Via Alpina 2012, jaune & rouge (4) – Etapes 29, 30 et 31

Étape 29, de Črna prst à Porezen

« La liberté n’a pas de valeur si elle ne comprend pas la liberté de faire des erreurs. »

( Malala Yousafzai )

 Mon lever bien que discret incita le reste de la chambrée à en faire autant. Évidemment, mon regard se porta vers la couche aux délices nocturnes et quelle ne fut pas ma surprise de constater que les petits jeunes avaient dormi bien sagement au même niveau que moi quelques lits plus loin. Mais qui étaient donc ces bêtes de sexe ? Au moment où je quittais le dortoir, je vis émerger, la tête chiffonnée des fauteurs de troubles. Sans conteste, pas les plus jeunes du groupe. Sacré p’tits vieux. La montagne ça vous ragaillardit ! Pour le bébé dans neuf mois, non, franchement, je crois que ce n’est ni dans leur projet, ni dans leurs possibilités.

Après Črna prst
Après Črna prst

Le temps était magnifique. Frais. Et l’étape pas excessivement longue. Elle commençait par une solide descente dans les cailloux. Encore des cailloux, mais certainement les derniers. Le paysage changeait. Je tournais le dos aux reliefs sauvages et arides des Alpes Juliennes et du Triglav pour une montagne ventrue tapissée d’une végétation étouffante ne laissant plus dépasser le moindre rocher. Elle avait plusieurs visages : des prairies d’herbes hautes, des friches d’où pointaient des bouquets d’épilobes ( signe que la floraison touchait à sa fin ), des forêts mixtes ou de conifères qui confisquaient le panorama. Les pentes s’adoucissaient, avec parfois quelques réminiscences comme des regrets. Les chemins étaient moins fréquentés, car moins spectaculaires que leurs voisins du Triglav.

Peu après le modeste Vrh ( sommet ) Bače, un petit refuge pour randonneurs fermé était le point d’intersection de plusieurs chemins. Mais quand on lit vite, on lit mal, surtout le slovène. Je n’ouvrai pas même ma carte, ne consultai pas le GPS. PODBRDO, la direction que je devais prendre était tellement bien indiquée que ma négligence prit le dessus. Je m’engageai confiante dans le petit lacet qui cascadait entre le maquis rejoignant après quelques virages une piste. Happée par des pensées éparses qui me faisaient oublier de réfléchir, jusqu’à ce que l’orientation nord-est et la descente un peu trop longue me paraissent suspectes, vu que le refuge où je comptais aller se situait sur une crête et plutôt au sud. Enfin, quand l’erreur fut sans équivoque, je daignai consulter tous mes outils d’orientation : carte, GPS, topoguide. Et constatai un peu tard que je ne devais pas aller à POD BRDO mais à PETROVO BRDO. Une erreur est toujours agaçante et s’avère carrément démoralisante quand elle oblige à remonter ce que l’on vient de descendre inutilement.

Revenue au petit refuge, caché derrière un bâtiment, un panneau, assez peu visible quand les sens ne sont pas en alerte, me remit sur le bon chemin. Et après une heure de descente douce en forêt, entrecoupée de quelques raidillons barbares et bifurcations mal balisées qui donnèrent au GPS toute sa légitimité ( chat échaudé …. ), le sentier déboucha sur un carrefour désert et un petit hôtel-restaurant qui semblait somnoler en attendant d’hypothétiques clients. C’était Petrovo Brdo. Occasion rêvée de s’offrir un petit repas qui allait calmer mes fantasmes de crudités, denrées toujours trop rares ou trop chiches dans les repas de refuges ou d’hôtels. Je commandai à la restauratrice une salade verte et comme elle n’en avait pas sous la main, en raison du peu de clients qui passaient ici et qui se contentaient d’un café, d’une bière ou d’une glace, elle héla son mari pour qu’il aille en cueillir une au jardin. Elle m’en fit une gigantesque assiettée d’une fraîcheur appétissante, agrémentée de quelques petits légumes.

