Via Alpina 2012, jaune & rouge (2) – Etapes 16 et 17

Étape 16, de Rifugio Padova à Rifugio Pordenone

« Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !

Non, non c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »

( E. Rostand )

 

Un, deux, trois, soleil.

Soleil qui incendiait les cimes oubliant dans l’ombre le refuge, les vaches humides et les prés et les forêts qui se rafraichissaient encore d’une fin de nuit.

La salle de restaurant était vide. Les deux jeunes randonneurs ne mangeant pas plus que la veille se contentèrent en passant de payer leur nuitée avant de s’éclipser ; les enfants des patrons et le patron lui-même certainement encore au lit. La gérante encore vaguement endormie me prépara sans conviction mon petit-déjeuner. Je mangeai donc en silence sans chercher à établir un dialogue, tout en lorgnant les cartes disposées sur un présentoir. Parce j’étais arrivée au bout de celle que j’avais achetée au refuge Città di Fiume. Généralement, on trouve dans les refuges celles qui permettent d’aller dans un sens ou dans l’autre. Mais il n’y avait pas celle que je cherchais. Fouillant alors dans une boîte sortie des entrailles du comptoir, elle en extirpa une pochette qui détenait mon avenir. Combien je lui devais pour ce recours inespéré ? Rien, me répondit-elle. Heureuse et curieuse surprise pour moi. L’explication tenait au fait qu’elle n’était pas neuve. Et de m’expliquer que c’était un randonneur qui l’avait laissée. L’idée d’un échange anonyme me paraissait sympathique. En contrepartie, je déposai la mienne, devenue inutile, en bien moins bon état que celle que je recevais mais qui pourrait peut-être avoir une seconde vie. Plus radieuse, je l’espère.

Tout était de bon augure, les choses se présentaient bien. Je jetai un coup d’œil rapide sur le tracé. Si rapide que je ne remarquai pas les indices qui me prédisaient quelques obstacles.

Le début du chemin sous des arbres était d’une déclivité engageante. Je fis la rencontre d’une cueilleuse de champignons en bois au visage sévère, née du ciseau de sculpteur local et figée pour l’éternité sur le bord du chemin. Les premiers éboulis commencèrent à s’insérer après quelques kilomètres entre les troncs, en même temps qu’on gagnait de la pente. Une bifurcation sans ambigüité me dispensa de sortir la carte. Décidément, tout se présentait si bien ! Je voyais au dessus de moi, un plateau suspendu, hérissé de la cime de sapins auréolés de l’éclat d’un soleil oblique.

En peu de distance et de temps, la physionomie du terrain changea : les arbres laissèrent place à des arbrisseaux de plus en plus malingres et espacés, émergeant d’une couche de graviers et de cailloux qui étouffait progressivement avec l’altitude toute velléité de vie. Du coup, la vue qui se libéra me laissa deviner le parcours : il grimpait dans une sorte de cône de déjection, pris entre deux parois rocheuses verticales qui ménageaient au sommet un passage resserré. La perspective d’une longue montée ne m’a jamais affolée, sauf en cas d’orage où je crains d’arriver au sommet au plus fort de la tourmente. Mais en dehors de ces circonstances et même si l’ascension s’annonce longue, je me dis que j’y mettrai le temps et que tôt ou tard j’en viendrai à bout. Dans la plupart des cas, au-delà de la côte, la suite de l’étape n’est qu’une formalité.

Je dépassai les deux randonneurs partis avant moi qui grignotaient des encas assis sur une pierre en bordure du chemin.

Bientôt la pente s’accentua et souvent le pied glissait. Depuis que je dispose de crampons qui se chaussent en un clin d’œil, je n’hésite pas à les utiliser : même si le danger n’est pas criant, ils facilitent grandement la marche. Et incontestablement, ils s’avéraient très efficaces. Au moins, au début. La pente qui se renforçait encore réduisait considérablement mon allure et m’obligeait à quelques arrêts pour reprendre mon souffle. Le chemin devenait de plus en plus inconstant et finit même par s’effacer. Les deux randonneurs, apparemment reposés et rassasiés, me dépassèrent. Ils étaient jeunes et peu chargés : tout le contraire de moi. Je voulus profiter de ce qu’ils étaient devant, pour leur emboîter le pas. Mais l’écart se creusait rapidement. Et leur passage ne laissait aucune trace dans ce champ de ruines gigantesque.

