Via Alpina 2012, jaune & rouge (2) – Etapes 12 et 13

Étape 12, de Pieve di Livinallongo à Rifugio Città di Fiume

 

« En vérité, le chemin importe peu,

la volonté d’arriver suffit à tout. »

( A. Camus )

 

Pour cette journée, inutile d’accuser quiconque si je me trompais ; je ne devais m’en prendre qu’à moi-même et assumer mes négligences. La veille, dès que je fus arrivée à destination, j’oubliai aussitôt mes dérives et flottements qui avaient émaillé l’étape. Ma seule préoccupation fut de trouver un hébergement. Cette dernière petite formalité accomplie semblait clôturer une journée bien remplie dont je ne gardais que l’aspect positif, les moments de plaisir ayant gommé les agacements suscités par mes errances. Sitôt le sac déposé à l’hôtel, mon esprit passait à autre chose ; je visitai le village sans même penser à repérer un magasin qui pouvait vendre des cartes du secteur. La leçon n’avait certainement pas été assez marquante pour éveiller la prise de conscience nécessaire. Je fus donc le matin dans la même situation que les jours précédents, c’est-à-dire disposant d’un dépliant succinct, d’un topoguide qui mentionnait quelques points de passage et d’une trace GPS quasiment inexploitable tant elle était imprécise. À cela ajoutons une confiance raisonnable en la qualité du balisage et mesurée en mes aptitudes à savoir m’orienter. Au départ de l’étape, ma contrariété suscitée par mon incapacité à anticiper fut de courte durée car il n’y avait pas beaucoup de choix pour quitter la bourgade : un seul chemin  destiné aux piétons montait dans la bonne direction, les autres descendaient ou allaient en sens contraire.

D’emblée, je savais que je ne rencontrerais pas de marcheur et probablement pas plus de balise sur le début de l’itinéraire. Jonction entre des points spectaculaires situés en altitude, Pieve di Livinallongo était au creux de la vague. Personne ne venait pour ce bourg plutôt quelconque ; seuls ceux qui couvraient exclusivement à pied de grandes distances, prenaient le temps ou étaient obligés de s’y arrêter. Les autres se contentaient d’y passer rapidement en voiture par de grandes routes qui les conduisaient au départ des sentiers évoluant en des lieux plus prestigieux.

Et il fallait bien le reconnaître, longtemps la piste n’avait rien d’étonnant sans être déplaisante pour autant. Elle montait plus ou moins le long du versant, conduisant à quelques maisons écartées avant de passer sous couvert de forêts. Au détour d’un virage, après une partie damée de frais, un bulldozer tonitruant, à l’arrêt, vide de son conducteur semblait abandonné là, en plein travail. Croyant l’homme occupé à quelques tâches manuelles, je dépassai la machine quand je me trouvai soudain nez à nez avec le pauvre homme confus en train de se soulager. Cette situation ne manquait pas de m’en rappeler une autre l’année dernière à Giespass en Suisse, où les rôles avaient été inversés. Gêné le voyeur ( ou la voyeuse ) involontaire tourne la tête dans l’autre direction, marmonne un borborygme et file à l’anglaise sans se retourner. Et en définitive, croisant mes deux expériences, j’en tirai la conclusion que ce n’est pas celui qui est surpris dans une pause inconfortable qui est le plus embarrassé, mais l’autre.

Je continuai à monter sur cette piste en rénovation quand je fus à peine interpellée par un insignifiant petit sentier qui semblait rarement emprunté, discrètement marqué d’un étrange panneau artisanal abimé indiquant « Schloβ Buchenstein ». N’était-on pas en Italie, dans un lieu ou tous les toponymes et la langue n’avaient rien de germanique ? Mon manque de perspicacité est à pleurer. Sur le coup, l’idée que ce « Schloβ » ( château ) soit le Castello di Andraz au pied duquel je devais passer ne m’effleura même pas. Je pensai tout simplement que c’était une misérable ruine abandonnée au sommet d’un raidillon. C’était oublier un peu vite, qu’ici les Allemands étaient venus autrefois à cheval et en armure puis beaucoup plus tard en chars d’assaut et qu’ils avaient laissé des traces. Je poursuivis sans me poser davantage de questions sur la large piste jusqu’à échouer au milieu d’un carrefour non mentionné sur mon road book. L’erreur était manifeste. Je réussis par des petits chemins à revenir sur la trace que j’avais laissée échapper. Je sentis tout de même que sans carte correcte, je faisais un peu du bricolage essayant en permanence de recoller à un chemin qui ne croulait pas sous une débauche de balises.