La fin de l’étape fut dans la continuité. Les derniers kilomètres relevèrent le défi d’être plus exaltants, regagnant les crêtes et se dégageant progressivement de leur garde rapprochée de grands arbres. Mais à mesure que la voûte de verdure disparaissait, les nuages prenaient le relai. En haut des alpages, le refuge de Porenzen m’attendait. Alter ego de Črna prst : bâtiment similaire, tout en longueur qui faisait aussi penser à une caserne. Il était cependant plus confortable que le précédent. Petit dortoir de quatre lits, eau chaude pour les douches et le lavage du linge, étendages pratiques. Le couple de gérants m’accueillit avec beaucoup de marques d’attention. Un groupe de consommateurs parmi lesquels un vieux monsieur et un enfant dont je supposais qu’ils étaient de leur famille ou de leurs amis, terminait sa boisson et s’apprêtait à repartir. Après quoi, je restai la seule cliente pour la soirée.

J’avais fait pendant la journée un arc de cercle et de là où j’étais, je devinais le chemin parcouru. Je distinguai la silhouette blanche du refuge Črna prst adossée à la crête et très loin derrière le sommet du Triglav. J’avais sous les yeux mon passé de trois jours.

Le ciel se préparait à l’apocalypse. Il annonça le début imminent des hostilités par des rafales de vent qui semblait vouloir arracher le linge qui séchait. Je vis les gérants se précipiter pour vérifier que tous les volets des chambres étaient correctement fermés. J’eus l’impression qu’on s’apprêtait à affronter l’ouragan ou la tornade du siècle.

Le ciel se noircit et les premiers éclairs le zébrèrent du coté du Triglav. À l’abri des murs et d’un toit, les orages se contentent d’être des spectacles distrayants. Mais en pleine nature, ils deviennent des menaces effrayantes.

Il resta cependant à distance se contentant de nous rafraîchir de quelques gouttes marginales. La nuit balaya les nuages et sema le ciel d’une poudrée d’étoiles.

 

Étape 30, de Porezen à Planinska koča na Ermanovcu

 (…) Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute (…)

 ( Le Chant des partisans )

Je mangeai seule dans la grande salle sombre et froide, les gérants déjà occupés à des tâches diverses. Que peut-on d’ailleurs se dire en dépit de l’intérêt qu’on porte à l’autre quand le vocabulaire commun se résume à quelques mots anglais écorchés ? Je mesurais leur sympathie au creux des silences, à leurs petits gestes d’attention et à leurs sourires. J’immortalisai mon départ par une photo d’eux, souriants, enlacés en amoureux, sur le pas de la porte. Il me semblait que ce refuge, pour une période de vacances estivale, était bien peu fréquenté, mais probablement me trompais-je, n’ayant qu’une vision ponctuelle de ce grand bâtiment passablement vide.

Gardiens de Porezen
Gardiens de Porezen

Il fallait monter un peu pour atteindre le sommet coiffé d’un mémorial ressemblant à un clocher pointu qui devait constituer un but vraisemblable de balade pour les gens du coin. Encore un petit cahier dans une boîte pour laisser un souvenir de son passage. Et comme pour le cahier précédent, j’éprouvais une petite satisfaction à laisser mes nom et pays d’origine si différents et si éloignés de tous ceux qui figuraient avant les miens.

Je découvrais plus encore que la veille à quel point le paysage avait changé. Assagi. Domestiqué, travaillé par les générations de paysans qui s’étaient succédé. Tout en rondeur et en mollesse. La fin du voyage se concrétisait par ces signes annonciateurs. Car je n’avais plus devant moi, de sommets tranchants comme ceux qui m’avaient accompagnée de près ou de loin depuis le début de ma Via Alpina, mais un moutonnement vert gardant au creux de ses vagues des villages et des prairies cloisonnées de haies. Je me serais presque crue déjà revenue dans les Vosges.

La matinée fut agréable, sans contrainte et sans contraste, s’apparentant plus à une flânerie qu’à une randonnée. Quelques petits raidillons pas trop sévères rappelaient de temps à autre les muscles à l’ordre. J’arrivai vers midi, près du site historique de « Partizanska bolnica Franja » qu’on peut traduire par « Hôpital Franja des partisans » dont la visite était vivement conseillée par le topoguide et comme l’étape n’était pas très longue, je décidai d’aller y faire un tour pour offrir à cette longue marche qui se contentait le plus souvent de spectacles de la nature, un petit saut dans le passé. Bien que la visite fût assez courte, elle n’en fut pas moins surprenante et émouvante.