En un rien de temps, ils furent trop loin pour que je puisse calquer précisément mon parcours sur le leur. Alors je me contentai de viser des couloirs où je pensais les avoir vus passer. Je scrutais avec attention, cherchant le moindre sillon. Je tentais de choisir celui qui me paraissait le plus enraciné, mais invariablement après quelques dizaines de mètres, il s’évanouissait me laissant face à une pente tapissée de cailloux précaires. Les orages et la grêle avaient tout emporté ; la pente était redevenue sauvage et vierge de tout passage, si tant est qu’avant le déluge il y eut quelques empreintes. Les balises trop rares n’étaient pas de grande utilité car on s’était contenté de les peindre sur les parois ; où d’ailleurs, aurait-on pu les placer pour indiquer la meilleure voie à suivre ?

Arrivée à mi-pente, je sentais, même sans me retourner, que je flirtais avec le vide et que le piège se refermait : je ne pouvais entreprendre la désescalade, une descente sur un versant escarpé est autrement plus difficile et impressionnante qu’une ascension et en même temps, j’avais au dessus de moi ce qui restait de montée, une montée qui soudain me paraissait interminable et dont je soupçonnais les dangers à chaque pas. Je sentis la peur grandir quand soudain je me retrouvai dans un éboulis instable surplombant de grosses pierres. Assurément la plus mauvaise posture, car il me suffisait de glisser pour qu’elles servent de tremplin pour un grand saut. Je palpais à présent cette solitude qui prend aux tripes. Ou bien, non, je n’étais pas seule, j’avais une compagne terrifiante de perversité qui sape le raisonnement et le moral. Elle se nommait « peur du vide ». En une seconde, elle fit exploser la panique, une panique qui faisait battre le cœur à se rompre, qui broyait l’estomac et amenait le petit déjeuner au bord des lèvres, qui faisait jaillir les larmes et des tombereaux d’injures et de désespoir. Qui faisait surgir devant mes yeux le spectre de la chute et ce qui suit.

Les crampons étaient devenus impuissants face à cette surface mouvante. Insidieusement je m’étais dirigée vers des zones où la couche de gravier s’effondrait sous mon poids. J’étais hypnotisée par mon environnement immédiat et n’osais tourner la tête vers le vide pour ne pas observer cette coulée grenue que j’avais déclenchée. J’entendais avec effroi les cailloux glisser et cascader en dessous de moi avant de ricocher, emportant dans les profondeurs du versant le bruit sec de leur rebond qui se répétait longtemps. Et je ne pouvais m’empêcher de me voir à leur place. Je trouvai enfin une pierre ancrée dans le sol, assez large pour m’y asseoir.

aavance Je pris conscience à cet instant, au faîte de mon découragement, que je n’étais pas à la hauteur de cette difficulté. J’avais préjugé de mes capacités, je mesurais maintenant mes limites. Cet îlot stable était à la fois mon salut et ma prison. J’envisageai même un moment d’appeler de mon portable, mais je ne le sortis même pas, sachant pertinemment qu’il n’y avait pas de réseau et au vu du nombre de randonneurs dans le refuge que j’avais quitté le matin, je n’avais pas beaucoup de chance de faire une rencontre ici.

