Via Alpina 2012, jaune & rouge (3) – Etapes 20, 21 et 22

site tolmezzo tamarju

Étape 20, de Tolmezzo à Timau et Zollnersee Hütte

 

« Les choses les plus attendues arrivent souvent par surprise. »

( P. Lemaître )

 

Prima collazione presque solennelle au milieu d’une grande salle qui attendait les clients prenant le temps de se pomponner. Les hôtels d’un certain standing en Italie ont au moins l’avantage de proposer des petits déjeuners qui ne se résument pas à quelques biscottes ramollies et viennoiseries industrielles sous cellophane contrairement à ceux qui sont plus modestes.

L’employée du comptoir m’annonça « Pioggia e temporale », ce qui de l’autre coté de la frontière se disait « Regnen und Gewitter » et pour nous Français « Pluie et orage ». Mais elle ne faisait que répéter ce que les journaux prétendaient. Car, si ce n’était pas le grand beau temps, les averses de la nuit avaient laissé un ciel hésitant et fade, mais sans intentions combattives évidentes.

Le bus presque vide partit à l’heure … plus dix minutes. Prologue obligatoire avant le départ apparenté à une pause syndicale consacré à commenter les derniers matchs de foot, déplorer la crise et la hausse du coût de la vie, fustiger les dirigeants politiques, raconter une bonne blague. Seulement après, le bus pouvait partir. Voyage gymkhanaesque et vomitif dans la vallée de Paluzza où chaque arrêt contribuait à délester le vaisseau de quelques passagers. Timau, terminus. Tout ce qui restait, c’est-à-dire trois pelés, descendit. Le village était mort. Mais le renseignement qu’il me fallait figurait sur un panneau de randonnée explicite : sentier 402 qui montait au refuge Casera Primosio.

Zollner Hutte - Wurzenpass

Je ne jetai qu’un regard hâtif et impatient à ce village, pressée d’aller voir plus haut de quoi l’avenir serait fait. Après un démarrage que d’inévitables chantiers périphériques absents des cartes avaient rendu hésitant, la suite se fit sans aucun accroc à travers une forêt suivie d’alpages. Je pensais mettre trois heures, il ne m’en fallut que deux pour atteindre la ferme-auberge « Casera Primosio », jolie bâtisse de pierre posée dans un pré cerné d’une clôture de bois à l’ancienne, située à la croisée de plusieurs voies. Un randonneur en sortait, ce qui laissait à penser qu’elle était déjà ouverte. Le soleil timide réchauffait l’air. Une affichette punaisée sur un poteau avertissait que le chemin que j’avais envisagé de prendre était détérioré. Mince, ça commençait mal ! Était-il vraiment impraticable ? Il est toujours difficile de se faire une idée précise de la nature réelle des dégâts, les informations n’étant pas toujours actualisées.

Il paraît impensable quand on passe près d’un restaurant ou un bistrot isolé qui a demandé deux heures d’effort pour l’atteindre et qui est probablement à deux heures de la halte suivante de ne pas s’y arrêter. Même si l’on n’a pas très soif. Mais simplement pour s’asseoir confortablement, discuter un brin et étudier la suite du chemin, épaulé au besoin des gens du cru qui connaissent les lieux. Je fis part au patron qui m’apportait un verre de lait du problème qui se posait. Il me dit sur un ton un peu sarcastique « Oh ! c’est une invention du CAI ( Club alpin italien ). Pas de problème, on peut monter au refuge Fabiani. » Curieux, ces interdits que tout le monde à l’air de transgresser sans état d’âme et qui sont probablement davantage destinés à décharger les communes des responsabilités en cas d’accident.

Galerie de photos

3 Zollnersee Hutte - Wurzenpass
 

Je me remis en marche, sous un ciel qui se barbouillait. Montai jusqu’à une espèce de fortin délabré qui devait dater de la guerre. Et puis le chemin se fit imprécis ; je tergiversai, j’allai dans un sens, dans l’autre sans conviction car les numéros des sentiers sur la carte ne correspondaient pas à ceux des panneaux. J’essayais de projeter sur le papier chacun des chemins que je voyais. Soudain, une alternative se dessina. Lumineuse. Plus simple que celle que j’avais envisagée et qui comportait un passage par des échelles. Cette nouvelle option, en théorie plus facile, devait m’amener rapidement sur la crête. Je fus même effarée de constater à quel point le schéma que j’avais prévu m’avait rendue aveugle à cette solution beaucoup plus facile. Encore fallait-il que le chemin ne se contente pas d’exister sur la carte !

Changement de cap : à bâbord toutes, il fallait redescendre un peu pour retrouver une large piste puis un petit sentier où chancelait un panneau antédiluvien qui indiquait le Passo Primosio. En une vingtaine de minutes, j’y parvins. Bingo, je mettais le pied sur la frontière ! Dominant une vallée autrichienne tapissée d’une végétation dense. Je devinais la mince ride de la Via Alpina se gravant entre les arbustes serrés qui descendait d’un col, s’incurvait en dessous de moi avant de repartir en balcon sur l’autre versant. Il ne me fallut pas plus de vingt minutes par un sentier cerné par la friche pour tomber sur une bifurcation où un panneau impérieux arborait le logo de la Via Alpina et le sigle KHW pour Karnischer Höhenweg.

Retour sur l'itinéraire rouge
Retour sur l’itinéraire rouge

Ce mouvement de translation avait été déconcertant de facilité. J’avais tablé sur des temps d’attente interminables, sur l’obligation de m’infliger de grandes longueurs d’asphalte, sur des errements dans des chemins introuvables. Et rien de tout cela ne s’était produit. La vie nomade est imprévisible et agréablement ou non contrariante : là où on attend des difficultés, elle sert le chemin sur un plateau ; et là où l’on ne pronostique aucun problème, elle s’ingénie à semer des embûches inattendues.

Je renouai avec la Via Alpina un court moment délaissée au plein milieu d’une étape. Rouge maintenant et en Autriche. Malheureusement le soleil semblait être resté de l’autre coté de la frontière.

J’abandonnais derrière moi les Dolomites pour entrer de plain-pied dans les Alpes Carniques.

Je traversai quelques fermes isolées, dont les noms ne pouvaient pas me faire oublier que je n’étais plus en Italie : Obere Bischoffsalm. La fin de la journée se fit dans une ambiance de plus en plus sombre. Le froid s’installa aussi et dès que le vent faiblissait, le brouillard tombait.

En milieu d’après midi, j’entrai dans le charmant refuge de Zollnersee Hütte appelé aussi refuge du Docteur Steinwender, chalet de bois, coiffé de panneaux solaires et chaperonné par la silhouette floue d’une petite chapelle moderne. Refuge est bien le mot qui convient, car avec le vent froid qui avait forci aucun randonneur ne se hasardait sur la terrasse. Ceux que je voyais arriver avant moi semblaient aspirés par le bâtiment. À mon tour, je m’y engouffrai, savourant par avance le moment précis où la chaleur de la pièce m’envelopperait de son étreinte délicieuse.

Deux jeunes filles assuraient l’accueil avec énergie et bonne humeur.

Le rituel vespéral, le mien et celui du refuge, s’accomplit comme presque chaque soir. Pour moi douche et lessive suivies d’un repos devant une consommation. Pour le refuge, c’était l’heure de laisser partir les derniers clients de la journée qui allaient rejoindre leurs voitures garées à quelques centaines de mètres de là. La grande salle tomba dans une semi-somnolence, vaguement troublée par les discussions parcimonieuses et discrètes de deux couples qui, comme moi passaient la nuit ici.

La pluie annoncée depuis la veille ne vint que dans la nuit. Et l’orage resta une prévision sans suite… tout au moins pour cette journée-là.

Étape 21, de Zollnersee Hütte à Naβfeld

 « Notre égoïsme va si loin que nous croyons, en temps d’orage, qu’il ne tonne que pour nous. »

( Jules Renard )

 

Les perspectives de la fenêtre du dortoir étaient tristement restreintes et explicites. Un brouillard dense de mois de novembre marquait un périmètre indécis de trente mètres autour du bâtiment. L’herbe avait des sueurs froides et la terre saturée rassemblait ce trop-plein d’eau en flaques et en rigoles.

« En raison du caractère de haute montagne, il est recommandé de consulter les prévisions météo au préalable. » annonçait le topoguide de la Via Alpina.

Donc, je décidai de consulter … quoi ? Eh bien, la seule source d’information à disposition c’est-à-dire les deux jeunes femmes qui géraient le refuge. Réponses un peu évasives, vagues ou approximatives. Je suis toujours étonnée de constater le décalage entre les conseils de sécurité prônés par les professionnels de la montagne qui incitent les randonneurs à tenir compte des conditions climatiques avant de se lancer dans une course et les informations dispensées dans la plupart des gîtes et refuges qui sont tout au plus glanées sur des sites internet généralistes. N’importe quel quidam équipé d’un téléphone portable connecté sur le web peut avoir les mêmes informations. J’ai même vu une fois dans un refuge des prévisions datant de cinq jours qui n’avaient jamais été réactualisées. En substance, les demoiselles, pas très expertes en la matière, mais au demeurant absolument charmantes, m’annonçaient de la pluie pour le matin et une amélioration l’après-midi. L’équation était donc assez simple : puisque l’étape était évaluée à un peu plus de six heures de marche et que le début de journée était apparemment pourri, inutile de partir de trop bon matin, sinon je risquais d’arriver avant que les conditions se soient améliorées.

Je partis donc sans me presser, m’enfonçant dans un monde ouaté où je ne distinguais absolument rien. Avec presque la rage au cœur de savoir que le grand large que j’avais espéré allait se transformer en un espace étriqué borné d’un rempart de verre dépoli. L’imagination devait faire des efforts démesurés pour se substituer à la vue défaillante. J’inventai le lac de Zollnersee, j’inventai les sommets qui m’entouraient, j’inventai les vastes panoramas d’alpages dissous dans l’incommensurable nuage épais et collant. Le tout petit monde que je découvrais par surprise semblait figé, silencieux, abandonné. Mes sens étaient en berne. Non seulement, je n’y voyais rien, mais je n’entendais rien à part le frottement cadencé de mes chaussures sur l’herbe détrempée. Même le troupeau de vaches, immobile et muet que je croisai par surprise me semblait pétrifié. C’était une impression étrange : plus l’espace rétrécissait, plus le temps se dilatait. Il m’arriva à plusieurs reprises de regarder ma montre et les aiguilles n’avançaient pas. Après deux heures qui m’en parurent le double, le chemin passant en dessous du nuage, coupa la route à Straninger Alm où se déployaient une ferme-auberge et ses dépendances. Halte bienvenue pour m’extraire de cet isolement total qui avait presque réussi à me faire croire que je restais seule au monde. L’auberge n’espérait aucun client pour la journée et la patronne semblait si convaincue qu’elle ne crut pas nécessaire de préparer la salle de restaurant. Elle me servit le verre de lait que je lui commandai dans sa cuisine.

La fenêtre de visibilité se referma dès que je me remis en route. Heureusement le chemin était bien marqué et ne laissait pas d’occasion de se tromper.

La vapeur ne semblait pas vouloir se dissiper ; le temps avait même tendance à se dégrader, mais confiante dans les prédictions rassurantes, je cherchais dans les plus infimes signes venus du ciel une raison de donner foi à cette supposée amélioration. Mais la pluie arrivait maintenant et le vent froid avec elle. Je fus obligée d’accentuer la cadence. La moindre halte me frigorifiait quand le chemin balayé par la bise naviguait en crête. Je rencontrai un panneau qui m’annonçait que pour arriver à Naβfeld, il fallait ajouter deux heures aux indications du topoguide, ce qui portait l’étape à plus de huit heures. Je voulus croire à une erreur, les panneaux sont parfois un peu facétieux.

Le sentier surfait longuement sur une frontière virtuelle et inutile séparant le vide autrichien du vide italien. Le brouillard s’allégeait, se déchirait parfois pour laisser entrevoir éphémèrement la suite du chemin, une côte, une crête ou des chaumes. De nouveaux panneaux confirmaient les annonces précédentes. Découragement. Je n’avais aucune envie de prolonger cette marche dans ces conditions. Il me restait un mince espoir de croire qu’ils se trompaient encore, mais un coup d’œil à ma carte me confirma que la distance qui restait à couvrir était bien trop grande. Je n’appréciai guère cette blague de mauvais goût.

Mais il n’était pas encore très tard et je me raccrochai à l’idée que cette fin d’étape différée aurait au moins le mérite de se faire sous des cieux un peu plus cléments.

C’était un peu trop compter sur la chance, car ce jour-là, contrairement au précédent, il ne fallait justement pas compter sur elle.

Il arriva brusquement et au plus mauvais moment. J’avais appris à les reconnaitre, lui et ses congénères. Il s’annonça par des bourrasques subites de vent froid. Puis déferlèrent entre les sommets des nuées noires menaçantes, compactes qui grossissaient. Elles amenaient les premières gouttes, prélude à un déluge. Vinrent ensuite de lointains éclairs diffus qu’on ne pouvait localiser, suivis de grondements sourds qui se prolongeaient et se répondaient en écho. Et tout se précisa en se rapprochant ; les éclairs se firent tranchants, rattrapés par des coups d’un tonnerre qui ne roulaient plus mais qui craquaient en rebondissant sur les parois de la montagne. Cet orage arrivait au plus mauvais moment, c’est-à-dire quand je m’apprêtais à traverser un pierrier exposé. Je n’avais pas le courage de m’y lancer. Cherchant une place dans un creux du chemin, je me décidai à m’assoir pour laisser passer la tourmente. L’équipement accusé d’attirer la foudre d’un coté, moi de l’autre comme si l’on était fâché. La pluie redoublait. J’avais les jambes trempées et l’immobilité me faisait grelotter. Je sentais que l’attente allait se prolonger. Je sortis alors ma bâche imperméable pour m’envelopper. J’offrais la vision d’une clocharde. Le cocon était efficace contre l’eau et m’entourait d’un halo de tiédeur. Le baladeur pour détourner mon attention de cette exhibition angoissante faisait péniblement diversion : il était ce que sont le sel et les aromates pour un plat à la saveur peu appétissante.

J’ai du attendre probablement plus d’une heure et demie. Et je pestais en voyant que cet orage qui était arrivé si vite, stagnait sadiquement au dessus de ma tête. Il me fallut à un moment prendre une décision si je voulais arriver à une heure raisonnable, car il restait encore beaucoup de chemin.

L’orage ne cessa pas immédiatement et d’un seul coup. Il ne s’éloigna pas franchement, lançant encore parfois des éclairs proches. Profitant d’un moment où la tension semblait redescendre, je pliai bagage en quatrième vitesse et me lançai sur ce pierrier maudit. Je n’ai pas marché, non, je me suis sauvée. J’avançai presque en courant, visant le point où le chemin me semblait un peu plus protégé. Chaque mètre gagné sans qu’un éclair ne déchire le ciel était un pas vers le salut. Finalement, après un virage, j’arrivai au point où la paroi de la montagne semblait mettre une barrière infranchissable entre l’orage et moi. Je l’entendis encore gronder dans mon dos, une fois ou deux, comme un animal féroce qui voit s’échapper une proie. De ce coté, je me sentais presque en sécurité, mais j’en avais assez de cette étape qui se transformait en châtiment. Je voulais aller me reposer au sec et au chaud.

Je devais rattraper le temps perdu. J’avançais à une allure d’enfer. Le brouillard avait à présent disparu, dévoilant un paysage terne. J’avais l’impression que Naβfeld reculait. Voyant quelques constructions en haut d’une crête je me crus arrivée. Cette montée qui n’était pourtant pas longue m’était épuisante, car j’avais perdu toute mon énergie pour avoir forcé l’allure. Et au sommet, je ne pus que constater que je n’y étais pas encore. Ce n’était que l’arrivée d’infâmes remontées mécaniques. Il me fallut encore descendre, longuement, interminablement, avant d’atteindre les premières maisons de Roβalm.

Puis vint Naβfeld, le bien nommé : littéralement cela signifie « pré humide ». Carrefour de routes, petits immeubles, rues désertes. Une station de ski sans cachet qui en été n’avait rien d’attrayant. Pour moi, c’était la perspective d’un hôtel à tout prix, le plus vite possible. N’importe lequel pourvu que je n’aie plus à marcher. M’en foutais du tarif. Le grand hôtel « Berghof » était le premier que je voyais. Encore fallait-il qu’il soit ouvert, l’absence de voitures dans le parking me fit douter. Je poussai la porte. Une jeune femme semblait s’ennuyer ferme derrière son comptoir. « Oui, bien sûr, il y a des chambres libres » me répondit-elle ! Ouf ! Il y avait même tout l’hôtel, si je voulais.

Ma jolie chambre se transforma en un clin d’œil en souk : tout le contenu du sac était étalé pour pouvoir sécher. Aller à la salle de bain relevait de la course d’obstacle.

La douche chaude, non disons brûlante, était miraculeuse. En même temps que la crasse, elle emportait dans le siphon, la fatigue, les reliquats d’anxiété et d’agacement. Je ne sortis de la cabine, complètement ramollie, que pour aller m’allonger sur le lit et ne rien faire.

De la fenêtre de ma chambre d'hôtel
Le ciel, de la fenêtre de ma chambre d’hôtel

Peu avant le repas, les rayons obliques, transperçant les nuages saumon et gris qui cavalcadaient dans le ciel en se disloquant et bourgeonnant, embrasèrent la terrasse où s’égouttait la bâche qui avait ramené dans ses plis la moitié de l’orage.

Je mangeai silencieusement dans une salle presque vide sous une reproduction de Kolo Moser que je trouvais très jolie. Il y avait d’ailleurs d’autres affiches d’artistes « art nouveau » ou non qui me plaisaient aussi : quand on mange seul, on consacre les temps morts à observer les détails de son environnement. Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, on m’avait épargné les photos ou peintures de montagne, de la faune ou de la flore alpine.

Cette étape toute tracée sur le papier qui devait se faire en six heures sans les pauses, m’aura occupée une bonne partie de la journée. Comme quoi, en randonnée, les prévisions sont l’ennemi de la réalité.

En passant devant le comptoir, une affichette attira mon attention : il s’agissait des prévisions météo. Éditées quelques minutes plus tôt à mon intention. Et les nouvelles étaient plutôt rassurantes. L’amélioration devait se confirmer dès le lendemain.

 

Étape 22, de Naβfeld à Wirtshaus Starhand

« Le cheval ! Symbole de force déferlante, de la puissance du mouvement, de l’action. »
( D.H. Lawrence )

 

L’image que m’offrait ma chambre au lever était encore plus insolite que la veille dans le halo circonscrit de ma lampe de chevet et les plaisirs textuels de mon ebook qui m’avaient distraite du spectacle. J’avais l’impression de me réveiller dans un appartement après un cambriolage ou une fouille musclée de la police : mes affaires étaient étalées pêle-mêle sur les dossiers de chaises, la table, pendaient sur des coins de porte et traînaient parterre.

J’organise le rangement de mes effets dans le sac à dos, de telle façon qu’en arrivant j’en sorte le moins possible, ce qui limite les oublis. Il faut bien dire que je transporte un certain nombre de choses dont je n’ai pas l’utilité quotidienne comme par exemple le sac de couchage, quelques vêtements chauds de secours, une bâche de protection ( qui m’a cependant été très utile la veille ). Ces articles sont donc casés au fond du sac ou dans quelques recoins et y restent à demeure. Mais pour faire rendre son eau au rucksack qui était à tordre, il a bien fallu que je fasse le vide. Tout n’était pas mouillé, puisque j’avais pris soin de glisser à l’intérieur, un sac poubelle qui protégeait efficacement mes affaires contre l’humidité.

La nuit de repos avait été bonne. Le matin, une brume opalescente enserrait le village, mais on sentait que cette étreinte légère céderait facilement sous le soleil. Cette vision vint conforter une clairvoyance basée sur des calculs probablement sans fondement qui disaient que deux étapes consécutives ne sont jamais identiques.

« Et comme hier

Était une journée en enfer

Aujourd’hui

Devrait être une journée au paradis… »

 

Quelques mots adressés à la serveuse, petit-déjeuner dans le silence. Toujours sous le tableau de Kolo Moser. Toujours à étudier chaque reproduction qui animait les murs de cette salle boudée des touristes.

Je partis quand le village sortant de sa torpeur lâchait quelques vacanciers saisis d’impatiences comme si le mauvais temps du jour précédent avait créé chez eux une crise de manque.

La route qui m’éloignait de Naβfeld était sans éclat, mais le spectacle tout autour avait une délicatesse infinie. La brume bleutée s’allègeait, filtrant les rayons du soleil et adoucissant les couleurs, les formes, drapant les sapins et les sommets d’une mantille aérienne et inconstante. Le petit lac aux rives incertaines sortait timidement du néant comme d’un rêve. Le souvenir de la pluie scintillait sur les herbes hautes.

Lac de Watschiger Alm
Lac de Watschiger Alm

Après une demi-heure, j’arrivai à Watschiger Alm qui semblait vivre une animation peu ordinaire. Je ne comprenais pas s’il s’agissait d’une fête du village ou à l’initiative d’une association quelconque. Des clients ou des invités oisifs discutaient par paquets sur la terrasse de l’hôtel et à proximité comme s’ils semblaient attendre le début des festivités et d’autres se reposaient pendant qu’une brigade de cuisiniers installait des tables et des barbecues, entraient et sortaient les bras chargés de cartons et de sacs. Des voitures roulant au pas cherchaient un emplacement pour se garer.

Si j’avais eu le courage, j’aurais pu pousser jusque là hier. La soirée et le petit-déjeuner y auraient été plus divertissants. Même si je n’avais pas participé aux réjouissances, j’aurais au moins eu plus de distraction que dans une salle vide, en face d’un comptoir déserté.

Que dire de cette étape qui me replongea dans la solitude absolue sitôt avoir dépassé cette fourmilière. Le chemin se lança à corps perdu dans des alpages pentus. Je montais en même temps que les derniers lambeaux de voiles bleutés qui se dissolvaient par la grâce d’un soleil rédempteur et d’un vent caressant. Jamais le sentier n’alla se hasarder à courir dans les rochers ou tutoyer les sommets hostiles, ce qui fit de cette journée une longue marche paisible, jolie, agréable. Habituée à en découdre avec le temps et parfois avec le terrain, je trouvais même qu’elle ressemblait un peu à une balade un brin répétitive quand elle s’éternisa dans une longue forêt. J’eus pour une raison que j’ignore ( car je n’écoute pas souvent le mp3 en marchant ) la malencontreuse idée de mettre la musique. Prisonnière de mes décibels mélodieux, je me laissai emporter loin de ce chemin qui sollicitait peu d’efforts ou d’attention et ne suscitait pas vraiment d’émerveillement. Cette équation contribua à gommer de ma mémoire de grandes parties du parcours.

Quand on a traversé des lieux éblouissants, on devient exigeant et le beau est rétrogradé au rang de quelconque. Ne boudons cependant pas notre plaisir, la marche ne peut pas chaque jour accéder à la quintessence.

Après de longues heures dans une forêt où sans m’en apercevoir j’étais repassée temporairement en Italie, j’arrivai à Egger Alm. Curieux village. Vieux ? Neuf ? En réalité, du neuf fait avec du vieux. Les chalets restaurés semblaient être d’anciennes granges ou fermes d’alpages réhabilitées en maisons ou locations de vacances. Quelques bâtiments nouvellement construits dans le même style s’étaient rajoutés. Les maisons assez semblables, toutes orientées dans le même sens étaient posées sur l’herbe tel un jeu de construction pour enfant sur une moquette. Les lopins sans clôtures se fondaient les uns avec les autres. Une unique route traversait ce petit monde ; certainement que l’arrivée des vacanciers lui a valu d’être goudronnée. Il n’y avait pas de place centrale et surtout pas d’église, ce qui conférait à cet assemblage dépourvu de cohésion une apparence un peu étrange. Le seul lien social était assuré par une espèce de restaurant-buvette probablement un peu épicerie aussi.

Des enfants jouaient et faisaient du vélo pendant que les adultes lisaient ou somnolaient dans des chaises longues. Si l’architecture reflétait une grande homogénéité, en revanche, ce village donnait l’impression d’une juxtaposition de vies qui se croisent sans se connaître. Des vacanciers venus de tous les horizons convergent vers un village qu’ils ne connaissent pas et qui ne les connaît pas, restent une semaine ou deux ; après quoi ils repartent, laissant la place aux suivants. Ce manège ne suffit pas à créer une âme même s’il y a comme je le suppose au milieu de tous ces résidents à temps partiel quelques habitants à l’année. Mais il n’en reste pas moins que pour ceux qui cherchent la tranquillité, l’espace de quelques jours de congé, ce petit coin loin des villes répond à leur attente.

Une fontaine et un banc confortable me persuadèrent de faire une pause contemplative le temps d’avaler un sandwich.

Jusqu’au village suivant, le parcours qui longeait un lac drainait un courant d’itinérants pour le moins varié : des marcheurs par paquets, nombreux comme toujours quand il n’y a pas de dénivelée, quelques voitures roulant au pas et des chevaux. Incontestablement, c’était eux les rois. Longue crinière sauvage qui leur tombait devant les yeux, ils avançaient de front par bande de trois ou quatre avec la détermination d’une horde de loubards. Rien ne semblait pouvoir les arrêter. Les piétons devaient se pousser sur le bas coté pour les laisser passer. Lorsque l’un d’eux, pour les amadouer, tentait une caresse amicale, ils ne lui jetaient même pas un regard et continuaient sans ralentir leur déambulation. Ils réussissaient même le tour de force de soumettre les automobilistes, les mêmes qui en ville s’agacent du piéton qui traverse devant eux et qui le font savoir à grands coups de klaxon.

La sortie de Dellacher Alm, le village suivant, construit sur le même modèle d’Egger Alm semblait être le point extrême au-delà duquel plus personne ne s’aventurait. Hormis les chevaux. La désertion sans raison apparente me paraît toujours surprenante. Pourquoi, comme un seul homme, tout le monde fait des circuits identiques sans sortir du rang comme si les autres chemins étaient frappés d’un interdit ? Pendant tout le reste de l’après-midi, je ne rencontrai âme qui vive. À part quelques troupeaux de vaches et des chevaux bien sûr. Et pourtant j’étais sur de vrais chemins incontestablement entretenus par des passages. À croire que ceux qui les foulaient étaient des fantômes.

En outre, j’évoluais sur la variante la plus fréquentée de la Via Alpina et marchant à contre sens de la majorité de ceux qui l’empruntent, j’aurais dû alors croiser quelques randonneurs ! Mais non, en dehors des périmètres des villes et des villages, c’était le désert. Le Simalaun, le Meraner Hohenweg, l’Alta Via 1 ou les Dolomites qui constituaient le début de ma randonnée attirent une foule cosmopolite de marcheurs ( dont une majorité écrasante d’Allemands ) mais les Alpes carniques moins médiatisées ne séduisent pas autant.