Pendant la deuxième guerre mondiale, les résistants slovènes locaux cachèrent dans des grottes naturelles du profond canyon de la Dolenji Novica, les blessés afin de pouvoir les soigner sans être inquiétés par les occupants nazis. Le lieu était connu des seuls habitants du coin et difficile d’accès. Progressivement, les cavités naturelles devenues trop exigües furent complétées puis remplacées par des installations sommaires qui évoluèrent à partir de dix neuf cent quarante trois en un véritable hôpital clandestin, sécurisé par des avant-postes de guet, des systèmes de pont-levis, de passerelles et de gués, sous l’impulsion du Docteur Franja, femme résistante de la première heure qui venait secrètement consulter et opérer les malades et les blessés. Les multiples unités qui virent le jour, constituées par des baraquements de bois abritant le bloc opératoire, la radio, la salle d’isolement pour les contagieux, la cuisine, le dortoir, le salon pour les convalescents et soldats, l’atelier, etc., étaient installées dans l’étranglement de la gorge et devaient s’appuyer contre les parois ou être équipées de pilotis pour optimiser le peu d’espace disponible.

Parmi les résistants blessés ou malades qui furent amenés ici, il y eu une majorité de slovènes, mais également des étrangers, dont un ou deux Français et même un soldat allemand qui, après avoir été guéri, resta et exerça la fonction de cordonnier jusqu’à la fin des hostilités.

Le parcours est à présent aménagé pour les visites, donc très commode, mais il faut imaginer la difficulté et l’énergie qu’il fallait déployer pour transporter à dos d’homme ou à la force des bras, les outils et les matériaux de construction, les brancards chargés d’un homme, à travers ce dédale de près de sept cents mètres de long.

Portraits de Bolnica Franja
Portraits de Bolnica Franja

Alors que l’hôpital avait échappé à toutes les attaques allemandes, en deux mille sept, après une crue consécutive à des pluies torrentielles, le site a été dévasté. Grâce aux aides financières octroyées par la région, le pays et la communauté européenne, il a été reconstruit à l’identique.

Dans la salle de détente des convalescents, des reproductions de gravures sépia de l’époque étaient affichées. Si je ne fus guère surprise d’y voir le portait de Churchill, ses deux acolytes, Staline et Tito, troublèrent ma conscience. Il me fallut un peu réfléchir, me replacer dans le contexte de ce temps-là pour comprendre pourquoi ces deux personnages, davantage enclins à faire régner la dictature plutôt que la démocratie pavoisaient comme cela sur le mur des combattants de la liberté. Hélas souvent, ceux qui luttent pour défendre un idéal mettent leurs espoirs dans des hommes ou des partis qui les trahiront ensuite.

Cette incursion dans ce passé douloureux, c’était un peu un nuage gris dans le ciel bleu, censé rouvrir une porte sur une réalité plus triste que celle que la randonnée s’était ingéniée à me peindre de rose. Certes ma réalité d’Européenne nantie n’a rien de dramatique, mais il suffit d’appuyer sur le bouton de la télé pour se rappeler que la guerre est partout, et que, comme le feu qui couve et qui n’attend qu’un souffle de vent, elle ne demande qu’à renaître. Alors moi, je voudrais dire à tous ceux qui décrient l’Europe en ne pointant du doigt que ses imperfections et dysfonctionnements, ses contraintes et ses obligations, cette Europe que depuis trois ans je sillonne bien modestement, que je fais partie de la première génération de Français qui n’a pas vécu de guerre chez elle. Mes parents, grands-parents et arrière-grands-parents en ont subi deux voire trois. Peut-on souhaiter cela à nos enfants ?

Cette visite fut non seulement l’occasion d’un moment de réflexion mais elle ajouta à mon vocabulaire slovène un mot nouveau : bolnica. J’étais loin de m’imaginer qu’il me serait utile si rapidement.

La fin de l’étape confirma que je me rapprochais des zones habitées et exploitées. Des villages, des fermes et des quartiers neufs reliés par des routes goudronnées s’éparpillaient entre prairies, champs et forêts.