panneau-tournant-dangerIl me fallait absolument changer le cours de mes pensées, me convaincre que j’étais de taille à pouvoir atteindre ce col inaccessible, faute de quoi j’étais condamnée à rester des heures à attendre d’hypothétiques secours. Troquer les jérémiades pitoyables « j’suis nulle, gourde, j’vais jamais y arriver ! » par des imprécations impétueuses « mais merde, bouge-toi, tu peux y arriver…tu dois y arriver ! ». D’abord me calmer et faire abstraction des images obsédantes de ces cailloux qui sautaient dans le vide, essayer de contrôler mon rythme cardiaque en focalisant mes pensées sur ma respiration comme pour un accouchement sans douleur. Me concentrer sur ce qu’il fallait faire pour me sortir de cette situation délicate en cherchant du regard les couloirs les moins raides qui ne passaient pas au dessus de grosses roches. J’attendis quelques minutes, à vrai dire, je ne sais pas combien, le temps dans ces moments n’a plus de réalité concrète. J’attendis que l’assurance renaisse, qu’elle gomme cette peur qui m’empêchait d’agir efficacement. Il me fallait redescendre un peu, pour retrouver ensuite quelques discrets chemins qui, d’ici semblaient être plus faciles. Mais l’étaient-ils vraiment ? Ce petit bout de descente mobilisa toute mon énergie et mon attention. Je commençai par enlever mon sac, cette difformité pesante que j’accusais de vouloir précipiter ma chute. Il me suffisait de le lâcher en cas de glissade. Ensuite, je m’attaquai à la montagne en la talonnant avec rage jusqu’à ce que mon pied sente un léger creux où il pouvait se loger, me forçant à oublier les pierres que je poussais au suicide. Je refis ce travail à chaque pas avec une volonté de fer, traînant derrière moi mon Bariloche comme une serpillère. Lente progression. Chaque mètre gagné faisait renaître une once d’espoir. Je finis par rallier un semblant de trace qui me laissa un peu de répit avant de s’évanouir à nouveau. Et tant bien que mal, opiniâtrement, graduellement, je réussis à atteindre plus haut la paroi qui m’offrait des accroches rassurantes et donc une sécurité toute relative faisant taire ma peur. Le goulet d’étranglement restreignait les alternatives de parcours et les balises plus explicites à présent ne servaient plus vraiment à grand chose. Tassés contre les parois rocheuses, des amas de grêlons, séquelles de la veille ou de la nuit, étaient là pour rappeler que les violentes précipitations avaient probablement bien anéanti les subtiles traces qui constituaient peut-être la voie à suivre.

La fin de la montée ne demanda plus que l’effort physique nécessaire pour affronter les pentes raides, le reste de mes émotions s’étant grandement dissipé comme par enchantement mais me laissant un peu groggy.

Ce n’était pas avec l’arrogance du conquérant triomphal mais le soulagement du combattant brisé qui voit la fin de la bataille que je mis le pied sur le sommet de la brèche. J’en éprouvais simultanément un sentiment de fierté intime pour avoir remporté une victoire difficile sur moi-même. Et ce fut dans l’apaisement qu’enfin je pris le temps de regarder ce qui m’entourait. D’abord, ce qu’il y avait au-delà du col et que je ne pouvais pas voir dans la montée. J’ouvrais les yeux sur un spectacle fabuleux, à classer parmi les plus beaux de ma randonnée. Un cirque suspendu revêtu d’une couverture veloutée de verdure, mangée par les cailloutis qui s’amoncelaient au pied d’une sentinelle de cimes pointues et minérales. Au milieu de ce berceau, une dent solitaire, le « Campanile della montania », s’élançait vers le ciel comme un doigt d’honneur et semblait me dire « Ah, je t‘ai bien eue ! ». À l’ombre de ce monolithe, le minuscule refuge Perrugini de tôle rouge ressemblait à une canette de Coca Cola jetée par un randonneur négligent. Au loin, à perte de vue, une phalange de sommets gris et bleus.

Campanile della Montanaia
Campanile della Montanaia

Quand je me retournais sur le chemin parcouru resté dans l’ombre, chemin hostile, j’en éprouvais presque de la rancune. Il avait été coriace, mais après ce succès, l’ennemi me semblait moins terrible que lorsque je luttais pour en venir à bout. Mais il pouvait tout de même se vanter d’avoir été l’un des tronçons les plus éprouvants de toute ma vie de randonneuse. Et qu’en serait-il advenu si je l’avais bravé un jour plus tôt quand un ciel mercenaire lui offrait les appuis d’un allié appréciable !