Arrivée à une bergerie ou une écurie isolée, je trouvai un couple de randonneurs muni d’une belle carte. Je leur demandai la direction de Paso Giau, en essayant de leur faire comprendre que leur carte m’était d’un plus grand secours que leurs explications incompréhensibles. Mais ils ne la lâchaient pas comme s’ils pensaient que je ne savais pas me débrouiller avec un tel outil ou que je voulais la leur voler. Ils s’enferrèrent dans des propos émaillés de mots inconnus et compliqués. Je revins à la charge plusieurs fois, répétant mes questions, mais voyant que le mystère ne faisait que s’épaissir, je renonçai en les remerciant, leur laissant croire que j’avais saisi ce qu’ils voulaient me dire. Un peu plus loin, un homme accompagné d’un chien, sortait d’un bâtiment. Je réitérai ma demande ; et là, il se révéla être un magicien de la communication. En un minimum de mots, il me fit comprendre gestes à l’appui que je devais « continuare » jusqu’à la « strada » et qu’après je devais tourner à « sinistra » sur le « sentiero ». Et de fait, après avoir continué sur le chemin, je tombai sur une route. Après quelques centaines de mètres, un petit sentier à gauche arborait une superbe balise de la Via Alpina.

On sentait que l’on s’approchait des lieux fréquentés. Les indications devenaient plus claires et les traces semblaient régulièrement entretenues. Après s’être libéré d’un dernier bout de forêt, le sentier s’élança dans une course débridée à l’assaut de paysages ouverts, magnifiques, faits de prairies et de roches, dévoilant au loin, au bout d’une route tortueuse le « Passo di Giau ».

Il était l’alter ego de Passo Pordoï. Ils ne pouvaient nier un petit air de famille. Environnés à l’identique de panoramas grandioses, parcourus d’une route, investis de parkings, d’hôtels et restaurants, points de départ de sentiers de randonnée et de téléphériques. Et colonisés de vacanciers venus en voiture, à moto, à pied ou à vélo.

Vers Passo Giau
Vers Passo Giau

Comme toujours en montagne, le bain de foule fut finalement assez court, car dès lors qu’on dépassait une distance qui englobait les zones de piquenique et les petits circuits sans grande dénivelée, la désertification s’installait assez brusquement. Parallèlement le panorama devenait plus attrayant aussi, non pas à cause du manque de fréquentation, mais parce que le chemin s’aventurait au milieu d’un relief sauvage et accidenté, coupé du reste du monde et interdit à la circulation motorisée. C’était une succession de paysages et de perspectives magnifiques et changeants : tour à tour, un vaste amphithéâtre cerné d’arêtes tranchantes, un petit raidillon pour s’en échapper, un gymkhana entre les rochers, une pente douce dans une ample prairie où couraient des chevaux presque sauvages, un pierrier conciliant et une fin d’étape dans une descente tout en douceur. On surprenait le refuge Città di Fiume par le haut, bien seul au milieu d’une immense prairie.

Une grande animation cependant y régnait : quelques randonneurs sur le point de partir et d’autres qui arrivaient. Dans la pièce principale, les discutions des gens attablés allaient bon train et au milieu du brouhaha, saillaient des bribes de phrases en français. Comme mue par un besoin irrépressible après une longue abstinence, je m’approchai du groupe comme pour libérer tous ces mots que je retenais depuis des jours. Mon salut les surpris, car me dirent-il, on ne voyait pas beaucoup de nos compatriotes dans ce coin. Ils m’invitèrent à leur table pour l’incontournable pot de fin d’étape. Ils étaient cinq, venant de la région parisienne et parcourant l’Alta Via 1 jusqu’à Belluno. Dans ce quintette, caricature du Français en groupe, à la gouaille un peu irrespectueuse, il en était une qui arborait une drôle de tronche. Je me demandais si c’était son visage habituel ou si elle avait embrassé un rocher dans la journée. C’était évidemment délicat de poser tout de go la question. Mais au détour d’une mimique de souffrance, ses compères compatissants lui prodiguèrent quelques conseils. J’appris qu’en fait, voulant aller caresser un de ces magnifiques chevaux qui broutaient dans les alpages, elle avait essuyé une ruade en pleine figure. La lèvre tuméfiée et fendue, ça aurait pu se terminer plus mal !