Le joli refuge d’Ermanovcu, à l’écart des maisons était situé au pied d’une colline. Entouré d’un beau terrain arboré et aménagé comme s’il accueillait régulièrement des fêtes de village ou d’association. Mais pour l’heure, il était désert, les volets et la porte fermés. C’était la tuile car il n’y avait aucun hébergement à moins de deux heures de marche. Ce qui était faisable, mais ce contretemps m’obligeant à prolonger l’étape, me donnait l’impression de ne plus profiter des journées et d’accumuler les kilomètres sans prendre le temps de se poser et d’apprécier un peu d’inactivité. Une affichette apposée sur la porte indiquait un numéro de téléphone à contacter. Je pressentais des explications difficiles. Et effectivement, ça commençait un peu mal, puisqu’une femme qui ne semblait parler que le slovène décrocha. Mais je l’entendis appeler un interlocuteur plus adapté à la situation. Un homme prenant le relai, me dit en anglais être son fils. Je lui présentai la situation et il me répondit que le refuge était fermé le lundi, et nous étions justement lundi ! Manque de bol intégral, j’avais une (mal)chance sur sept de tomber sur le jour de fermeture hebdomadaire. En pareil cas, surtout ne pas raccrocher en laissant votre interlocuteur imaginer que vous pourrez vous débrouiller. Non, faites en sorte que l’embarras retombe sur lui en débitant une tirade au besoin teintée d’intonations mélodramatiques ou larmoyantes marquant votre découragement, lui faisant comprendre que vous n’avez aucune alternative à son merveilleux refuge. Il faut s’avérer convaincant pour qu’il sente qu’il est votre seule planche de salut. Si ce n’est pas un rustre, il essaiera de trouver une solution en vous donnant l’adresse d’un gîte dans les parages s’il y en a un ou éventuellement en vous proposant de vous y emmener. Après quelques palabres, il décida finalement d’ouvrir le refuge, mais m’avertit qu’il ne pouvait pas venir avant dix sept heures trente car il avait encore du travail. Ravie de ce retournement favorable de situation, je le remerciai chaleureusement pour ce service et lui assurai que je restai là, à lire et me reposer dans l’herbe pour l’attendre. Seul petit problème, je crevais littéralement de soif, ayant négligé de remplir ma bouteille au précédent hameau, pensant trouver un refuge ouvert ; le fantasme du radler ( panaché ) se transformant rapidement en obsession.

Pendant près d’une heure allongée dans l’herbe, j’observai avec intérêt trois petites gamines venues après moi et surgissant de je-ne-sais-où, s’approprier les agrès, les tables et les chaises, jouer à cache-cache, à la dinette, à la maîtresse ( et dire que pour moi ce n’est plus un jeu ! ). Elles étaient le reflet de la société des adultes. Au début, l’harmonie régnait dans le groupe. Puis les premières tensions apparurent. Les caractères se révélaient. Il y avait la commandante qui donnait les ordres, décidait des règles, du début et de la fin d’un jeu, distribuait les punitions. Elle tenait ce privilège de son âge et sa taille. Il y avait la petite à qui l’on attribuait des rôles subalternes, qui revendiquait en vain quelques prérogatives et ne les obtenant pas chouinait et menaçait de partir. Et la dernière, celle qui était entre les deux ; c’est elle qui détenait le véritable pouvoir, en dépit des apparences. Car elle pouvait imposer ses vues par des alliances de circonstances avec l’une ou à l’autre, tablant sur le fait qu’elle n’était jamais isolée.

Vers dix sept heures quinze, quatre randonneurs arrivèrent ; ils n’avaient pas prévenu et s’attendaient comme moi à trouver le refuge ouvert. Je donnai mes informations, et comme il était très pénible de m’entendre parler anglais, le moins jeune du groupe me dit comprendre et parler un peu le français. Formidable. L’attente et la soirée s’annonçaient avec des perspectives de discussions consistantes, les dernières remontant à Dom v Tamarju où j’avais croisé la Française. Nous avions d’autant plus de choses à nous dire qu’ils parcouraient la Via Alpina dans le sens inverse du mien. C’était une famille hollandaise – un père et ses trois enfants adolescents – vivant en Australie. Ils ne totalisaient pas encore beaucoup de kilomètres à leur compteur, ayant escamoté les premières étapes pour cause d’hébergements problématiques.