Il me fallait rejoindre à travers les éboulis cette agora d’altitude. Des cailloux, encore des cailloux, toujours prêts à rouler. Épreuve moins difficile et moins longue que de l’autre coté, mais les muscles tétanisés et les relents de trouille de la grimpette aventureuse compliquaient un peu la descente. La présence de quelques minuscules randonneurs près du refuge Perrigini m’encourageait. Je finis par trouver à mi-pente un chemin qui mit fin à mes improvisations et tergiversations.

Je devenais folle, c’était certain. J’entendais des voix qui venaient du Campanile della Montania. Des propos incompréhensibles que le vent m’apportait par bribes. Et je voyais bien qu’ils ne provenaient pas des deux personnes qui semblaient discuter calmement, allongées dans l’herbe, ni des deux randonneurs assis devant le petit refuge.

Et mon approche ne fit que confirmer mes intuitions. La montagne était magique : elle parlait ou tout au moins elle criait en italien et demandait qu’on la prenne en photo. Arrivée sur place, je compris que les randonneuses – deux adolescentes qui papotaient en bronzant – attendaient un ami ou un parent parti escalader le gigantesque menhir. Je ne voyais pas le grimpeur qui hurlait à ses complices restées en bas d’immortaliser l’instant.

Quant aux deux randonneurs qui m’avaient dépassée, ils acquiescèrent quand je leur avouai que j’avais trouvé la montée difficile. Ils restaient là pour la nuit et comptaient le lendemain escalader ce fameux piton. Connaissant les lieux, ils me promirent encore quelques intermèdes périlleux avant d’arriver au refuge Pordenone.

Le début de la descente était accommodant. Accordéon s’abaissant progressivement de façon très civilisée. Je croyais même m’être méprise sur les propos des randonneurs. Mais l’état de grâce ne dura pas. Le chemin prit l’idée de se pacser avec un torrent caractériel au lit convulsif qui réservait à l’eau et aux marcheurs des escaliers démesurés et inégaux. Il fallait être agile et vigilant, s’accrocher aux roches coupantes, tâter du pied pour déceler celles qui étaient glissantes. S’asseoir même parfois. marreLes balises disparurent de façon suspecte et le chemin qui se noyait dans cette relation contre nature était à ce point sauvage que je me demandais si j’étais toujours sur le bon itinéraire. Après une demi-journée d’épreuve, je n’avais plus ni l’envie ni le courage de devoir remonter à cause d’une erreur. Je le fis cependant une fois, poussée par mes doutes, mais ne détectai aucun départ de chemin ; je n’avais d’autre choix que de suivre ce cours d’eau en pataugeant. Avec cette épée de Damoclès sur la tête, je dus me résoudre à continuer ma plongée, priant un saint anonyme de faire réapparaître les balises rassurantes. Le miracle se produisit, me redonnant du même coup l’énergie pour avancer.

La fin de l’étape se fit un peu au jugé dans le vaste lit du torrent, maigre en ce mois de juillet, mais certainement ravageur à la fonte des neiges, fait d’une large bande de cailloux semblable à une moraine qui s’abaissait jusqu’à aller mourir en fond de vallée, là où la civilisation matérialisée par un parking et une fin de route prenaient le relai.

Un petit sentier d’une sagesse tranquille accédait au refuge Pordenone. Paisible dans son cocon ombragé. Une famille de marcheurs terminait ses consommations pendant que la joyeuse équipe familiale du refuge s’occupait de monter un fil d’étendage. Chacun y allait de ses conseils, de ses suggestions, de ses astuces pour faire tenir l’édifice dans les caquetages ininterrompus. L’ouvrage à peine terminé, vinrent s’aligner sur les fils, draps et serviettes propres qui claquaient au vent et obstruaient la vue. Un véritable chef-d’œuvre à l’italienne ! Je me demandais même si on prévoyait une représentation de théâtre d’ombres chinoises. En tout les cas, si la terrasse offrait avant la mise en place de cette installation un point de vue sur la montagne, après, il n’y avait point de vue.

