Via Alpina 2012, jaune & rouge (4) – Etapes 25 et 26

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Étape 25, de Dom v Tamarju à Trenta

« Allons au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. »

( C. Baudelaire )

Je laissai la grognon à ses préparatifs, étant plus rapide qu’elle dans l’exercice de remplissage du sac, le mien étant moitié moins gros que le sien. J’étais finalement assez contente de ne pas aller dans le même sens qu’elle. Pour une soirée, nos dialogues m’avaient permis de me de sortir de mon mutisme obligé et de me délier la langue, mais sur la distance je ne crois pas que j’aurais apprécié ces propos exagérément négatifs. On ne quitte pas le boulot, pour retrouver à l’autre bout de l’Europe le même genre de comportements.

Il ne fallut pas plus de quelques centaines de mètres pour que la physionomie de la montagne change radicalement. Fini les Alpes carniques qui avaient ménagé des parcours louvoyant sans brusquerie dans des paysages verdoyants de prairies et de forêts. Où les sommets acérés repoussés au loin en toile de fond jouaient les seconds rôles. Nous entrions sans transition dans les Alpes Juliennes plus tourmentées. Plus contrastées.

Comme pourchassé par un ennemi invisible, le chemin semblait se précipiter au pied d’un cône d’éboulis pris dans l’étau de versants rocheux abrupts et du bas, on ne voyait pas où il se frayait un passage le conduisant au sommet.

Wurzenpass - Idrija

Encore une rémission avant l’ascension. Rude, dans les cailloux. Ah, les voilà ces fameux cailloux que ma colocataire vomissait. C’est vrai qu’ils n’étaient pas faciles dans la montée et devaient l’être encore moins dans la descente. Dans cet univers vertical, il y avait si peu de terre qu’on se demandait où les arbres pouvaient bien trouver leur nourriture. Serrés les uns contre les autres, ils hérissaient la moindre plateforme. Pugnaces, certains luttaient seuls pour survivre dans les éboulis. L’herbe soulignait d’un trait vert les lézardes de la roche.

Cette entrée dans le parc du Triglav méritait mieux que ces vapeurs flottantes qui cachaient le soleil et subtilisaient les sommets, ternissant les couleurs et amenuisant les contrastes.

Près de deux heures trente de belle grimpette jusqu’au col de Sleme. Je découvrais dans l’ascension les premières balises slovènes : un petit rond rouge avec un centre blanc. Plutôt discrètes et parcimonieuses. Surtout dans cette immensité. Un randonneur me suivait de loin, petit point progressant imperceptiblement. Et un groupe de séniors, comme on dit pudiquement pour dire vieux, que je croisai juste après le col. Leur embonpoint et leur âge laissaient présager que la suite du chemin jusqu’au parking où ils avaient probablement laissé leur voiture ne devait pas revêtir de difficultés insurmontables.

Après avoir longtemps batifolé dans les hauteurs entre rochers et conifères, le chemin plongeait sur une route au niveau d’un parking rempli de voitures dont l’alignement vu du haut donnait une impression de discipline incongrue au milieu d’un monde sauvage affranchi de rectitude. Les randonneurs, minuscules insectes multicolores allaient dans tous sens. Ce lieu était le col de Vrsič, l’un des points de départ des randonnées dans le Triglav. C’est ici que j’éprouvais vraiment le sentiment d’être arrivée en Slovénie. Jusque là, je n’avais palpé ce pays qu’à travers sa langue écrite, étrange et mystérieuse. Les échanges verbaux avaient été en français avec la randonneuse du refuge qui avait partagé mon dortoir et en allemand avec l’aubergiste.

Pour acheter une boisson dans une petite baraque, je dus montrer du doigt la canette que je voulais, mimer par un mouvement évocateur et universel des doigts accompagné d’un « Euros ? » pour demander combien elle coûtait. Surprise néanmoins d’entendre la commerçante me saluer d’un « Dober dan », un mot signifiant « Bonjour », le même que celui qu’on emploie en Bulgarie ( expression que j’avais apprise lors d’une randonnée dans ce pays il y a quelques années ), alors que les langues et alphabets sont différents. Un ancêtre commun certainement !

