des renommées « Gorges de la Langouette » où grondait un torrent qui avait des fantasmes de grandeurs: la Saine. Des chapelets de touristes sur le chemin aménagé au dessus du cours d’eau, à mi-hauteur des falaises et des adeptes de canyoning agglutinés sur les rochers, prêts à sauter dans le tourbillon. Avec leur casque orange, du chemin qui les surplombait ils ressemblaient à des familles de champignons.

Les Planches (le deuxième village de mon échappée à se nommer ainsi), mettaient fin aux gorges et un large chemin prenait la suite. Il me paraissait inexplicablement fréquenté: rien ne le prédisposait à drainer tant de marcheurs. Après quelques kilomètres, il ménageait une petite surprise: il s’enfonçait dans la montagne et le tunnel était si long que sans lampe la progression aurait été impossible.

La fin du tunnel fut aussi pour moi la fin de d’une bien belle étape: le Viaduc des Douanets et Foncine-le bas.

Étape 10: De Foncine-le-Bas à La Chapelle-des-Bois

La fraîcheur matinale d’hier s’était transformée en froidure au grand dam des autochtones qui y voyait les prémices d’un automne un peu précoce. Un fin glaçage recouvrait les voitures. Moi, j’exultais, quelques degrés en moins n’étaient pas pour me déplaire.

Le début de l’étape avait la beauté de la diversité: je montais dans les prés où une harde de chamois broutait,  Après avoir quitté les herbages, le sentier s’amusa sur les crêtes enchaînant les montées et les descentes, ménageant des vues entre les troncs sur les pentes environnantes. Au sortir de la forêt, un chemin botanique, un rucher pédagogique et un petit détour à la source de la Saine, à peine un filet d’eau.

Foncine-le-Haut c’est la ville…. la grande ville, avec des magasins, une supérette, une banque, un office de tourisme et certainement bien d’autres services. Depuis plusieurs jours je n’avais rien vu de tel !

Après les quartiers périphériques, je remontai un curieux de chemin de croix (14 croix resserrées sur une longueur étonnamment courte).

Et après quelques habitations éparses, je retombai dans l’anonymat de la forêt. Je dirais même l’ennui car la large piste n’était pas spécialement motivante.

A la Norbière
A la Norbière

La Norbière marque le début du plateau de la Chapelle des Bois, avec ses grands prés d’un vert criard où s’éparpillent quelques grandes fermes, bordés d’un mur de sapins émeraudes. Devant moi la montagne du Risoux barrait l’horizon et à son pied, La Chapelle-des-Bois était invisible, aspiré dans une large cuvette. C’est à la Norbière que je me trompai. Je croyais prendre le bon chemin, le logo de l’Échappée jurassienne étant absent: il est vrai que nous n’étions plus dans le Jura mais dans le Doubs. Sur le coup, j’en voulus aux baliseurs. Je m’engageai sur la route qui conduisait tout de même à la Chapelle-des-Bois, par un parcours plus long. Quand je compris mon erreur, j’étais trop loin pour retourner, et là c’est contre moi que j’en ai eu, car je pensais que je n’avais pas suffisamment réfléchi et regardé avant de me lancer. Le dommage n’était pas grand et j’arrivai même à trouver un agréable sentier de traverse pour rejoindre le parcours exact.

Je pensais à tord, qu’arrivée dans le Haut-Jura j’aurais l’embarras du choix des hébergements car chaque village compte un ou deux gîtes. Mais hélas, probablement fatigués de la saison estivale, ils ne répondirent pas au téléphone même s’ils ne n’étaient pas officiellement fermés: une technique efficace pour ne pas assumer un refus. Il m’a donc fallu me rabattre sur l’hôtel, une fois de plus.

Étape 11: De La Chapelle-des-Bois aux Rousses

A la sortie du village on passe devant le golf. Mais pas n’importe quel golf, un golf rustique, avec de l’herbe jurassienne à la place du gazon anglais et de l’eau de pluie pour l’arrosage. Écologique quoi !

Pour la troisième fois, je faisais le parcours entre la Chapelle-des-Bois et les Rousses, mais pour chaque randonnée, j’avais emprunté un chemin différent au moins en partie. Ce matin je longeai les lacs des Mortes et de Bellefontaine. En hiver, je les avais devinés depuis le belvédère de la Roche Bernard sous une croûte de glace. Plus virtuels que réels. Aujourd’hui, ils sont d’une beauté différente, d’un bleu intense. La clarté de l’air, les couleurs saturées,  le panorama immense me font oublier la monotonie de la large piste.

Lac de Bellefontaine
Lac de Bellefontaine

Bellefontaine marque l’entrée de la forêt du Risoux. Le chemin monte gentiment sur la crête pour rejoindre au Chalet Rose le GR®5. Je dois dire que j’ai été quelque peu déçue à ce moment-là. Le chalet que j’avais vu sept ans auparavant était à présent d’un rose indéfinissable et le macadam avait gagné du terrain. J’en arrivais à me dire que le Jura s’accommodait mieux de l’hiver quand la neige camoufle la médiocrité des revêtements.

Peu avant les Rousses, alors que l’échappée quittait la grande piste pour un sentier agréable, je retrouvai le groupe que j’avais déjà vu à plusieurs reprises. Les conversations reprirent spontanément et comme les fois précédentes à défaut de philosopher sur un chemin qui nous était commun, nous reprîmes nos comparatifs d’hébergement. Si pour eux, le gîte ne posait aucun problème puisque les réservations avait été faites longtemps à l’avance,  pour moi, la quête d’un lit était une préoccupation quotidienne.