J’étais la seule cliente pour la nuit à venir et j’en compris bien la raison. À la fois trop près d’un parking et après un chemin qui dissuade les randonneurs par sa difficulté. Qui viendrait dormir ici à part ceux qui se sont embarqués dans une longue traversée et qui ne disposent d’aucune voiture ?

Mes hôtes étaient accueillants. J’appréciais cette paix après une journée de tension, ce moment précieux où l’esprit et le corps libérés de la contrainte et de l’effort, s’abiment dans un repos réparateur et anesthésiant. Il n’y avait plus rien à faire, il n’y avait plus à réfléchir mais seulement à se laisser porter par la nonchalance de l’instant. Après la douche et la lessive, je m’assis, presque hébétée pour attendre l’heure du repas. Je consultai ma carte pour évaluer le parcours du lendemain et revenant à celui de cette journée et constatai un peu tard qu’il était en pointillé, signe qu’il était difficile et sans tracé évident.

On me proposa un menu qui me convenait. Dans cet état d’indolence qui suit les moments frénétiques, n’importe quel plat m’aurait convenu. Et pendant que je mangeais seule en silence, arriva un couple de randonneurs joyeux, visiblement fatigués. Après avoir déposé leurs affaires dans le dortoir qu’on leur avait attribué, ils redescendirent s’installer à la table d’à coté. Ils parlaient en chuchotant, et à leur accent je devinais qu’ils étaient suisses allemands. Par un de ces mystères qui ouvre les portes au dialogue, nous en sommes arrivés à évoquer notre journée de marche. Ils avaient entamé ce matin leur périple à Forni di Sopra, précisément là où j’avais l’intention de me rendre le lendemain. Et eux, feraient mon étape d’aujourd’hui. Je fus relativement évasive sur les écueils, mon opinion étant peut-être subjective en raison de mes relations conflictuelles avec le vide. Mes conseils ne leur auraient été d’aucune utilité sinon de les inquiéter inutilement. À ce qu’ils évoquaient, je crus comprendre que ma journée à venir serait longue mais sans difficulté technique majeure.

Il est des jours qui vous secouent tellement par leur beauté ou par leur intensité, qu’ils restent gravés dans la mémoire et je prends le pari que lorsque, plus tard, longtemps après la fin de cette randonnée, j’évoquerai l’itinéraire jaune de la Via Alpina, l’étape Padova -Pordenone surgira de la masse de mes souvenirs comme l’iceberg de la surface de l’océan.

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Étape 17, de Rifugio Pardenone à Forni di Supra

 

« Les jours se suivent et ne se ressemblent pas »

( Proverbe français )

 

En partant au matin, je me demandais bien ce que cette nouvelle étape allait me réserver. Cette année, depuis le début de ma randonnée sur la Via Alpina, les journées s’étaient succédé dans la fièvre des surprises bigarrées prodiguées à tour de rôle par le ciel et le relief. Les embûches avaient été nombreuses : la neige, la grêle, la pluie, les orages, quelques tronçons d’éboulis pentus et de passages rocheux équipés de câbles et de pitons assez impressionnants pour me faire trembler de frayeur, et même la rencontre d’une vipère, comme autant d’épreuves qui auraient pu me faire croire que je postulais pour entrer dans les commandos. Les tendinites et les bobos tels que les ampoules, égratignures et coups de soleil, désagréments presque indissociables des marches au long court, m’avaient été épargnés jusqu’à présent de même que les rencontres avec les patous, ces chiens parfois féroces qui vivent dans les grands troupeaux de moutons ( mais qui n’existent heureusement pas ici ).

