Via Alpina 2012, jaune & rouge (3) – Etapes 23 et 24

Étape 23, de Wirtshaus Starhand – Thörl Maglern

« N’écoute les conseils de personne, sinon du vent qui passe et nous raconte les histoires du monde. »

( C. Debussy )

 

La nuit dans ma soupente ne fut ni pire ni meilleure que dans un « Relais & Châteaux » et le petit matin m’accueillit avec un rayon de soleil engageant et d’une bise frisquette qui me saisit dès je passai le pas de ma porte.

Un solide petit déjeuner m’attendait dans la salle à manger solitaire. La vue des charcuteries qu’un manque d’appétit au saut du lit dépréciait me donnait du regret d’un gâchis, car je les aurais dégustées avec plaisir une heure plus tard. D’autant plus que n’ayant plus vu un commerce digne de ce nom depuis plusieurs jours, mes réserves se résumaient à quelques reliques à la limite de la péremption. Supposant que je m’exposais peut-être à un refus, je demandai timidement si je pouvais au moins emporter un ou deux morceaux de pain. J’ai souvent vu des hôteliers pester contre les clients qui mettaient dans leurs poches des victuailles et parfois même l’interdiction était clairement affichée. « Pas de problème, me fit-elle comprendre. Cela vous appartient ». Elle eut même la gentillesse de me confectionner des sandwichs soigneusement emballés dans de l’aluminium qui pouvaient me préserver de la famine pour deux jours.

Kalt und nab me dit-elle en guise d’avertissement au moment où l’on se quittait, comme si le froid ( kalt ) et l’humidité ( nab ) pouvait constituer une entrave à ma marche. Je préférais cela à « Gewitter und Nebel ! » ( orage et brouillard ). Mes pronostics basés sur la maxime « les jours se suivent mais ne se ressemblent pas » me laissaient craindre, étant donné que la veille avait été une étape sans contretemps, que ce jour serait mouvementé. Et comme la carte ne prédisait aucun tronçon risqué, les ennuis devaient venir du ciel ou du balisage.

Le froid était plutôt de bon augure et se laissa gommer par quelques minutes de montée. Quant à l’humidité, elle resta à distance des chemins dépouillés d’herbe.

Les paysages et les villages ressemblaient à ceux de la veille. Je me souviens nettement du premier hameau, Feistritzer Alm, endormi par le froid, puis quelques kilomètres plus loin, se dressant sur un promontoire, une chapelle esseulée au curieux nom de « Maria Schnee ». Qui se traduisait littéralement par « Marie Neige ». Et pourquoi pas « Blanche Neige » tant qu’on y est ? En France, ce genre d’édifice perdu en pleine montagne s’appellerait « Notre Dame des Neiges » je suppose.

Après la descente, à une bifurcation un long cafouillage me fit perdre près d’une heure en allées et venues. Les plantages sont de deux types : les francs, ceux qui vous embarquent sur un mauvais chemin de façon sournoise sans éveiller la moindre suspicion. C’est après plusieurs kilomètres inutiles et une discordance croissante entre le terrain et le papier que l’erreur devient flagrante. On peut alors prendre un itinéraire bis pour retrouver sa route ou atteindre son but, sinon on doit rebrousser chemin. Et il y a les plantages qui correspondent à des « Mais où faut-il que j’aille maintenant ? ». Ils ont lieu aux intersections où la signalisation est ambigüe, mal orientée voire absente et les départs de chemins nombreux. Après avoir tourné en rond, piétiné, lu et relu les panneaux, on tente dans le sens qui semble le plus correspondre à la carte, mais non convaincu, on revient sur ses pas pour se diriger dans la direction opposée ou adjacente avant de se dire que ce n’était pas la bonne décision. Après de nouvelles tergiversations, n’ayant pas avancé d’un iota, comme il faut bien se décider parce que le temps passe, on opte mais pas forcément pour la bonne solution. Après quelques centaines de mètres pendant lesquels on a essayé de se persuader que l’on est sur la bonne voie, il faut se rendre à l’évidence puisque le chemin s’écarte de l’objectif, on se dit que c’était la première idée la bonne. Le cafouillage d’après Marie Neige était du deuxième type.

Après cet épisode rageant, les souvenirs se morcellent. Les Alpes carniques sont belles, mais sans ruptures. Elles ne surprennent ni le regard ni les muscles. Et en conséquence, avec le cumul des images et le recul, le cerveau peine à conserver un souvenir continu, précis et chronologique. C’est une suite d’images et de séquences enregistrés peut-être dans le désordre, concernant les moments qui ont soulevé une émotion, une hésitation, ou une surprise séparées par de grands vides qui doivent correspondre à des parties en forêt.

Je traversai deux petits villages vides de présence humaine : Achomitzer Alm où je ne vis que quelques vaches et Goriacher Alm avec son curieux campanile et son étang ou paissaient des chevaux en liberté.

La fin de l’étape fut une longue descente en forêt. Je m’en souviens car c’est là que je vis avant Törl-Maglern les seuls signes d’activité humaine : un bucheron et son fils chargeant du bois sur une remorque. Et dans le ciel, trahi par le froufroutement de l’air glissant sur le fuselage, tournoyait comme un grand rapace, dans un ballet presque silencieux un planeur blanc aux ailes incurvées. J’aurais eu envie de le rejoindre, prisonnière que j’étais de ces grands troncs des conifères.

Le grand oiseau blanc
Le grand oiseau blanc

Törl-Maglern n’avait rien de séduisant, à commencer par son nom, enfin, pour nous Français. Presque Tords ma Gueule. Mais c’était une fin d’étape incontournable parce qu’il n’y avait aucun hôtel après à moins de quatre heures et demi de marche. C’était une bourgade sans grâce s’étalant en partie le long d’une large route très fréquentée. L’hôtel que je convoitais était fermé. Précisément et uniquement aujourd’hui. C’est bien ma veine ! Aucun panneau n’indiquait qu’il y avait autre chose de près ou de loin. J’avais le fragile espoir que dans le centre du bourg, je trouverais quelque chose, bien que le lieu peu touristique ne plaidait pas en faveur de cette hypothèse. J’entamai ma quête du Graal. Et le miracle eut lieu. Enfin, un début de miracle. Devant une maison, un panneau indiquait « Zimmer frei ». Je sonnai… pas de réponse. Le miracle n’aura pas lieu. Est-ce qu’après une journée sans trop de problème, la galère allait commencer ici ? Une dame passant en voiture dans l’impasse qui longeait la maison, m’indiqua que la propriétaire était là mais que je devais aller sonner derrière. Je m’exécutai. Une petite vieille, m’ouvrit. Souriante et engageante. Me confirma qu’elle avait une chambre mais qu’elle ne servait pas de repas. Un restaurant à trois cents mètres de là était ouvert. Le miracle eut finalement bien lieu.

Soirée ordinaire qui clôturait une journée qui n’avait peut-être pas été extraordinaire mais qui était le prélude d’un renouveau dans ma randonnée.

Galerie de photos
4 Wurzenpass - Idrija
 

Étape 24, de Thörl-Maglern à Dom v Tamarju ( Slovénie )

« Cette idée de frontières et de nations me paraît absurde. La seule chose qui peut nous sauver est d’être des citoyens du monde. »

( J.L. Borges )

Devient-on plus sensible aux émanations générées par l’activité humaine quand on s’en trouve éloigné ou réellement les motards qui avaient occupé la chambre voisine carburaient tant au tabac que la fumée avait passé en dessous de ma porte pour m’asphyxier ? En plus, ils n’avaient pas été particulièrement discrets quand ils étaient venus s’installer hier soir alors que j’étais déjà couchée et endormie. Parfois la solitude dépasse de loin la cohabitation !

Le petit déjeuner se déroula dans la cuisine qui tenait d’un sanctuaire ou un musée : les murs étaient tapissés de naïfs dessins complétés de compliments et de mots d’amour offerts par des petits-enfants à cette grand-mère aimée qui me servait ce matin. Quand je m’extasiai devant cette collection attendrissante, elle me sortit une photo où posaient en arc de cercle toute une famille endimanchée. J’eus en prime le prénom de chacun et le lien de parenté qui unissait les adultes et les enfants.

Nous nous quittâmes sur des mots aimables qui scellaient un agréable moment partagé.

C’était un grand jour dans ma randonnée. Je n’espérai pas des paysages radicalement différents de ceux des jours précédents. L’attente était ailleurs. Je passai en effet ce jour-là en Slovénie, dernier pays de l’arc alpin. Arrivée au terme de l’étape prévue, le soir même, si tout se passait bien, j’aurais tenu mon engagement d’aller mettre le pied dans chacun des pays que traverse la Via Alpina.

On ne peut pas dire que le début de journée ait été exaltant. D’abord il fallait s’extraire de cette bourgade qui s’étalait en fond de vallée et ensuite s’enchaîner à des kilomètres de goudron assez mal balisés et pour finir – comme presque quotidiennement -, par des circonvolutions inutiles de trois quarts d’heure auxquelles je mettais un point final en allant demander conseil à une ferme. J’en avais encore la possibilité car, malgré mon allemand défaillant, je comprenais suffisamment les réponses que l’on me donnait. À partir du moment où j’allais passer la frontière, je ne pourrais plus compter sur cette roue de secours. S’il me paraissait assez probable que dans les villages slovènes limitrophes, les autochtones seraient bilingues, cette compétence allait s’effacer peu à peu avec mon avance.

Remise sur le bon chemin, il fallut monter longtemps en forêt par des pistes puis des petits chemins à cheval sur la frontière austro-italienne qui demandaient un peu d’effort. La fin de la montée se faisait sentir par l’affluence des groupes de marcheurs qui tranchait avec la solitude des derniers jours.

Et le point stratégique et culminant, « Dreiländereck », c’est à dire le « coin des trois pays » était marqué par un ensemble d’œuvres hétéroclites et plaques qui affichaient une volonté de maintenir une paix indéfectible entre voisin et gommer les conflits d’autrefois. En somme, se concrétisait ici dans ce petit coin d’Europe, en quelques mots flottant au sommet d’une montagne modeste ( mille quatre cent cinquante mètres d’altitude ) une grande idée. Ce lieu qui n’était pas démesurément grandiose mais qui était symbolique et probablement commode d’accès avait tiré des vallées une foule nombreuse et cosmopolite : touristes en famille, randonneurs en groupe ou en couple et incontournables essaims asiatiques protégés du soleil par de larges chapeaux et lunettes noires comme s’ils venaient incognito. Tout ce monde fourmillant se croisait, s’attardait devant les panneaux pour se faire tirer le portrait ou prendre le temps de lire les informations.

Dreilandeck
Dreilandeck

Je croyais être arrivée en Slovénie ! Mais ce n’était qu’un amuse-bouche ; sitôt passé ce haut lieu de l’amitié entre les peuples, l’Autriche comme dans un regret retenait le chemin encore pour une heure. Une heure à travers les pelouses et la forêt jusqu’à tomber sur une route et une dizaine de maisons : Wurzenpass ou Korensko sedlo. Le passage se faisait en grande pompe. Pas en catimini sur le chemin caillouteux d’un col étrillé par les vents que seuls les passeurs et contrebandiers d’autrefois, randonneurs et animaux sauvages maintenant empruntaient. C’était une belle route bien goudronnée, avec un imposant poste de douane devenu à présent inutile. Un immense panneau affichait avec fierté « Slovenija », sur fond bleu, au centre d’une couronne d’étoiles européennes.

La douane était d’une banalité affligeante. Je m’attendais à un peu d’exotisme. Pour moi la Slovénie était presque un pays lointain appartenant à un autre monde. Indissociable du mot « Yougoslavie », pays que j’avais vu il y a longtemps, dans une autre vie, surtout pour les Slovènes. Je m’attendais presque à y trouver des constructions anciennes et non rénovées à l’esthétique austère des pays de l’est, souvenir des années de rigueur clôturées d’une guerre fratricide qui aboutit à la partition du pays. De la France, la Slovénie apparaît comme au mieux une entité mal définie, au pire comme un pays pauvre où le conflit de l’ex-Yougoslavie lui colle à la peau. Et bien non, rien de tout cela ici : la gargote sombre était une supérette bien dotée qui proposait le Wifi gratuit ; les prix, comme souvent dans ce genre de lieux, devaient être moins élevés que dans les pays voisins comme en témoignait l’invasion d’Italiens et Autrichiens qui partaient les bras chargés de paquets de tabac et de bouteilles. À coté, on pouvait aller boire et manger dans une « pizzeria-grill » d’une modernité universelle. Je fus presque déçue de ne pas être dépaysée ; tout semblait pareil que dans la vieille Europe : mêmes boutiques, même langage universel. Il fallait parcourir une centaine de mètres, dépasser ces publicités planétaires, pour sentir enfin que l’on était arrivé en Slovénie et se retrouver dans la peau d’un analphabète. Car le slovène est une langue qui ne ressemble à rien pour qui n’a pratiqué que les langues romanes ou anglo-saxonnes. Impossible de repérer dans une phrase le moindre mot. Distinguer les noms propres des noms communs. Certains mots dépourvus de voyelles étaient même parfaitement illisibles et imprononçables.

Ma carte autrichienne se terminait ici et passait le relai à un dépliant au cinquante millième qui mentionnait en trait de couleur rouge la Via Alpina. Séduisant à priori puisque la fin de mon parcours y figurait dans sa totalité. Mais bien insuffisant sur le terrain en raison de l’échelle au cinquante millième. Quant aux balises, je n’en voyais pas l’ombre d’une. La trace dans mon GPS était absolument farfelue. À croire que le randonneur qui l’avait fournie était bourré au plus haut point.

Une décision valant mieux qu’une longue tergiversation, je partis sans plus m’occuper de ces balises que je ne trouvais pas ( et qui peut-être n’existaient pas ) en direction de Poljane par la route. Hameau où je ne trouvai pas d’avantage de chemin. Tant pis, je continuai en espérant ne pas devoir faire toute la traversée de la Slovénie sur l’asphalte.

Première ville digne de ce nom : Podkoren. Intéressante à plus d’un titre. D’abord c’était un nom prononçable qui se retenait facilement, ensuite c’était une jolie petite localité, traversée d’un cours d’eau, qui disposait d’un hôtel plein de charme et pour finir, c’était ici que l’on voyait les panneaux de randonnée qui renseignaient sur la suite du parcours. Si la journée avait été plus avancée, j’y aurais passé la nuit avec plaisir, mais l’après-midi n’est pas encore loin d’être terminé.

Curieusement et heureusement, à partir de Podkoren, la trace de mon GPS était de bonne qualité, ce qui était réconfortant pour la suite de la randonnée.

Les marcheurs partageaient ensuite avec les vélos une piste cyclable familiale qui bordait un domaine skiable et des remonte-pentes discrets. Il y avait du monde. Il faut dire qu’il faisait plutôt beau. Progressivement, je m’apercevais que je ne faisais plus beaucoup attention à la météo. Depuis plusieurs jours, elle s’était assagie et j’étais persuadée, peut-être à tord, que me rapprochant de la côte méditerranéenne, je m’éloignais en même temps des zones de turbulences qui sévissent souvent au cœur des massifs montagneux.

Après quelques kilomètres, le circuit des piétons s’échappant dans la vallée de Planica se dissocia de celui des deux roues.

Des formes géométriques insolites dessinées sur ma carte m’intriguaient. Elles ne correspondaient à rien de connu et titillaient ma curiosité. De loin, on pouvait distinguer la blessure du versant de la montagne, et les gigantesques grues qui en dépassaient. Je compris de quoi il s’agissait quand je débouchai de la forêt, devant un immense complexe sportif. C’était un colossal chantier de construction de tremplin de sauts à ski, digne des plus grandes stations de sport d’hiver. De quoi ajouter une plus-value à la réputation de Podkoren qui pourrait alors organiser des compétitions de niveau international !

Après ces installations pharaoniques en gestation, on changeait radicalement d’univers : un panneau indiquait que l’on entrait dans le parc national du Triglav. Un nom un peu mythique pour les adeptes de la randonnée en montagne. Un large chemin forestier caillouteux remontait avec douceur une vallée prise en étau entre les versants raides qui se resserraient au fil de la progression.

Au bout de cette vallée, au point de départ de l’ascension, dans la clairière d’une sapinière, une chapelle et le refuge Dom v Tamarju. Il avait l’air endormi. Personne sur la terrasse, les parasols étaient en berne. Aucun drapeau ne montrait qu’il était ouvert.

Dom v Tamaju
Refuge de Tamarju

Au moment de rentrer dans le refuge, une randonneuse lourdement chargée, surgissant de nulle part m’emboîta le pas. Comme je lui tenais la porte, elle me dit « Merci ». Ce mot, je le trouvai soudain curieux presque déplacé en ce lieu. Comme venu d’une langue orale oubliée ramenant à ses racines. Il me fallut quelques secondes pour réagir et enclencher une discussion en français en attendant que quelqu’un se présente au comptoir pour nous accueillir.

Une femme sortit de la cuisine. En préambule de la conversation, je lui demandai si elle « speak english » ou si elle « spricht deutch ». La deuxième option lui convenait. Autant dire que la réception ne fut pas très chaleureuse : absence de sourire, attitude embarrassée qui nous laissait croire qu’il n’y avait pas de place. Elle ne semblait pas comprendre, vu que nous avions poussé la porte en même temps et que visiblement nous venons les deux de « Francija », pourquoi je lui disais dans mon jargon « germanenglish » que nous ne n’étions pas ensemble. Et pour ne pas arranger son humeur glaçante, l’autre annonça tout de go qu’elle ne prendrait que la nuitée. Je dus rectifier le tir en spécifiant que moi, je souhaitais le repas du soir et le petit déjeuner. Après une énigmatique discussion avec son mari, elle nous entraîna en silence dans des couloirs dédaléens, des escaliers raides et étroits, difficilement négociables avec nos sacs et nos grosses chaussures jusqu’à un grenier rempli de lits superposés. On avait l’embarras du choix, nous étions les seules. Le même sentiment m’assaille immanquablement dans une telle situation : s’il y avait un incendie, nous n’aurions aucune chance de trouver la sortie… à moins de sauter par la fenêtre.