Nous nous sommes quittés sur la place centrale des Rousses. Je savais que je ne les reverrais pas, leur randonnée s’arrêtait le soir même à la Cure ( à quelques kilomètres de là).

Pour une fois, j’avais trouvé à dormir sans avoir eu à passer x coups de téléphone. Le gîte d’étape « Le grand Tétras » me réserva la surprise d’une agréable soirée: un groupe de 3 randonneuses et un solitaire partagèrent ma table pour un diner riches d’échanges émaillées de plaisanteries.

Étape 12: Des Rousses au Manon

Bon, ce que je vais avancer est un avis subjectif, mais tant pis, on ne peut pas toujours dire que l’on a été ébloui, que la beauté du chemin dépasse ce que l’on avait imaginé. J’avais en mémoire mes deux passages précédents et indéniablement ils avaient été plus spectaculaires, et particulièrement celui de l’hiver dernier sublimé par la neige qui illuminait tout.

Le groupe de randonneuses et moi fîmes un bout de chemin ensemble, après quoi elles restèrent sur le GR®5, alors que je pris un sentier de pays qui me fit traverser Prémanon, village sans grand intérêt. S’en suivit une interminable piste caillouteuse. Au carrefour du Bois de Ban, pour la première fois depuis le début de ma randonnée, je perçus une discordance entre le balisage et les cartes. Je suivis un chemin qui n’était peut-être pas l’échappée mais qui m’amena tout de même à  Lamoura, deuxième village de la journée qui semblait ne pas présenter plus d’intérêt que le précédent.

La Combe Sambine
La Combe Sambine

Le chemin ensuite me parut plus sauvage. Quand j’arrivais à Lajoux, c’est à peine si je reconnus le village où j’avais dormi cet hiver. La neige qui gomme toutes les routes (à part les principales) rend n’importe quel lieu méconnaissable. La veille, j’avais eu la chance d’appeler le gîte d’étape de la Chandoline au moment précis où il y avait quelqu’un à la réception après de multiples tentatives où je tombais invariablement sur un répondeur.

Un couple d’Allemands sympathique parlant parfaitement le français accompagné d’un petit chien dina avec moi. Nous mangions dans une immense salle vide. Le service fut minimal: la serveuse n’apparaissait que pour apporter les plats.  Au moment de monter dans les chambres il nous fut même impossible de trouver quelqu’un pour nous renseigner sur les heures de petit-déjeuner.

Étape 13: Du Manon à Saint-Claude

On a toujours quand on arrive au terme d’une randonnée ce double sentiment:  à la fois la joie d’être allé jusqu’au bout de l’aventure et le regret de devoir y mettre le mot fin. Alors, au départ de l’ultime étape on se dit qu’il faut savourer chaque instant, qu’il faut encore faire le plein d’images pour saturer sa mémoire, s’imprégner encore et encore de l’ambiance pour garder une bonne impression. Et cette étape servait cette ambition. Le chemin était agréable, gratifié de beaux points de vues, tout au moins jusqu’au col de la Tendue. Une petite crainte au Rafour, où je dus traverser un champ arboré dans lequel des chevaux fougueux galopaient dans tous sens. Ils hennissaient à tour de rôle comme s’ils se répondaient, obéissant à un ordre de rassemblement. Paisiblement, ils se mirent à me suivre, le groupe grossissait. J’avais l’impression d’être devenue le joueur de flûte de Hammeln.

La fin de l’étape dut s’accommoder d’une déviation sur la route goudronnée de plusieurs kilomètres pour cause d’éboulement d’un pan de montagne. Et la dernière ligne droite a eu la médiocrité des parcours qui s’abiment longuement en forêt repoussant le fond de vallée par des virages et des détours inexplicables.

J’atteignis Saint-Claude vers 14h. Ma priorité fut d’aller me renseigner sur les horaires de train. J’avais une idée précise: à l’hôtesse de la gare je spécifiai que je voulais prendre le « train des Hirondelles » et pas un autre. Car ce train emprunte la ligne dont la construction fut une épopée de 50 ans et qui suit de près ou de loin l’Echappée Jurassienne. Pensant que je n’aurais pas de train dans la journée, j’avais envisagé d’aller voir le musée qui semble-t-il recèle quelques tableaux d’artistes connus. Mais Il se trouvait qu’il y avait un départ vers les 17h. Jugeant qu’il ne me restait pas assez de temps pour visiter ce musée et me sentant quelque peu fatiguée, j’ai préféré attendre en lisant à la terrasse d’un café.

Le « Train des Hirondelles » me ramena à Arc-et-Senans (puis Besançon). Ce voyage fut magique. S’inscrivaient dans le cadre des fenêtres des paysages magnifiques et les images fugaces des lieux traversés qui me ramenaient quelques jours en arrière. Je reconnus même le pré avant Montigny-lès-Arsures où j’avais pique-niqué le long de la voie en compagnie d’un troupeau de vaches. Un train était passé précisément à ce moment. De leur cage de verre et de fer, quelques voyageurs -des randonneurs peut-être ?- m’avaient lancé un salut silencieux.

Pour les informations pratiques: cliquez ici

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *