Via Alpina 2012, jaune & rouge (4) – Etapes 27 et 28

Étape 27, de Tržaška koča na Doliču à Dom na Komni

« Ces montagnes ont toutes leur histoire et font vivre ces instants d’inspiration où l’on est entièrement coupé du monde d’en bas. »

 ( Anonyme – Internet )

Quel monde ambivalent : la nuit au paradis fut presque un enfer.

Le dortoir était plein à craquer et comme il y avait très peu de place entre les bat-flancs, les sacs ouverts et les affaires encombraient toutes les allées. On peut imaginer l’arrivée échelonnée jusque tard dans la soirée de tous les candidats au sommeil plus ou moins discrets, les chuchotis puis les ronflements lancinants et les râles, les bruits inconvenants libérés par des sphincters hors contrôle. On avait le choix entre une chaleur étouffante d’un air confiné et le battement obsédant des palles de l’éolienne si l’on tentait d’ouvrir un vasistas.

Les podcasts enregistrés sur mon ipod avant mon départ me furent grandement secourables. Un voyage au bout de la nuit. Une plongée incongrue et anachronique dans l’histoire de l’assemblée nationale, la vie de Jean Jaurès ou celles des Juifs en France au moyen-âge, ici, dans cet îlot soufflé par les vents au pied du Triglav.

La corvée de chiottes ne me fut pas épargnée. Ces satanées toilettes comme souvent dans les refuges étaient dehors. Autant dire une expédition à la frontale pour y arriver. Je repoussai l’échéance, espérant pouvoir tenir jusqu’au matin. Mais je dus me résigner. Sortir des draps, mettre ses chaussures qu’il fallait trouver à tâtons et pas celles des voisins. Pousser la porte grinçante du dortoir qui réveilla certainement la moitié de la chambrée. Et après, sur les paliers des deux étages, se lancer dans un gymkhana entre les corps inertes des randonneurs arrivés tardivement à qui l’on n’avait pas trouvé de place et qu’on ne pouvait pas refouler. La nuit était merveilleuse: dans le ciel, la voie lactée n’avait jamais si bien porté son nom. La température était délicieuse, un vent doux activait une éolienne inlassable. Bizarrement, les vécés étaient fermés ( mais apparemment pas de l’intérieur ), vraisemblablement pour éviter que la porte mal fermée ne batte la mesure toute la nuit. J’imaginais les trouvailles qu’on devait faire de temps en temps au petit matin, car je ne voyais pas comment, à la seule lumière d’une lampe on pouvait trouver un lieu d’aisance suffisamment loin du bâtiment en pleine nuit.

Je fus soulagée de voir enfin le ciel pâlir dans le carré de la lucarne. J’avais hâte de quitter ce squat. C’était un exercice assez peu commode que de se préparer sans bruit alors que tout le monde dormait encore. C’est à ce moment que l’on se rend compte du bruit infernal que font les fermetures éclairs et le froissement des sacs en plastique. Les premiers debout terminaient leur rangement dans la salle à manger à la lumière et avec de l’espace. Je mangeai en compagnie de deux ou trois lève-tôt.

Je ne rejette pas la faute sur le refuge pour y avoir mal dormi. Là où il est situé, il paraît évident qu’il doit être rempli chaque jour. Sa reconstruction aurait pu être l’occasion de l’agrandir. La promiscuité et le manque de confort sont les aléas de la montagne, il faut les prendre avec elle, surtout quand elle est belle et qu’elle attire forcément beaucoup de visiteurs.