Tous les randonneurs qui arrivaient, se reposaient ou pique-niquaient étaient visiblement slovènes. C’est pour eux la région la plus touristique de leur pays comme le sont chez nous la Vanoise ou le Queyras. Je sentais que je m’écartais de la frontière et je laissais derrière moi le gros de la troupe germanophone.

Galerie de photos

4 Wurzenpass - Idrija
 

La suite de l’étape fut très différente. Descente de neuf cents mètres dans les prairies et les forêts. Et pour la dernière partie, une cohabitation avec la Soca, torrent tumultueux aux eaux bleu turquoise qui bouillonnaient et grondaient entre les pierres usées.

Pont sur la Soca
Pont sur la Soca

Trenta au confluent de plusieurs vallée était une fin d’étape obligatoire, parce qu’après, où que l’on aille, la montée était rude et longue. Trenta s’est adapté à la demande. Un office du tourisme gère la répartition des randonneurs dans les différentes chambres d’hôte du secteur. Et il faut bien dire que, l’occasion faisant le larron, beaucoup d’autochtones se sont senti l’âme d’un hôtelier, histoire d’arrondir un peu les fins de mois. L’employée me délivra l’adresse d’une maison d’hôte à proximité du village. J’errai un moment dans le secteur indiqué sur le plan sommaire, déroutée par le système de numérotation. Je frappai à une maison qui indiquait qu’il y avait une chambre à louer et un charmant pépé m’ouvrit. Quand je lui montrai l’adresse griffonnée sur un papier, il me signifia que ce n’était pas là. J’en fus désolée, car il m’avait paru sympathique, mais comme l’office du tourisme avait téléphoné à celle chez qui je devais aller, il me fallait être correcte. À regret, je le laissai, pour partir à la recherche de mon gîte que je trouvai après quelques tâtonnements. Pas à l’abandon, non, mais je dirais inachevée ou mal entretenue. Peu avenante, quoi, ce qui me fit d’autant plus regretter celle que j’avais laissée vingt minutes plus tôt. Mon coup de sonnette arracha une jeune fille à son ordinateur où défilaient les images d’une série américaine, style «Amour, gloire et beauté » doublée en slovène. Sa jeunesse était de bon augure pour nos dialogues car je supposais qu’elle devait avoir appris l’anglais à l’école. En effet, elle « speak english », d’après ces dires, mais elle ne le comprenait pas beaucoup. Et pourtant, Dieu sait que mon anglais est basique ! Comme elle avait été prévenue par l’office du tourisme, les négociations s’en trouvèrent simplifiées. Elle me conduisit à une pièce qui ressemblait davantage à un débarras qu’à une chambre. Bouh ! À vous plonger dans une crise de sinistrose. En randonnée, si c’est très souvent « plus belle la vie » le jour, c’est parfois « plus moche » la nuit. Heureusement que la marche délivre des endorphines palliatives. Il fallait sortir de la maison, passer devant la niche d’un chien qui gueulait au moindre mouvement pour accéder à la salle de bain et aux toilettes que je partageais avec la famille. Elles sortaient tout bonnement d’avant-guerre. Pas la dernière qu’ils avaient vécue, non, celle d’avant, la grande, la mondiale. Quand on n’a que ses jambes comme moyen de locomotion le choix du gîte est restreint et la philosophie zen s’impose : c’était mieux que de dormir dehors. Je me sauvai pour finir mon après-midi agréablement installée à la terrasse animée du bistrot au centre du village.

Alors que j’étais déjà couchée, j’entendis les voix des autres membres de la famille.

Je dormis mal. Je dus déménager au milieu de la nuit car mon lit était si mou que j’avais l’impression d’avoir le derrière qui traînait parterre.

Des averses soudaines me tirèrent à plusieurs reprises de ma somnolence ramenant à la surface des pensées lancinantes et vaguement inquiétantes sur l’étape à suivre. Les présages n’étaient pas favorables : le temps semblait à présent se dégrader et les explications de mon topoguide mentionnaient qu’une partie du parcours et le refuge avaient été emportés par une avalanche. La solution de rechange pour qui ne connaissait pas les lieux relevait du mystère. Je regrettai de ne pas avoir songé à régler ce problème quand j’étais au village c’est-à-dire me renseigner à l’office du tourisme sur l’état réel du chemin et le cas échéant me procurer une carte de randonnée du secteur pour pouvoir contourner l’obstacle.

Étape 26, de Trenta à Tržaška koča na Doliču

 « L’ivresse venue, nous coucherons sur la montagne nue avec le ciel pour couverture, et la terre pour oreiller. »

( Li Bay )

 

La maison était déjà vide de ses occupants quand je me levai, excepté la jeune fille qui assurait l’accueil. À croire qu’ils travaillaient du petit matin à la nuit, et Dieu sait que les journées sont longues en été.

Le petit déjeuner fut inédit : mon couvert était installé sur la terrasse débarrassée des alignements de linge qui séchait, dans la fraîcheur de l’auvent. Avare de paroles ( ou peut-être pas avare mais en manque de vocabulaire ) la jeune fille m’apporta silencieusement un plateau. De la chicorée ou un ersatz, de la margarine, du lait de chèvre, de la confiture aux couleurs psychédéliques et du pain fait maison dans ces machines qu’on trouve dans les grandes surfaces ou sur Internet. Le pain frais du matin sauva le reste. Mais le moment était agréable, presque serein si ce chien n’avait pas mis autant d’ardeur à gâcher cette quiétude. Il faisait bon, le soleil daignait se manifester sans excès.

J’entamais la journée avec l’intuition qu’elle ne se déroulerait pas comme prévu puisque le chemin était censé avoir été endommagé par un éboulement avant le refuge. Mais curieusement, aucune indication dans le village ne mentionnait un quelconque problème.

Le début de l’étape était facile et presque banal comme le sont souvent celles qui flemmardent au fond d’une vallée.

Gentiane printanière
Gentiane printanière

Mais butant au pied des versants abrupts, le chemin se confronta aux exigences implacables de la montagne rude. En quelques centaines de mètres de dénivelée, il se dégageait de sa gangue forestière comme s’il voulait trouver l’oxygène nécessaire à l’effort que lui demandait la montée pour s’agripper aux premiers éboulis entre des arbustes de plus en plus épars. Ensuite, il lui fallut monter en trouvant sur la paroi un ancrage. C’est ainsi que le petit lacet, qui paraissait minuscule au regard de ces montagnes imposantes, se hissa, se tortilla, s’accrocha à flanc de rocher comme une lézarde dans un vieux mur. Les hommes avaient souvent dû lui faciliter le passage, à coup de pioches ou de dynamite. Si du bas, en fouillant des yeux la paroi, on ne pouvait deviner de ce sentier que quelques passages par l’ombre d’un trait ou par la présence de quelques randonneurs colorés, du haut en revanche il ressemblait à un ruban tortueux parfois si mince et toisant le vide avec tant d’audace qu’on l’aurait cru périlleux. Mais en réalité, il n’est pas si étroit. À moins d’être imprudent ou de marcher les yeux fermés, il ne présentait pas de danger particulier. La montée était longue mais la pente régulière, ce qui en faisait un chemin sans réelle difficulté. Il me rappelait Gemmiweg, en Suisse au dessus de Löckerbad, en plus dépouillé. À mi-pente presque en catimini, les itinéraires rouge et violet de la Via Alpina se rejoignaient.

Dans l’échancrure d’un col pointait en ombre chinoise comme un clocher le toit du refuge qui matérialisait à la fois la fin de l’étape et la fin de la montée. Sa vision décuplait le courage et attisait l’envie d’aller voir ce qu’il y avait au-delà, comme si derrière cette barrière délimitant un monde suspendu s’étendait le paradis. Il grossissait avec la progression. Très rapidement, la vie se résuma à de maigres touffes d’herbe rase et quelques bouquets solitaires d’ancolies, campanules et œillets. Dans les dernières longueurs, le paysage devient exclusivement minéral et sec. Avant l’arrivée, le chemin contourna une cuvette remplie de gigantesques blocs de roches arrachés à la montagne, séquelles d’une avalanche survenue en deux mille huit qui avait aussi emporté une partie du chemin et du refuge. Spectacle impressionnant qui faisait prendre conscience du peu de chose que nous sommes face à la force incommensurable et dévastatrice des éléments. Cependant, le chemin et le refuge avaient été remis en état et les informations relatives aux dommages n’étaient plus d’actualité.

On assistait à un spectacle rare, accessible des seuls piétons. Une fois encore je mesurai le privilège que réservent ces petits chemins accessibles uniquement à pied à un public restreint. Jamais je n’ai vu de routes si belles soient-elles offrir de telles visions. Je me rappellerai toujours, à l’île de Madère, ces touristes s’ébahir de la splendeur du panorama qui s’étalait devant le parking alors qu’il était nettement plus grandiose du sommet qu’on ne pouvait atteindre que par un petit sentier pédestre.

La montée fit sortir le toit du refuge de derrière les rochers, flanqué d’une éolienne et d’un drapeau. L’arrivée était majestueuse. La promesse se transforma en cadeau. On accédait à une autre dimension, c’était un autre monde. Sous un soleil franc. Le bâtiment constitué d’une partie qui avait échappé à l’avalanche et d’une aile récente semblait posé là, à l’abri d’une épaule de roche nue. Le vent rafraîchissant sifflait et rythmait le staccato de l’éolienne. Des tables et des bancs étaient installés sur la terrasse et à cheval sur les surplombs ventrus. Quelques randonneurs les avaient investis alors que leurs tee-shirts étalés sur les pierres séchaient au soleil. Il n’y avait aucun point d’eau, tout était terriblement sec. De grands containers qui devaient être comme le reste du ravitaillement, livrés par hélicoptère, reposaient à coté du refuge. Il ne fallait donc pas espérer pouvoir se laver.

Chaque vision exceptionnelle grave en bonne place dans le cerveau une image nouvelle mais renvoie aussi à des souvenirs en établissant des comparaisons. Ce refuge, pour l’aridité de l’endroit, me rappelait ceux de Passo Principe et Antermoïa dans les Dolomites. Le peuple en moins. Mais il était encore tôt. On ne vient pas ici en ne faisant que passer, on y reste pour la nuit. Soit comme moi, pour faire une pause avant de continuer sa route, mais pour la majorité, en prévision de l’ascension du sommet du Triglav, une ascension de deux heures et demie qu’on se réserve pour le lendemain.

Le gros des effectifs afflua en fin de journée. Au moment où j’arrivai, les dortoirs étaient encore largement vides mais se remplirent avant l’heure du repas.

Fin de journée contemplative dans cette ambiance particulière où la douceur de l’air s’oppose à la rudesse du relief. J’errais dans les alentours du refuge, émerveillée des ombres bleues que jetai un soleil déclinant et des touffes de magnifiques fleurs roses, blanches ou bleues, courtes sur tiges qui survivaient obstinément à l’abri de cailloux protecteurs. Ah, ces cailloux, qui avaient fait le malheur des chevilles de la Française et le bonheur de ces fleurs !

À l’heure du repas, le refuge était complet, mais contrairement à ceux des autres pays, une proportion importante de randonneurs préparait son repas ne commandant au comptoir que les boissons. Ils s’activaient dans le hall autour de réchauds ou tiédissaient dans des gamelles en alu des rations de pâtes ou de riz. Question de moyens financiers ou peut-être d’habitude.

Comme pour tous les refuges où l’approvisionnement est compliqué et coûteux, on ne pouvait espérer des menus économiques et hautement gastronomiques.

Koca-na-Doliciu
Tržaška koča na Doliču

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logo VA rougeDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

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