Galerie de photos
4 Wurzenpass - Idrija
 

À l’heure annoncée par le gardien de refuge, nous ne vîmes personne arriver. L’idée qu’il nous ait posé un lapin fut évoquée. J’avais l’impression d’avoir la bouche en carton pâte.

Avec un peu de retard, un jeune homme et sa mère arrivèrent, surpris finalement de voir autant de clients.

Le refuge était aussi agréable dedans que dehors. Salle à manger conviviale, douches propres et chaudes, une chambre pour moi, un dortoir pour les australo-hollandais. Le panaché fut un bonheur absolu.

Avant l’heure du repas, nous descendîmes tous dans la salle à manger ; les trois jeunes armés de leur ordinateur portable dans lequel ils se plongèrent instantanément sans plus se préoccuper de la conversation. Je fus un peu perplexe devant ce qui devient pour moi en randonnée un gadget parfaitement hors sujet, alourdissant le sac. Et de penser « Ah, ces jeunes… Incapables de se détacher de leur vital Facebook ! ». Discutant avec leur père de leurs études, je trouvai soudain leur situation curieuse.

–         En Australie, ce sont les grandes vacances en ce moment ?

–         Non, les grandes vacances sont en janvier. En juillet, ils n’ont que quinze jours.

–         Comment se fait-il qu’ils soient là ?

–         Le système scolaire est très souple. Les élèves sont autorisés à s’absenter ; le professeur fournit le travail qu’ils doivent faire pendant la période où ils ne sont pas en cours. En ce moment, ils font leurs exercices.

Du coup, ces jeunes que je prenais comme des accros d’internet se transforment en étudiants studieux qui suscitent même mon admiration.

Cette conception australienne est radicalement différente de ce qu’elle est en France, dans les Pays Bas et plus généralement dans le reste de l’Europe où la présence des élèves à l’école est obligatoire sous peine de sanction. Cependant pour avoir eu la possibilité de comparer les niveaux des étudiants européens et australiens, mon interlocuteur était formel, l’Europe fait mieux.

Alors que nous étions déjà installés pour le dîner, un jeune couple de Suisses arriva, fourbu. Ils eurent juste le temps de poser leur sac pour passer à table. Ils débutaient aussi la Via Alpina. Il était presque certain que mes commensaux allaient se revoir, puisque les hébergements des uns et des autres sur un même parcours sont souvent les mêmes.

Les gérants n’avaient pas fait une mauvaise opération. Sept couverts et nuitées valaient bien le déplacement.

Le repas fut tout à fait plaisant et savoureux. La cuisinière s’excusa pour le dessert un peu chiche – quelques pommes et brugnons – mais ne pensant pas ouvrir ce soir, elle n’avait pas fait les courses.

Elle n’était pas la seule à n’avoir pas prévu que le refuge serait ouvert. Alors que nous avions tous regagné nos chambres, le silence fut troublé par des voix et des chahuts dans la cour du refuge. S’ensuivirent des cavalcades dans les escaliers. Cette agitation me tira hors du lit. De la fenêtre, je distinguai vaguement des silhouettes gesticulantes dans le faisceau nerveux de lampes de poches. Je vis le jeune homme sortir en trombe du refuge et se diriger vers un petit groupe qui avait investi la pelouse pendant que sa mère, d’un balcon, hurlait sur un ton affolé des menaces dans lesquelles il était question de « policija ». Cette ambiance était glaçante. Surtout parce que ne saisissant pas ce qui se disait, on imaginait le pire. On craignait une bagarre qui dégénère, un règlement de compte à l’arme blanche ou pire. Tous les résidents interloqués se rassemblèrent sur le palier pour tenter de comprendre la situation. Chacun se gardait d’imaginer le moment où il faudrait aller prêter main forte à nos hôtes. Mais l’épisode ne dura que quelques minutes et se conclut par la fuite des importuns. Le jeune homme vint ensuite nous donner quelques explications. Il s’agissait de « bad boys » arrivés d’Italie ( selon la théorie universelle stipulant que les mauvaises gens sont toujours des étrangers ) qui venaient squatter les installations pour passer la soirée ou peut-être la nuit sachant que le lundi était le jour de fermeture. Devant la perspective de se faire embarquer par les forces de l’ordre, ils avaient préféré s’enfuir par la colline.