C’était un petit matin bleu. Le ciel était bleu. La roche encore à l’ombre des versants était bleue. Le chemin s’en allait au devant d’un désert presque absolu, grimpait gentiment à la recherche du col Preval Čez Hribarice ( prononcez comme vous vous voulez, euh, non … comme vous le pouvez ) qui se découpait dans l’azur. Le refuge et son éolienne tant qu’ils étaient encore visibles, ainsi que le sillon superficiel du sentier rattachaient encore comme un cordon ombilical à un univers habité. Mais une fois le col franchi, on passait sur une autre planète qui semblait ne jamais avoir été visitée. Le chemin devenait une ébauche inconstante avant de disparaître ; le parcours était laissé à la responsabilité de quelques petites balises éparses peintes sur les rochers qu’il fallait repérer de loin. Il obligeait le marcheur à improviser au milieu d’une mer déchaînée de cailloux. Il suffisait en théorie de repérer un petit rond rouge et de tirer des bords en trouvant l’itinéraire le plus commode pour le rallier. En pratique cette technique est plus hasardeuse qu’on ne le croit puisqu’on fait parfois des choix qui nous amènent au sommet de raidillons ou d’escaliers difficiles à négocier, voire de passages infranchissables. J’avais pu lire sur le topoguide qu’il ne fallait pas s’aventurer en cas de brouillard et je veux bien croire que le manque de visibilité aurait considérablement compliqué les choses. Mais heureusement, je jouissais d’un temps splendide. Dans ce champ de décombres, un panneau rouillé au sommet d’un piquet démesuré ressemblait à un phare au milieu de la houle.

Des cailloux, des gros, des petits, jetés en vrac pour constituer un paysage illisible, complètement déstructuré. Ces cailloux qui avaient conduit la Française rencontrée deux jours plus tôt jusqu’à la nausée !

On dit des Dolomites qu’elles ressemblent à des paysages lunaires, mais ici incontestablement on se trouvait dans un autre monde. Inhabité. Je ne sais pas si le paysage était plus beau qu’ailleurs, mais son particularisme justifie qu’on vienne le voir. La beauté est un critère subjectif lié aux perceptions personnelles, l’originalité est plus objective.

Longtemps je ne vis personne, ce qui ajoutait à cette impression d’ambiance de fin du monde. Quand soudain je me retournai, je distinguai sur le col que j’avais laissé loin derrière moi, deux silhouettes de randonneurs. Sur le coup, dans ce décor inhospitalier, je crus voir des rescapés de l’apocalypse ou des prisonniers évadés d’un goulag.

Au bout de ce désert d’altitude, la descente reprenait, ouvrant une fenêtre sur une vallée plus accueillante, mêlant dans un paysage karstique, la roche claire crevassée à une maigre végétation au vert tonique. On distinguait au bord des lacs bleu-vert du Triglav, des sentiers blancs comme un trait de craie sur un tableau.

Ravitaillement au refuge des lacs
Ravitaillement au refuge des lacs

Au pied de la pente, je commençai à rencontrer des randonneurs. Certains entamaient la montée, mais la plupart se contentait d’aller se reposer au bord de l’eau.

Vers midi j’arrivai à Koča pri Triglavskih jezerih ( Refuge des lacs du Triglav ), situé entre deux petits lacs dans un véritable éden. Il n’y régnait pas la même ambiance qu’au refuge précédent. Son accès facile et son cadre avaient attiré de nombreux randonneurs. À cette heure, ils farnientaient ou mangeaient dans l’herbe en discutant. Certains même se baignaient. Le ravitaillement arriva, évènement qui créa un moment d’animation. Les clients les moins blasés ou les moins fatigués se précipitèrent pour faire une haie d’honneur aux deux mules lourdement chargées et à leur guide qui se dirigeaient directement vers l’arrière du bâtiment. Sitôt le spectacle terminé, chacun retourna à ses occupations ou son inactivité.

Il me restait suffisamment de temps pour descendre jusqu’au refuge suivant. Et comme toujours quand il faisait beau, je voulus profiter de ces heures bénies.

Le reste de l’étape fut radicalement différente du début de journée. Le chemin caillouteux se balada tantôt dans les forêts, tantôt parmi une végétation arbustive aux accents méditerranéens, qui me faisaient sentir pour la première fois que la fin du voyage était proche.

Dom na Komni était un grand refuge, moderne. Peu peuplé. Perdu au milieu des arbres, s’offrant une vue de la terrasse sur un coin du lac de Bohjni. Il avait des airs de colonie de vacances. Pour le repas du soir, il n’y avait que deux familles et moi. Cependant entre temps, un groupe de Britanniques vint s’installer dans mon dortoir. Après un salut de politesse, ils ne se préoccupèrent plus de ma présence, mais firent preuve d’une discrétion peu commune pour des jeunes dont je craignais un peu les débordements verbaux et le manque de savoir vivre.