Bien que formant une unité, cette Via Alpina que j’explorais depuis quatre ans à raison d’un mois chaque été avait laissé une empreinte différente pour chaque partie. Pour la première saison, entre Monaco et Larche, l’action avait précédé le projet, car j’avais découvert cet itinéraire alors que je le parcourais à mon insu, à l’instar de monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. Cette portion fut morcelée et discontinue dans le temps, faite en groupe ou seule selon les étapes, s’intercalant par épisodes entre d’autres randonnées. Elle me fit connaître l’ampleur des émotions de la marche solitaire, de ses moments d’ivresse, de ses infortunes passagères qui poussent au dépassement de soi et gratifient d’un sentiment de fierté pour les avoir vaincues. Je me vois encore découvrant le tracé de la Via Alpina dans son intégralité, avec ses cinq itinéraires, dessiné sur un set de table en papier lors d’un repas dans un refuge. La traversée complète me faisait rêver mais se résumait à une utopie. Je rangeai cette idée au rayon des projets qui maintiennent l’espérance mais dont on doute qu’ils soient un jour concrétisés. Mais le ver était dans le fuit et faisait son nid. Bientôt l’utopie se mua en projet possible, et le possible devint nécessité : j’avais entamé cette Via Alpina sans le vouloir, il fallait maintenant que je la continue et la termine par choix.

Galerie de photos

2 Certosa - Tolmezzo
 

Ne voulant pas refaire les étapes que j’avais déjà effectuées, je repris le chemin à Larche pour ce qui constituait ma deuxième saison. Saison italienne sur l’itinéraire bleu où le charme résidait dans la langue mélodieuse et exubérante, l’accueil souvent affable des autochtones et où les pièges se nichaient dans le balisage parfois défaillant ou fantaisiste, la disparition de chemins emportés par des avalanches et la fermeture non signalée d’hébergements pour cause de fréquentation insuffisante. Pas de réelles difficultés techniques et une météo dans l’ensemble accommodante. Le voyage prit fin au col du Simplon, à l’entrée de la Suisse.

La saison qui suivit au travers de la Suisse, le Liechtenstein et l’Autriche ne me laissa pas la même impression. Balisage réglé comme du papier à musique qui préservait des grossières erreurs de parcours jalonnés d’hébergements, nombreux, cossus et coûteux. Des panoramas de renommée mondiale. Mais le temps gâcha la moitié du voyage. Pas d’orages, non, mais une pluie, une grisaille, du brouillard chaque jour renouvelés. J’en fus à ce point découragée que j’avais tiré ma révérence avant le terme prévu. Mais quelques semaines après, prise de remords, je revins une semaine pour atteindre le but fixé.

Cette année, quatrième saison, le chemin s’encanaillait souvent dans de somptueux paysages indomptés. Le ciel cherchait le conflit permanent et m’obligeait à m’adapter ou esquiver ses offensives. Assurément, je ne risquais pas de tomber dans la monotonie. Si chaque étape d’une randonnée est une nouvelle expérience cet adage n’avait jamais été aussi vrai que cette année.

La journée commençait bien : soleil et ciel qui ne semblaient pas promettre une guerre imminente, large piste presque horizontale qui suivait le val Meluzzo à cent lieues du chaos d’hier, à croire que j’avais changé de monde. J’étais pourtant encore dans les Dolomites frioulanes. Un calme avant la tempête ? Échaudée par les surprises de la veille, avant de partir, j’avais observé assez attentivement la carte où j’avais décelé une courte zone un peu inquiétante en pointillé après le Passo Mus mais d’une longueur assez modeste. Par ailleurs, les Suisses hier soir n’avaient pas mentionné d’obstacles insurmontables.

Malgré ma carte, j’hésitai sur le chemin à suivre. La vallée était large avec des traces nombreuses, humaines ou animales et mon GPS se fendait d’une grossière ligne brisée d’aucune utilité. Alors que je piétinai, en poussant des gros soupirs de dépit devant ma carte évasive, la providence m’envoya au moment le plus opportun, un marcheur solitaire qui comme le font souvent les Italiens, se proposa spontanément de me renseigner. Le dialogue ne déborda pas sur d’autres sujets, nous ne parlions pas la même langue, la carte avait été notre interprète.