Finalement, selon l’expression consacrée ( qui généralement se conjugue au présent ) « tout fut bien qui finit bien ». C’était une animation plutôt insolite et inédite qui clôturait une étape plutôt riche de surprises.

Étape 31, de Planinska koča na Ermanovcu à Idrija et Lubjana

 « Dans la vie il y a toujours un avant et un après, vous avez remarqué ?

Avec entre les deux une cassure nette, c’est une question de chance. »

( La ballade de Lila K – B. Le Callet )

La veille au soir je m’étais livrée à quelques calculs pour planifier la fin de ma randonnée qui se dessinait à présent assez clairement. Les dénivelées étant modestes, l’entrainement d’un mois de marche aidant, je pouvais allonger les étapes d’autant plus que les hébergements semblaient d’après ceux que j’avais croisés assez parcimonieux à la fin du parcours.

Pour ce jour-là, j’envisageais d’aller jusqu’à Idrija, étape un peu longue mais pas très difficile. Je souhaitais arriver tôt pour avoir le temps de visiter cette petite ville qui fait partie des plus anciennes de Slovénie.

Je me levai tôt et mangeai seule. Je quittai le refuge sans avoir revu mes compères de la veille. Le temps était beau, même déjà un peu chaud.

Cette randonnée abandonnait irrémédiablement la haute montagne. J’en avais du regret parce que je savais que je ne la reverrai plus avant un an au minimum. Je réapprenais les routes impeccables aux effluves de goudron recuit, les villages étales dominés par un haut clocher et ceints de lotissements, les hameaux atomisés au milieu du patchwork jaune et vert des champs de blé et prés à vaches, le grondement des tracteurs, le flux des voitures, les aboiements des chiens. Entre ces intermèdes de vie rurale, le chemin s’enfonçait dans la forêt, passait quelques petites éminences arrondies presque insignifiantes au regard de ce que j’avais grimpé quelques jours plus tôt.

J’avais été prévenue par les randonneurs qui parcouraient la Via Alpina dans l’autre sens : je devais m’attendre à braver de longs tronçons d’asphalte.

Les routes, faites pour les voitures, ne font pas le bonheur du randonneur : le goudron semble reverbérer la chaleur. Les courbes, les lignes droites, tout est démesuré. Ces voies de communication, sujettes à des récidives acheminent après des longues distances à des horizons qui dévoilent de nouvelles larges courbes et lignes droites interminables.

C’est dans ces circonstances, qu’à quatorze heures trente ayant dépassé le village de Ledine, je voulus peut-être en finir. Mais la fatigue devait être là. Tout cela au conditionnel, car à vrai dire, je ne pourrais pas expliquer avec précision comment les ennuis arrivèrent.

Déjà six heures de marche au compteur, trente trois degrés approximativement, pas le moindre souffle de vent. Les chaussures se faisaient de plus en plus lourdes comme si elles collaient au goudron; ma vigilance s’amenuisait. Les bâtons que je pensais inutiles glissés sous un bras, je marchais un peu en somnambule sur la route d’Idrija sans lui prêter beaucoup d’attention. Le ruban de macadam se déroulait me semblait-il impeccablement. Mais tout à coup mon pied accrocha peut-être une aspérité ou mordit sur le bas coté. Quelle qu’en soit l’explication, l’espace d’un instant, je fus tirée de ma rêverie et me vis basculer en avant, impuissante à rétablir l’équilibre. C’était le krach stupide, inexplicable, que la distraction avait rendu imparable et que le poids du sac avait précipité. La gamelle du piéton ordinaire, même pas un accident de randonnée. Le temps d’un battement de cil, ce fut la morsure de l’asphalte sur le visage et le choc de l’épaule sur le sol dur qui occasionna une douleur perçante. Le réveil fut brutal.