Galerie de photos

4 Wurzenpass - Idrija
 

Étape 28, de Koma Domni à Črna prst

« L’edelweiss, fleur solaire couleur de lune. »

( S. Tesson )

 La grande bâtisse sommeillait profondément quand je me levai. Le réfectoire ressemblait à celui d’un internat. Je découvris une stratégie commerciale inédite qui consistait à faire payer pour le petit déjeuner tout ce que l’on prenait, depuis la tranche de pain en passant par la cuillerée de confiture et le nuage de lait.

Le soleil dès le matin était généreux. Trop peut-être pour tenir la distance. Quand je quittai le refuge, une mer blanche et compacte engloutissait le lac de Bohinj. Féérique. Il faisait déjà chaud et j’étais un peu inquiète car l’étape était longue : plus de dix heures sans les pauses et les erreurs et je n’avais aucune envie de revivre l’éprouvante étape pour Naβfeld en Autriche que l’orage avait figée pendant près de deux heures.

L’ambiance était de plus en plus méditerranéenne : le maquis, les fougères, l’absence de torrents donnaient à tout ce paysage l’impression d’une sécheresse permanente.

J’avais imaginé que les paysages minéraux étaient derrière moi. Mais après la végétation arbustive, une ascension me ramenèra aux roches blanches et aux cailloutis. Les paysages étaient larges, ouverts, éblouissants de blancheur. Les montées et les descentes s’enchaînaient harmonieusement. Le balisage n’était pas toujours évident, mais depuis Podkoren, la trace de mon GPS était d’une précision efficace. Le chemin tutoyait souvent les crêtes. Il passa des cols et des sommets arides et spectaculaires, aux noms si faciles à prononcer et retenir : Globoko, Vogel et Sija. Loin d’être solitaire, je rencontrai quelques groupes. Certains avaient dû déposer leur voiture à une station de ski où le seul hôtel était fermé pour cause de rénovation. Cette défection obligeait les randonneurs de la Via Alpina à cumuler deux étapes ce qui ne représentait pas un réel problème en été, par beau temps et avec un peu d’entraînement. Vers midi, le ciel se voila de façon bizarre. Il se diffusait une lumière étrange semblable à celle d’une éclipse. Comme je n’avais pas mis de lunettes adaptées, je pensais que l’excès de luminosité me jouait quelques mauvais tours. C’était en réalité des voiles d’altitude, avant-garde de marées plus compactes. En milieu d’après midi, alors que j’entamais le parcours sur la crête de Rodica, des nappes de brouillard déferlèrent par vagues, supprimant tout l’espace en quelques minutes. Puis elles se dispersaient, laissant apparaître comme par magie les vallées verdoyantes qui disparaissaient aussitôt après.

VTTistes sur le crête de Rodica
VTTistes sur le crête de Rodica

Des cris et interpellations sortirent du brouillard. Ce n’est pas l’habitude des randonneurs de brailler de la sorte. Mais le rideau se leva brusquement, découvrant une horde casquée de vététistes qui s’offraient un grand frisson dans une descente un peu périlleuse… à mon avis, mais mon avis est certainement erroné car je ne suis pas vététiste. Il y en eut bien un néanmoins dans la bande qui mordit la poussière, heureusement sans trop de dommage.

Je passai le sommet de Rodica presque sans m’en apercevoir. Il était marqué d’une curieuse petite boîte qui aiguillonna ma curiosité. Elle recelait, enchainés à leur geôle, un cahier et un stylo destinés aux passants qui laissaient trace de leur passage. Je me pliai à la coutume assez contente de représenter sur la page et quelques précédentes, la seule étrangère parmi les signataires slovènes.

Le chemin devint quelques temps assez acrobatique, jouant un peu les équilibristes sur le fil d’une crête tranchante. La crainte fut de courte durée mais même courtes ces longueurs épineuses me laissent toujours un peu tremblante et inquiète à la perspective que l’épisode se renouvelle un peu plus loin.