Ce petit coup de pouce raviva mon allure que le doute avait fait faiblir.

Je suivais mon sauveur à distance et après quelques kilomètres, à une bifurcation ambiguë, il me fit un signe de la main pour m’indiquer la direction à prendre. Je sus que j’étais sur le bon chemin quand je vis, couché dans l’herbe un chamois crevé, apparemment victime d’une chute, gonflé comme une baudruche qui empuantissait l’atmosphère. La suisse hier soir, d’un air dégouté m’avait décrit le spectacle macabre. Mais heureusement, il y eut aussi de belles rencontres. Après m’être affranchie de la forêt, je traversai sur un sillon bien dessiné, les prairies qui au fil de mon ascension devenaient de plus en plus sauvages. Des hardes de bouquetins paisibles peuplaient la pente qui s’achevait au pas de Mus. Impassibles, me regardant passer sans se sentir traqués, ils continuaient à paître et flâner comme si je n’étais pas là, gardant néanmoins leur distance. J’aime beaucoup ces animaux qui ne manifestent ni peur excessive ni agressivité, qui admettent le partage de la montagne. Ils semblent toujours montrer leur vraie nature calme mais déterminée. Quand le passage d’un marcheur empiète un peu trop sur leur territoire, ils quittent sans hâte l’endroit. Les chamois, eux, sont craintifs ce qui les conduit à déguerpir, à épier de loin comme des indiens en embuscade. Le moindre geste d’un intrus déclenche chez eux des réflexes de fuite qui se communiquent à tout le groupe.

Bouquetins du Passo Mus
Bouquetins du Passo Mus

Je terminai ma montée le regard aimanté par le spectacle de cette vie pacifique et j’arrivai presque à regret au Passo Mus qui était non seulement le point culminant de ma journée, mais aussi le début du tracé en pointillé de ma carte. Et la transition fut effectivement brusque. La sagesse abdiquait devant le chaos. Le chemin bascula subitement dans un entonnoir vertical taillé à la hache dans le pan rocailleux de la montagne. Il se contracta en épingles à cheveux, tressauta sur de grosses pierres, flirta avec le néant. Un remake d’hier. Je n’en voyais pas la fin, mais le toit du refuge Faibbian Pachini surgissant timidement de la verdure sur le versant d’en face, me projetait au-delà de l’anicroche. Et pour m’encourager à affronter cette punition, j’en imaginais la récompense : un panaché et peut-être un bout de gâteau paresseusement savourés à la terrasse. Les premiers mètres confirmèrent le niveau de difficulté amplifiée par ma peur du vide.

J’eus recours aux techniques que je pourrais qualifier d’amiboïdes ou reptiliennes. Je me traînais plus que je ne marchais. Le procédé manquait de finesse, j’allais dire de professionnalisme. C’était lent ( mais j’avais le temps, il n’était pas tard et il faisait beau ), salissant ( ce qui allait m’obliger hélas à ajouter le pantalon à la lessive quotidienne ), grotesque ( c’était sans colère 2importance, personne ne me voyait ! ) mais efficace en terme de sécurité. Quelques giclées d’adrénaline, invectives autociblées à la sauce grossière voire ordurière et petites pauses calmantes plus tard, j’arrivai dans des zones de déclivité plus abordable, même si le chemin frayait toujours dans les cailloux. Je rencontrai deux groupes ( ou un groupe éclaté ) qui entamaient leur montée, chaussés pour certains de ridicules mocassins et de ballerines en toile. Je ne savais s’ils comptaient aller haut et revenir par le même chemin, mais leur descente risquait d’être périlleuse.