J’étais allongée sur la route au milieu de mes affaires éparpillées comme après une déflagration. Les lunettes d’un coté, les bâtons de l’autre. J’étais sonnée. Je ne pouvais comprendre la raison de cette chute et je ne cherchais pas à résoudre l’énigme. Dans l’urgence, je tentais d’évaluer l’ampleur des dégâts. Je passai ma main sur le visage et l’en retirai maculée de sang : la brûlure sur la peau et la douleur sur la pommette ne me semblaient cependant pas d’une gravité inquiétante car elles n’avaient pas occasionné d’étourdissement. En revanche, je sus qu’il n’en était pas de même pour l’épaule. Après avoir un peu repris mes esprits, lentement et péniblement je me relevai, rassemblai mon matériel dispersé et quand je voulus me débarrasser du sac, le supplice fut si intolérable que je dus me rasseoir, craignant de perdre connaissance. Un automobiliste passa, fit un léger crochet, ne freina même pas, croyant probablement que je me reposais.

La première idée qui me vint à l’esprit fut hélas la plus réaliste : une telle souffrance ne pouvait que résulter d’un traumatisme grave, soit une entorse, soit une fracture. L’impact avait été violent. La rage me gagnait. La randonnée allait s’arrêter là, à quatre étapes de la fin, après un nombre incalculable de kilomètres. C’était trop con ! Je m’en voulais, j’en voulais à la route, j’en voulais au destin. Et dire que cinquante mètres plus loin, j’aurais dû quitter cette maudite route pour reprendre un petit sentier de terre. La chute aurait peut-être eu lieu, mais sur un sol moins dur, les conséquences n’auraient pas été aussi malheureuses !

Puis la force de persuasion essaya de trouver dans l’atténuation de la douleur due à l’immobilité des raisons d’espérer. Assise ainsi, le mal s’estompait. Ne semblait-elle pas céder avec les deux cachets d’aspirine que j’avais ingurgités ? Et de me rappeler qu’au cours de randonnées précédentes, des vols planés aux conséquences douloureuses qui, sur le coup, m’avaient semblé inquiétantes ne s’étaient finalement soldées que par des contusions, certes pénibles pendant quelques jours, mais qui n’avaient pas mis un point final à ces itinérances. Mais il suffisait d’un mouvement du bras pour voir s’écrouler tout espoir et raviver ma colère et mon abattement. Non, décidément, je devais admette l’inadmissible… Puis, comme portée par une vague, je me remettais à espérer en me convainquant qu’une pause d’un ou deux jours dans un hôtel et la prise de médicaments efficaces calmeraient suffisamment le mal pour me permettre de repartir. Dans l’immédiat, il me fallait rallier Idrija. Il restait approximativement cinq kilomètres. Dès que je me remis debout, les vertiges reprirent et le sac porté par la seule épaule valide compliquait considérablement la marche. J’avais des nausées et je ressentais une telle fatigue, qu’il me fallut me rendre à la raison : ces cinq kilomètres à pied, je ne pouvais pas les faire.

Je me décidai à faire du stop, mais la route était déserte. Les rares véhicules qui passaient allaient dans le sens inverse. Après une demi-heure d’attente, un pick-up rempli de parpaings s’arrêta pour décharger sa cargaison à proximité. J’interpelai les deux hommes. Jamais dialogue n’aura été aussi laborieux. À bout de force, au bord des larmes, en leur montrant mon visage meurtri et mon épaule, j’essayais de leur faire comprendre que je sollicitais leur aide pour me conduire à Idrija au « bolnica » ( hôpital ). Mais ils ne saisissaient pas et me montraient le petit chemin pédestre qui y allait. J’étais exaspérée de leur manque de perspicacité et les soupçonnais, à tord ou à raison, d’y mettre de la mauvaise volonté. J’avais envie de leur hurler « Espèces de cons, vous voyez bien que j’ai la gueule en sang ! Comment voulez-vous que je me tape cinq kilomètres dans cet état ». Mon insistance et mon air pitoyable les firent réagir, assez mollement, il faut bien le dire. Ils parlementèrent puis l’un d’eux passa un coup de téléphone. Je ne savais pas ce qu’ils comptaient faire, mais je compris qu’ils ne pouvaient pas m’emmener immédiatement car ils avaient du travail. Je devais les attendre dans l’abribus, ils reviendraient dans trente minutes. Ils tinrent parole. Ils me transportèrent jusqu’à un petit village où la fille de l’un des deux ouvriers m’attendait pour m’emmener à Idrija. Comme elle parlait l’anglais, nos dialogues furent facilités. J’expliquai ma mésaventure et ce que j’envisageai de faire. Cette conversation me fit un bien fou ; aussi bien du point de vue physique que psychique. Bien calée dans le siège, le calme revenait, la douleur se faisait oublier et j’en arrivais même à penser que les dommages n’étaient pas si importants que je le croyais de prime abord. Elle m’accompagna au dispensaire et expliqua aux médecins urgentistes de garde la situation.