Le refuge vendait des cartes du secteur ; c’était une occasion à saisir qui devait m’épargner de futures erreurs ou approximations… En théorie !

Les gérants du refuge étaient des gens pragmatiques ; au moment de manger, le melting pot fut morcelé et réparti par nationalité : une table pour les Français, une pour les Italiens, une pour un couple de Britanniques et une autre pour trois Allemands. D’ailleurs, je retrouvai dans cette dernière, l’Allemande caractérielle, dénommée Anja, que j’avais déjà rencontrée à Meraner Hütte, revue à Bolzano où elle m’avait fait une crise inexplicable et pour finir à Schlernhaus où nous nous sommes contentées d’un salut rapide dans les couloirs. J’étais surprise de sa présence ici, ne l’ayant jamais revue depuis plusieurs jours. Mais elle m’avoua qu’elle n’avait pas vraiment suivi la Via Alpina et qu’elle avait pris des bus et téléphériques à plusieurs reprises.

La table des Français était très animée : mes compagnons de table faisaient partie de ces gens ne se contentant pas des menus qu’on leur propose qui, selon eux, sont toujours plus chers que les plats choisis sur la carte. Je les laissai à leurs certitudes. Leur commande fut très compliquée, ils firent des choix différents certains réclamant même des plats végétariens. La serveuse fit preuve d’une patience extrême. Ma demande fut vite faite, le menu du jour me convenait. Et quand elle apporta les assiettes, ce fut la consternation : pas pour moi, pour eux. Moi, j’avais de la soupe, un plat de viande et de légumes suivi d’un dessert. Pour eux c’était salades et compagnie. Et c’est vrai que deux cuillérées de carottes râpées, une poignée de feuille de salade et quelques tranches de concombre, ça ne remplit pas l’estomac d’un randonneur qui a plusieurs heures de marche à son actif. Et ils le firent savoir à la serveuse. De cette façon déplaisante et impertinente qui mettent mal à l’aise ceux qui s’y sentent associés malgré leur désapprobation silencieuse. Le tarif de leur repas n’était finalement pas moins élevé que le mien. La soirée se prolongea un peu, meublée de blagues franchouillardes et je profitai de ce que les propos glissent sur un volet de leur vie commune qui m’était étrangère pour me retirer dans mon dortoir.

Si cette soirée m’avait bien amusée, faisant une coupure dans ma solitude, je pensais néanmoins que je n’aurais pas voulu qu’elle se renouvelle chaque jour.

Refuge Città di Fiume
Refuge Città di Fiume

 

Étape 13, Rifugio Città di Fiume à San Vito de Cadore

 

« L’erreur est humaine. Persévérer est diabolique. »

( Proverbe latin )