Arrivée idyllique au refuge Fairbian-Perrugini, par un chemin champêtre bordé de panneaux pédagogiques présentant des espèces de la flore endémique comme le font les jardins botaniques. C’était un refuge-carrefour très animé : point de départ ou terme d’une promenade. De nombreux randonneurs arrivaient, partaient ou se restauraient, parlant et riant fort. Chacun semblait vouloir profiter du soleil radieux, de la beauté des paysages dans l’ambiance bienveillante du cercle de la famille ou des copains. Quelques isolés comme moi, buvaient et mangeaient en silence, le regard suspendu à un horizon virtuel et mobile. Je commandai un panaché pour me désaltérer et un cône glacé extrême pour assouvir mon besoin de chocolat.

S’il y avait tant de monde, c’était parce que la suite du chemin était probablement un boulevard ou qu’il y avait dans un périmètre restreint un parking. Ou les deux.

Une large piste conduisait jusqu’à une route. Je rencontrai de nombreux promeneurs n’ayant ni l’équipement, ni l’allure de marcheurs acharnés qui me laissaient penser que le refuge devait être un but de promenade aux portes d’une montagne grandiose que l’on se contente d’admirer assis devant une boisson. Après quoi, on redescend par le même chemin.

Je me glissai dans le courant de ce troupeau épars. Un groupe d’une quinzaine d’adolescents montait. Les premiers, le pas traînant, dans un silence résigné, marchaient l’air abattu comme s’ils allaient à leur exécution. Ils avaient le nez sur les cailloux du chemin, hermétiques à ce monde qui n’était pas le leur. La montagne, ils ne la kiffaient pas, c’était probablement pour eux l’enfer, alors que le paradis c’était les teufs, Facebook, la « beuh » ou disons, en vieux français « l’herbe », mais pas celle qu’on foulait ici. Les derniers à distance du convoi, récriminaient, se disputaient avec des monitrices excédées qui les exhortaient à avancer un peu plus vite. Certaines agrippaient même sans ménagement les mains des plus récalcitrants. Les voyant ainsi, je ne retrouvai pas les années de ma jeunesse. J’aimais les sorties en groupe et les camps de vacances, contrairement à mes copines qui s’éclataient dans les bals populaires. Elles me donnaient plus l’impression de rechercher un petit copain que d’aimer danser, pour être comme des adultes et reproduire l’existence de leurs parents, alors que moi je voulais faire l’expérience d’une vie de liberté, loin de la routine et des codes de la famille. J’aimais bouger, j’aimais découvrir, j’aimais apprendre. Cet état d’esprit n’est pas venu avec l’âge, l’âge n’a fait que l’exacerber. Parmi ces jeunes que je croisais, bien peu semblaient aimer l’effort, et quand ils n’y seraient plus obligés, certainement aucun n’allaient se hasarder sur un chemin de randonnée.

J’arrivai en milieu d’après-midi à Forni di Sopra. Petite ville assez quelconque pourvue de toutes les commodités urbaines. Je trouvai dans une échoppe des yaourts et des fruits qui représentaient des mets de luxe dans mes randonnées et un petit supermarché labyrinthique pour acheter une culotte… eh, ben oui, l’une des deux de ma garde-robe de voyage à pied était restée sur un étendage du refuge Padova et j’avais remarqué son absence la veille au soir au moment de la douche.

Je sillonnai les rues à la recherche d’un hôtel. Parce qu’il fallait bien se décider, j’optai sans conviction pour un grand établissement pas trop étoilé en bout de village, peut-être parce que son nom « Edelweiss » avait su me convaincre.

Le soir, je mangeai dans une immense salle anonyme en compagnie de touristes du troisième âge et d’une équipe de jeunes sportifs voraces et criards. Le staff se relaya avant le repas pour leur déclamer quelques discours apparemment teintés d’humour et généreusement applaudis dont toute l’assistance profita. Après quoi, dans un chahut indescriptible, la joyeuse tablée se jeta goulûment sur les plats que les serveuses apportaient. Étrangers au tumulte, les autres convives plus mesurés attendaient en conversant avec retenue que le personnel soit disponible pour venir les servir.

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logo jauneDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

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