La première partie de ma randonnée avait donc été riche de contact ; elle se transformait à présent en une authentique retraite presque silencieuse où ma vie se déroulait en marge du monde. Mes échanges s’étaient appauvris, se résumant à des phrases vitales, étiques et maladroites, pour demander un lit ou un repas et à quelques formules de politesse. Loin de perdre l’usage de la parole, je me parlais à moi-même à haute voix, comme si cette solitude m’avait dérangé l’esprit. Souvent les mots ne passaient pas l’huis-clos de ma conscience et restaient à l’état de réflexions disparates généralement agréables qui sautaient du moment présent au passé, de sujets anodins aux plus sérieux, de la famille au travail. C’est fou ce que les pensées peuvent envahir l’esprit quand on est seul et que l’itinéraire n’est ni engagé ni particulièrement exceptionnel.

Mais ce voyage introspectif était heureusement en permanence interrompu par des sollicitations extérieures qui ramenaient à la réalité de l’instant : ce pouvait être une vue spectaculaire, une décision à prendre à une intersection, un élément insolite du paysage ou une embûche.

Si la journée je ne rencontrais personne, le soir je n’en voyais guère davantage et je devais remonter bien loin pour chercher le souvenir d’un refuge ou d’un hôtel ( hormis celui de Tolmezzo destiné davantage aux touristes motorisés qu’aux marcheurs ) qui pouvait s’enorgueillir de compter une clientèle dépassant quatre individus.

Görtschacher Alm, petit hameau clone des deux précédents marquait le dernier jalon de la journée. Curieusement vide et pourtant entretenu. Seul signe de vie, une voiture garée devant une maison.

Je décidai que Wirtshaus Starhand, le village suivant qui, d’après mon topoguide, disposait d’un gîte mettrait un terme à l’étape. Je fus saisie d’un doute quand, arrivant dans les alpages surplombant la poignée de maisons, aucun signe n’attestait un quelconque hébergement. En général, ce genre d’établissement se manifeste par des drapeaux, une enseigne attirant l’œil, des voitures stationnées à proximité. Là rien. Le village ressemblait à tous ceux que j’avais traversés tout au long de la journée.

Il me fallut pénétrer entre les maisons, pour constater qu’il existait bien un gîte. Il arborait même timidement le logo de la Via Alpina sur sa clôture.

C’était une authentique ferme cuirassée de bois patiné par les années, tenue par une famille. La salle à manger sombre, rustique était décorée de vielles photos et d’outils agraires. Comprenant d’où je venais, la maîtresse de maison confia à son fils qui se fit un plaisir de converser avec moi en français les rênes des pourparlers. Le jeune homme me conduisit à une chambre au premier étage à laquelle on accédait par une coursive de bois qui craquait de façon inquiétante à chaque pas. La petite pièce meublée de quatre lits et d’antiques meubles dépareillés semblait sortir tout droit du dix-neuvième siècle. Uniquement de l’eau glaciale dans l’unique salle de bain de l’autre coté du bâtiment, mais mon chevalier servant combla cette lacune par plusieurs baquets d’eau chaude destinés à la toilette et la lessive. On était quand même très loin de « Relais & Châteaux », mais la gentillesse gommait la simplicité de l’hébergement.

Dès que le soleil se cacha derrière les sommets, un vent froid se leva, sifflant dans les interstices de la fenêtre et faisant gémir la toiture. Il plut même un peu.

Ma soirée fut occupée par la lecture entrecoupée d’épisodes de chasse aux mouches à merde : ces immondes bestioles surgissaient de derrière le chevet du lit comme issues de génération spontanée, me tournaient autour obstinément avec des bruits de bombardier de la façon la plus énervante. Mais chaque fois que rageusement j’en tuais une pensant que c’était la dernière, une autre apparaissait. Finalement cette compagnie malfaisante eut le dernier mot : de guerre lasse, j’éteignis la lumière ce qui fut plus efficace qu’une giclée d’insecticide.

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logo jauneDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

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