La fenêtre du dortoir me délivra un oracle bien pessimiste. Un ciel endeuillé faisait croire que la nuit n’était pas terminée en dépit de ma montre qui annonçait l’heure de se lever. En plus nous étions vendredi treize. Cumul de présages funestes, mais heureusement pour contrer cette cabale, je détenais mon arme secrète à savoir la magnifique carte flambant neuve qui me détaillait tous les numéros de sentiers et me sauverait de probables errements. Lorsque je descendis dans la salle à manger presque tout le monde était déjà debout, massé autour d’une table chargée de victuailles. Je retrouvai le groupe de Français toujours aussi animé. Même si l’assistance s’exprimait en différentes langues, on sentait qu’une préoccupation commune les réunissait. Qui se mesurait aux regards jetés à travers les fenêtres, aux propos accompagnés de mimiques affligées et froncements de sourcils. Nul besoin d’être polyglotte pour comprendre que chacun se demandait comment allaient évoluer les conditions climatiques. On s’interrogeait, on interpellait ses voisins pour connaître ses intentions, comme s’ils avaient la meilleure solution sur ce qui convenait de faire ou même tout simplement s’ils avaient l’idée géniale à laquelle vous n’aviez pas pensé. Le responsable du refuge annonça la sentence dictée par son ordinateur : condamnation à subir l’orage qui devait éclater dans la matinée. Le délai d’exécution nous octroyait un sursis d’une heure, deux tout au plus. Mais en matière de météo, les estimations sur le répit sont toujours des informations approximatives et les décisions qui en découlent un peu un jeu de hasard. On pouvait envisager deux stratégies possibles : soit attendre ici que la perturbation passe et partir ensuite, soit démarrer immédiatement et se dépêcher d’avancer pour limiter les dégâts. Tout dépendait du parcours à faire et de ses commodités. Il se trouvait que mon chemin devait passer le point culminant de ma journée à peine vingt minutes après le départ ; s’en suivait une longue descente jusqu’à San Vito de Cadore et pour finir une montée où l’on trouvait deux refuges avant de rebasculer de l’autre coté du versant pour atteindre après quelques centaines de mètres ( de dénivelée ) le refuge Galassi. Il me semblait plus judicieux de démarrer sans tarder, Dieu sait combien de temps l’orage pouvait se prolonger ! Passer cette crête avant que les choses se gâtent vraiment était jouable. D’ailleurs, quelques randonneurs firent le même calcul que moi. Les Britanniques avec lesquels j’avais un peu discuté en prenant mon petit déjeuner et qui m’avaient paru fort sympathiques partirent en premier sur le chemin que j’avais fait hier. Assez téméraires, car il n’y avait pas de lieux de repli pour eux avant de longs kilomètres. Un couple de jeunes Allemands, sortit peu après. Le reste des randonneurs était dans l’expectative se préparant sans conviction, tuant le temps, avachi sur les bancs ou faisant les cents pas. Anja, prolongeait sa nuit. Je ne la revis plus de toute ma randonnée. Je me lançai à la suite des Allemands qui allaient dans la même direction que moi. Je fus rassurée, stupidement. Comme si leur décision de partir indiquait que mon choix était le bon. Avec la carte neuve qui, hélas, ne le resta guère de temps avant de subir le supplice de l’eau. Les sentiers ici étaient numérotés ce qui était bien pratique. Je devais suivre le 472, qui partageait quelque temps sa trace avec le 480. La carte indiquait que la bifurcation se situait pas très loin du refuge. Je fus vigilante et regardai tous les départs de sentiers sur ma gauche en essayant de trouver les balises rouge-blanc-rouge complétées du numéro de sentier et force fut de constater que je n’en vis pas malgré toute l’attention dont je faisais preuve. Je continuai donc sur le chemin pensant que la bifurcation était plus loin, les cartes même récentes n’étant pas toujours très exactes. Et puis, un sentier si bien balisé ne pouvait pas être qu’un petit sillon imperceptible. perdu-cherche-carteLa trace de mon GPS était proprement inutilisable et ne présentait strictement aucun intérêt. J’avançai sur ce sentier 480 en me convaincant que je trouverais à un moment ou à un autre celui qui partirait sur la gauche. D’ailleurs, ne vis-je pas en haut des traces qui semblaient aller plus ou moins dans la bonne direction ? J’avançai, m’enferrant de plus en plus dans mon erreur. Et pendant ce temps, l’orage galopait, se rapprochait derrière moi, en grandes marées noires et colères électriques. Je rattrapai dans ma précipitation le couple d’Allemands. Le jeune homme me confirma que je n’étais pas sur le bon chemin. Je ne sais pas si j’attendais cette confirmation pour me convaincre. Pourquoi à aucun moment je n’avais vu ce départ du sentier 472 ? Il était à présent trop tard pour rebrousser chemin car l’orage me talonnait et serait sur la crête en même temps que moi si toutefois je parvenais à retrouver le bon sentier. C’était une situation que j’avais déjà affrontée et que je ne voulais pas revivre.