Le cabinet médical n’était pas équipé de radiographie. Après un interrogatoire relativement laborieux en anglais et un examen attentif, leurs conclusions furent assez précises : ils pensèrent que les blessures au visage étaient sans gravité mais diagnostiquèrent en revanche une fracture probable à l’épaule qu’il faudrait confirmer par imagerie.

Game over.

Ici, mon chemin bifurquait irrémédiablement : tandis que la Via Alpina courait jusqu’à Trieste, par la volonté d’un mauvais génie, j’étais emportée vers l’hôpital de Ljubljana à une soixantaine de kilomètres.

Je fus ficelée comme un rôti de dindonneau pour être expédiée en taxi. Commença alors une longue attente dans un hall surpeuplé du service de traumatologie où se croisaient toutes sortes d’éclopés bandés, juchés sur des béquilles, affalés dans des chaises roulantes ou sur des brancards. Ma tenue de randonneuse et mon sac à dos étaient incongrus dans cet environnement. À chaque déplacement, c’est à dire pour l’admission, la consultation, la séance de radio, la re-consultation, le règlement de la facture – un infirmier devait se charger du fardeau. Les bâtons qui m’avaient fait défaut au moment de ma chute m’embarrassaient au plus haut point et malgré les tentatives d’un accompagnant de malade, l’un d’eux tordu au moment de l’accident ( ou peut-être avant ) ne voulut plus se replier. Ils finirent peu de temps après sans aucun regret, dans une poubelle publique.

Curieusement, il ne fut diagnostiqué que des contusions. Vers vingt et une heures, une infirmière me commanda un taxi, à qui elle demanda de me conduire d’abord à la pharmacie de garde puis dans un hôtel bon marché pour passer la nuit.

Installée dans ma chambre, ma première préoccupation fut de téléphoner à « Europ assistance ». Après quelques coups de fils, on me mit en relation avec un médecin qui s’étonna qu’une simple contusion puisse être à elle seule responsable des symptômes que je lui décrivais. Il fut décidé d’un rapatriement sanitaire pour le lendemain.

L’affaire fut rondement menée. Le matin suivant un taxi vint me prendre à l’hôtel, me conduisit à l’aéroport de Ljubljana où j’embarquai dans un vol pour Frankfort. Un véhicule sanitaire m’y attendait et me déposait le premier août à dix huit devant ma maison.

Comme les douleurs ne cessèrent de s’aggraver dans la nuit qui suivit, une radio puis un scanner furent prescrits : ils révélèrent qu’il y avait en réalité trois fractures dont l’une s’était déplacée car le bras avait été simplement mis en écharpe à l’hôpital de Ljubljana.

S’en suivirent une immobilisation puis rééducation qui m’occupèrent plus de deux mois.

Épilogue

Je ne suis pas allée jusqu’à Trieste, c’est là mon plus grand regret. Cette fin précipitée manquait de panache. Mais pour penser comme Sénèque ou Confucius, il faut remercier le destin de ce qu’il m’a offert plutôt que me plaindre de ce dont il m’a privé.

J’étais venue surtout pour le Simalaun, les Dolomites, le Frioul, le Triglav. Ne les ai-je pas eus ? Et de la plus belle manière puisque de toutes mes saisons de Via Alpina, celle-ci restera la plus belle, la plus diversifiée et la plus spectaculaire.

À ce jour, je n’ai pas encore fait ce petit bout de Via Alpina qui manque à ma traversée et je ne sais pas si j’aurai un jour l’occasion de parcourir ces quatre ultimes étapes pour pouvoir affirmer que j’ai rallié la Méditerranée à l’Adriatique.

M.Keller

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logo VA rougeDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

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