Sans tarder, nous commençâmes de faire les présentations. Ma compatriote avait commencé la Via Alpina à Trieste et faisait le parcours dans le sens de la majorité des randonneurs. Elle voulait aller jusqu’à Oberstdorf en restant sur l’itinéraire rouge. Elle me livra quelques informations sur le début de sa randonnée, les quelques kilomètres que j’avais faits en Slovénie ne me permettant pas de me forger une idée exacte sur la qualité du balisage. Et là, elle me brossa un tableau curieux, décevant. Pour ainsi dire noir. J’en étais presque inquiète. Elle détailla les raisons de ses désillusions. Elle en avait marre des montées et des descentes, de bouffer du caillou, de courir après des balises à peine visibles voire absentes.

–         Chaque jour, se lamenta-t-elle, j’ai ajouté une heure ou deux à mes étapes pour cause d’erreur. Le soir, je suis complètement crevée !

–         Vous n’avez pas de carte ?

–         Si, celle que j’ai achetée sur le site internet ( c’est-à-dire le même dépliant que le mien ). Mais elle n’est pas assez précise.

Elle sortit de son sac et étala sur son lit une multitude de feuilles cornées comportant des tableaux et des chiffres comme ceux d’un statisticien de l’INSEE. Ils semblaient renfermer les valeurs des dénivelées, des kilométrages, les temps de marche. Enfin bref, tout sauf les routes claires et les déroutes à éviter.

–       Vous n’avez pas non plus de GPS ?

–       Non.

–       Vous allez voir, en Autriche, c’est bien balisé.

Concernant les montées, les descentes et les cailloux, là je ne pouvais pas la rassurer : ils me semblent indissociables de la montagne.

Je me demandais pourquoi suite à ses déboires elle n’avait pas investi dans des cartes plus détaillées. Peut-on raisonnablement se lancer dans une randonnée d’un certain niveau avec un simple prospectus sans autre moyen d’orientation complémentaire ?

Passant à un autre sujet, elle m’énuméra presque comme des trophées de chasse toutes les randonnées qu’elle avait faites. Une vraie globetrotteuse : de la nouvelle Zélande au Canada ( où elle avait parcouru à pied plus de mille kilomètres monotones de piste cyclable presque rectiligne et goudronnée probablement sans aucun caillou qui dépassait ! ), de la Patagonie à l’Islande. Et Compostelle, bien sûr, n’oublions pas l’incontournable Compostelle !

Elle me donnait l’impression de vouloir établir un record quantitatif. Aucun des périples qu’elle avait énumérés n’abordait franchement la montagne comme la Via Alpina et je pense qu’elle n’en avait pas mesuré la difficulté. De plus, elle avait un sac monstrueusement gros qui contenait tout son matériel de camping, ne voulant jamais manger dans les refuges. Mais les kilos qu’on transporte sur son dos, c’est un surcroît d’énergie à fournir ou des étapes à réduire. Finalement, ma trouille de faire du bivouac m’arrange bien. Elle allège le sac probablement de quatre à cinq kilos.

Et comme ma colocataire avait un tempérament bien français, elle enchaîna sur ses griefs vis-à-vis des gardiens de refuges qui n’étaient pas toujours aimables – ce qui était un peu vrai pour ce qui concernait celui de ce soir – , qui n’avaient plus l’esprit de la montagne et ne pensaient qu’à gagner de l’argent. J’avais un peu envie de lui répondre, mais je m’en gardai, que si tous les randonneurs se contentaient de prendre uniquement la nuitée ( ce qu’elle faisait ), sans même consommer ne serait-ce qu’un café ou une bière, les refuges les uns après les autres fermeraient, car chacun sait que ce sont les repas et les boissons qui permettent à ces structures de vivre.

Je descendis pour dîner pendant qu’elle allait jouer à la dinette dans le local destiné aux randonneurs en gestion libre. Dans la salle à manger, deux clients ( allemands ou autrichiens ) étaient déjà attablés. L’aubergiste était à présent un peu plus avenante. J’évitai d’y voir un lien entre son changement d’humeur et mon choix de prendre la demi-pension. Cuisine traditionnelle qui me replongeait trente ans en arrière quand j’étais venue dans un pays qui s’appelait la Yougoslavie : Cevapcici ou boulettes de viande hachée grillées. En me les apportant, elle me souhaita même dans un élan de gratitude un « dober deck » ou bon appétit.

liengif

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logo jauneDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

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