Décidément, il n’a pas traîné. Je me pressai de traverser une zone caillouteuse à découvert pour aller me fondre dans des secteurs moins en vue, sans avoir la certitude qu’ils étaient plus protecteurs. Au plus fort de l’orage, je décidai de m’arrêter. Comme pour me faire oublier. Tapie dans une légère dépression, immobile, le sac et les bâtons à distance. Je perdis de vue les Allemands qui avançaient inexorablement. Je retrouvai chez eux cette force de caractère ou peut-être cette inconscience qui leur faisait oublier les dangers et que j’avais déjà constatée dans le quatuor avec lequel j’avais affronté au début de ma randonnée des conditions similaires au Pitzaler Jöchl et qui, sans jamais montrer la moindre crainte, ni la moindre hésitation avaient bravé avec résolution les éléments déchaînés. Moi, j’étais loin d’être rassurée, l’orage m’a toujours effrayée. Les angoisses sont cependant plus vives dans mes projections qu’au moment où je l’affronte. Attendre, ne pas bouger, c’était aussi se refroidir. Alors après une vingtaine de minutes, les frissons désagréables qui me parcouraient le corps, plus impérieux que la crainte, me poussèrent à me remettre en marche. Il semblait que l’orage s’était éloigné même si quelques éclairs encore proches s’employaient à repousser l’armistice. Du conflit armé, on passa à la guerre froide : une pluie drue, tenace, pénétrante. J’étais sur le mauvais chemin qui s’écartait irrémédiablement de l’endroit où je voulais aller. Et dans cette tourmente, impossible de lire correctement la carte ramollie par l’eau qui se révulsait sous les assauts du vent. Maudit 480 qui aimantait mes semelles ! Je n’avais plus d’espoir de trouver le sentier que je cherchais ou même une miraculeuse bretelle de jonction.

Galerie de photos

2 Certosa - Tolmezzo
 

J’avais parcouru trop de distance pour revenir en arrière ; autant continuer, même si je sentais que chaque pas m’éloignait de mon but. Je gardais toujours en tête qu’un chemin fait pas les hommes mène forcément quelque part. À la faveur d’une brève accalmie, je dépliai la carte, sacrée carte qui ne m’avait pas dispensé d’un faux départ comme les jours où je marchais au feeling ! Elle me mettait le nez sur mon erreur : le bon chemin passait à gauche du massif du Pelmo pour aller plus ou moins directement à San Vito di Cadore, alors que celui-ci, beaucoup plus long, le contournait par l’autre coté. Le détour était gigantesque, des centimètres sur le papier qui étaient des heures de marche. L’étape devait se terminer au Rifugio Galassi. Il était clair que je ne pouvais y arriver le jour-même. Heureusement, le parcours comptait plusieurs terminus possibles, le premier étant un refuge à Passo di Staulanza. Perspective d’une trêve dans cette lutte acharnée. Il est des jours où la marche n’est pas un long fleuve tranquille mais une bataille de chaque instant. Aujourd’hui, c’en était une contre le climat, d’autres fois l’adversaire était le relief ou le marquage. En dépit des désagréments et des inquiétudes, ces conflits me poussaient à me dépasser : ils m’obligeaient à déployer pour avancer des ressources inexploitées, parfois même insoupçonnées : du cran face rainaux menaces de l’orage, de la persévérance pour oublier une pluie drue, de la hardiesse pour traverser les passages périlleux et de la réflexion ( hélas trop tardive ce jour-là ) pour palier un marquage défaillant. Inévitablement, au plus fort du combat les phrases libératrices tournent en boucle : « mais p…., qu’est ce que je fous là à m’em… dans cet enfer ! » et le découragement me saisissait quand le combat semblait devenir trop inégal, au point de me faire prononcer des sentences temporairement définitives : « J’en ai vraiment marre, j’arrête ce soir ! ». Mais une pause, une embellie, un joli bout de chemin facile, et la machine redémarrait gommant les découragements. Et la pause apparut enfin. Le refuge de Passo di Staulanza, au carrefour des chemins et d’une route. Je m’y précipitai comme sur une bouée de sauvetage et rejoins l’armée des naufragés qui s’étaient délestés de leurs sacs déposés en vrac devant l’entrée. Un véritable radeau de la méduse. Ce genre de situation fait toujours régner dans les lieux qui recueillent les sinistrés une ambiance assez curieuse empreinte d’excitation et de soulagement. Chacun s’ébroue sur le perron et tape des pieds pour épargner le carrelage, entre bruyamment en lançant un grand salut accompagné d’interjections explicites, se cherche une place avant de se défaire de sa cape ou sa parka dégoulinante. Il faisait chaud, l’humidité des vêtements opalisait aux vitres. Les déluges presque au même titre que la chaleur sont une aubaine pour les bistrotiers ; il n’y a que les temps maussades qui sont capables de dissuader la clientèle. Il y avait une bonne douzaine de personnes attablées devant un thé, un café ou une bière, parmi lesquelles les deux jeunes Allemands qui me m’avaient devancée sur le chemin. Nous reprîmes notre discussion : ils renonçaient à continuer aujourd’hui dans ces conditions et avaient commandé un taxi, comme d’ailleurs un certain nombre de randonneurs qui comme eux parcouraient l’Alta Via n°1.