En l’espace d’un quart d’heure, tout aussi mystérieusement qu’il était venu, le brouillard se leva définitivement, faisant apparaître dans un fondu-enchaîné un ciel bleu infini et les vallées débordant de vert cru. Et toujours sous mes pieds, la roche blanche.

Je rencontrai un groupe de randonneurs vautrés dans l’herbe … et les edelweiss. Piétinement involontaire de ce symbole de la flore montagnarde protégée, mais il y en avait tant dans les pelouses rases sur cette partie du parcours qu’on ne pouvait pas s’asseoir sans en blesser une. Ils tentèrent de lier conversation, mais ils ne n’étaient pas d’âge à avoir appris l’anglais à l’école. Ils ânonnèrent quelques mots, me demandèrent où j’allais. Je savais où je devais me rendre, mais comment le dire, parce que pour un Français, « Črna prst » ( Doigt Noir ) c’est proprement imprononçable. Je lançai un « I go to… » suivi de raclements de gorge censé indiquer le nom du refuge qui laissa le groupe perplexe. La carte leur fut plus explicite. Ils me montrèrent un lointain petit point clair, perché tout au bout de la crête et la distance qui m’en séparait représentait, selon leurs estimations environ une heure de demie de marche.

Sous le soleil déjà oblique, la fin de l’étape fut moins engagée, même si parfois le chemin se toquait d’escalader quelques rochers. Au terme d’une marche de près de neuf heures ( finalement un peu plus courte que prévu ), les dernières grimpettes furent de plus en plus éreintantes et c’est avec ravissement que je parvins enfin au refuge de Črna prst.

L’endroit était idyllique, les fleurs qu’on y trouvait, pour certaines étaient rares comme la curieuse campanule de Zoïs qui m’a obligée, de retour à la maison, à consulter tous les sites sur la flore de montagne pour en découvrir le nom. Le refuge au milieu de ce paradis détonnait un peu. Pour forcer à peine le trait, je dirais que ce baraquement qui avait mal vieilli me faisait penser à un ancien poste militaire, rescapé de l’ancienne Yougoslavie et réhabilité pour les randonneurs. Une petite fontaine devant le refuge délivrait un maigre filet d’eau et constituait l’unique salle de bain. Dépourvue de rideau et bien en vue, elle confinait à la toilette de chat.

L’intérieur du bâtiment était plus conforme à l’idée qu’on se fait d’un refuge. Un couple de petits vieux aimables en était les gérants ou les propriétaires.

La clientèle était finalement assez conséquente : un groupe de huit randonneurs d’âge mur, une autre solitaire qui tenta d’entamer avec moi une conversation, mais qui renonça rapidement, et un couple de jeunes germanophones.

Je mangeai seule à une longue table dans l’ambiance retentissante assurée par le groupe, maître des lieux qui riait et parlait sans retenue. L’autre solitaire jeûna, et le couple fit sa tambouille dans la cour, en plein vent, emmitouflé sous un empilement de pulls.

Les soirées dans les refuges n’ont pas beaucoup d’occupation à offrir. Je préférai aller lire dans mon lit en attendant le sommeil. La solitaire était déjà semble-t-il profondément endormie.

Le groupe et le couple montèrent s’installer alors j’entrais tout doucement dans une phase de somnolence. Ils ne firent pas particulièrement de bruit en arrivant, mais oublièrent vite qu’il y avait déjà deux occupantes. Quelque part, le bruit que font ceux qui se couchent tard me déleste de la culpabilité de celui que je ferai le matin si je me lève avant eux.

Alors que le calme s’était installé, venus du deuxième niveau des lits superposés, des râles étouffés et mouvements qui se voulaient discrets ne laissaient aucun doute sur la nature des ébats qui se jouaient sous l’une des couettes. Je pensais avec amusement et indulgence au pauvre jeune couple contraint à une abstinence forcée pour cause de nuitées répétées en dortoirs communautaires, soudain taraudé par un désir irrépressible… Črna prst n’était qu’à mille huit cent vingt mètres d’altitude, mais pour eux il était devenu le septième ciel. Peut-être même en résultera-t-il dans neuf mois un joli petit rejeton de randonneurs !

liengif

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logo VA rougeDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

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