Je ne voulais pas me résoudre à cette extrémité et si j’étais moins hardie qu’eux pour affronter l’orage, je voulais au moins les dépasser en persévérance. Je décidai de tenter de gagner le relais suivant qui était le refuge Venezia.

rainIl pleuvait toujours et après avoir patienté devant un chocolat chaud en épluchant ma carte, je me remis en route en me persuadant qu’il faisait un peu meilleur. Non, vraiment, il fallait être touchée par la foi pour croire que la pluie avait faibli. Après une demi-heure elle avait même carrément redoublé alors que la canonnade reprenait derrière moi. Je croisai cing fantômes multicolores silencieux. Les groupes de randonneurs équipés de leur cape, ressemble à une procession de lépreux revisitée par Benetton. Ces rencontres au milieu de ces tourmentes ont quelque chose de rassurant, comme si elles étaient la preuve que le bout du chemin n’est pas loin. Avant d’arriver au refuge Venezia, enfin la pluie consentit à une suspension des hostilités que je voulais croire durable. Mais comme je n’avais qu’une confiance modérée dans ses intentions, je n’y rentrai même pas, profitant de cette accalmie pour couvrir le plus de distance possible. Et, pour tout dire, j’avais envie d’en finir. Je sabotai cette fin d’étape. Je passai le croisement où venait se jeter le chemin qui m’avait fait faux bond probablement peu après le départ. Sous quelques rayons timides et fugaces, la large piste, réunion du 472 et 480, finit à Serdes. Il fallut encore une demi-heure de circonvolutions et le passage d’un pont pour atteindre San Vito di Cadore, petite bourgade animée aux prétentions touristiques. Presque au hasard, je choisis l’hôtel « Oasi » Pourquoi ? Parce que l’ambiance y était, parait-il, familiale comme le prétendait le panneau publicitaire, parce que son nom évoquait le désert et la sécheresse et que ce soir-là je vomissais la pluie et parce qu’enfin c’était le premier hôtel sur mon chemin et j’avais envie de mettre rapidement un terme à cette journée qui tenait davantage d’une épreuve de Koh Lanta que de la promenade de santé ; j’avais fatiguehâte de me changer, de me reposer et de m’abîmer dans des activités aussi paisibles que la lecture et le « rien faire ». Mais je dus encore satisfaire à un rituel encore plus indispensable ce soir-là que les autres jours : laver et étendre tous les vêtements. La petite chambre et la salle de bain transformées en squat.

Je n’étais pas arrivée où je voulais, mais si j’avais concédé quelques points à l’adversaire, j’éprouvais un peu le sentiment d’avoir gagné une petite victoire pour ne pas avoir renoncé trop vite. On ne peut pas atteindre son but tous les jours ou même aller au-delà de ce que l’on avait prévu au départ. Quand l’adversaire est fort il faut savoir s’incliner en réduisant ses ambitions.

Et après tout, n’étions-nous pas vendredi treize et ne s’agissait-il pas de la treizième étape ?

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logo jauneDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

 

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