Via Alpina 2012, jaune & rouge (2) – Etapes 8 et 9

Étape 8, de Schlernhaus à Fontanazzo

 

« Le monde est très grand et plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter. »

( Arthur Rimbaud )

 

Il y a des étapes où la plus grande partie de la journée consiste à marcher longuement et péniblement dans des paysages obstrués d’arbres ou de maisons et la récompense se fait au bout de plusieurs heures de marche et beaucoup d’efforts consentis. Les instants magiques qui couronnent l’ascension sont délivrés avec retenue et forcément appréciés à leur juste valeur. Mais il en est d’autres, comme celle de ce jour-là, où tout est livré sur un plateau au sortir du gîte. À commencer par le temps splendide qui illuminait le refuge dès les premières heures de l’aube. L’ambiance était radicalement différente de celle des jours où le temps se fâchait sans attendre. Le déjeuner ne s’éternisa pas et alors que l’on mangeait encore, les premiers marcheurs électrisés s’activaient dans le hall pour fermer le sac, s’enduire de crème protectrice, s’affubler de chapeau et de lunettes de soleil. Dans l’excitation, les uns après les autres, tous se préparaient à se lancer à l’assaut des chemins, lâchant quelques saluts enthousiastes à la cantonade en quittant le bâtiment. Les solitaires sont toujours plus rapides que les groupes qui se perdent en discussions, concertations et plaisanteries. Je partis donc dans les premiers, laissant derrière moi un refuge qui ressemblait à une ruche. Tout était somptueux à cette altitude avant même de faire un pas : sentier se tortillant sous les rayons inclinés, ombres démesurées qui conservaient la rosée, herbe vigoureuse semée d’une multitude de roches erratiques. Quelques vaches éparses me regardaient passer nonchalamment. Les vallées distillaient des nuages de vapeur blanche qui s’évanouissaient dans le bleu du ciel. Le chemin très sage au début, se mit en tête de vouloir escalader et dégringoler entre les chicots rocailleux. Je rencontrai avançant dans le sens opposé un groupe de randonneurs qui s’étirait dans la montée. Suants et avançant péniblement. À mes « Guten Morgen » et « Gruβgott », ils me renvoyaient des « Buongiorno » et « Salve ». Dans le refuge d’où je venais, bien que situé en Italie, on n’y parlait que l’allemand. J’avais dû passer sans m’en apercevoir une frontière invisible.

À l’abri ou sous la menace de la falaise verticale de Terrarossa en déliquescence, le refuge de Tires chevauchait un col venté. C’était certainement de là que provenait la colonne de randonneurs que je venais de croiser.

À partir de ce point, les alpages laissaient le champ libre à des paysages inorganiques, dénudés. Et pour entrer dans ce monde pétrifié, il fallut se soumettre à un examen de passage : le chemin qui devint virtuel, se hissa sur le dos de dalles presque lisses et n’exista que par la présence d’un câble et de pitons. Ces petits exercices acrobatiques obligatoires me donnaient toujours des poussées d’adrénaline avant de les entreprendre et l’idée de l’accident ou d’une longueur démesurée me hantait inévitablement si je n’en voyais pas la fin. Mais une fois dépassé, le passage délicat ne me semblait jamais excessivement périlleux. Les équipements dont il était doté minimisaient les risques qui étaient peut-être moindres que dans les tronçons apparemment plus faciles mais non sécurisés. L’attention qu’il mobilisait suscitait une vigilance accrue, celle-là même dont on se dispensait dans les endroits insignifiants où se produisent souvent les chutes stupides.

Cette minuscule via ferrata propulsait dans un désert encerclé de montagnes rudes et tourmentées. Univers gris clair presque uniforme. Quelques petits bouquets de fleurs roses aux pétales fins comme de la soie et des touffes d’herbes résistantes survivaient avec opiniâtreté.

Il en avait fallu des pieds de randonneurs pour esquisser l’ébauche d’un sentier entre les cailloux de toutes tailles. Un panneau, petit de loin, qui semblait presque incongru au milieu de ce titanesque champ d’éboulis était en équilibre à la lisière du vide. Il indiquait « Passo Molignon », un nom pour une fois facile à retenir tant sa consonance semblait française.

coeur-sourireLe spectacle offert à Passo Molignon était hallucinant. C’était le point de départ, pour moi, d’une descente serpentine sur une bande étroite de cailloutis, cernée de deux versants rocheux, qui finissait sa course dans une profonde enclave de la montagne, réceptacle du délitement des parois. Et du bas, repartait en face, une rampe similaire qui se terminait à Passo Principe. Les grimpeurs, comme les perles d’un collier distendu, montaient en zigzag avec une lenteur extrême. Il faut dire que la pente était rude. Si tous ces gens peinaient pour monter, je ne sollicitais guère mon cœur et ma respiration mais je devais redoubler d’attention pour ne pas glisser, car bien que le sillon du chemin se soit parfaitement dessiné, les cailloux étaient si instables qu’ils promettaient la chute à chaque pas.

Le sentier était si étroit, qu’il fallait s’effacer ou s’imposer lorsque le lent flux montant me croisait.

Certains me lançaient des regards qui trahissaient une fatigue insoutenable. D’autres, plus directs, me demandaient sans détour combien de temps il restait pour arriver. Ma réponse différait selon l’état de liquéfaction dans lequel se trouvait mon interlocuteur. Si je voyais qu’il manifestait encore un petit peu d’énergie je leur répondais « Nur fünf zehn Minuten bis Passo Molignon » ( seulement quinze minutes ) et si leur découragement était à dix sur l’échelle de Richter, je répondais « Nur fünf Minuten bis Passo Molignon » ( seulement cinq minutes ).

Passo Principe
Passo Principe

C’était l’un des paysages les plus sauvages que j’aie été amenée à voir dans les Alpes et l’un des plus arides aussi mais curieusement c’était la première fois que je voyais autant de monde. Il y avait une espèce de dissonance entre la nature et l’homme. J’avais lu çà et là que certains paysages des Dolomites avaient quelque chose de lunaire et ces lieux en faisaient partie. Je ne veux pas mettre en doute ces rapprochements bien que peu de monde soit allé sur la lune pour savoir ce qu’est véritablement un paysage lunaire, mais ce qui est sûr c’est que l’ambiance ne doit pas être la même car je crois savoir que sur la lune il n’y a pas foule….

Arrivée en bas, un panneau m’annonçait que le chemin que je devais prendre était interdit car certaines parties étaient dangereuses. Dans la descente, j’avais eu le loisir d’observer ce chemin supposé à risque en face de moi. Je n’avais pas décelé à un endroit quelconque de problème. J’étais contrariée car je n’avais nulle envie de descendre deux cents mètres de plus pour les remonter ensuite. Deux jeunes Allemands étaient également dans l’expectative face à cette information. Je les voyais parlementer. Hésiter. Je m’invitai dans leur discussion et leur demandai s’ils connaissaient les lieux. L’un d’eux me dit être déjà venu. Il pensait que le chemin était praticable. Ils se décidèrent à l’emprunter. Je leur fis comprendre que j’allais les suivre. Pas de problème me dirent-ils. Nous entamâmes d’un bon pas notre ascension ; ils me firent même la gentillesse de s’inquiéter de moi en veillant à ne pas me distancer, mais la vache, qu’est-ce qu’ils marchaient vite. Leur allure confirmait leur jeunesse et me donnait en même temps un sacré coup de vieux ! Les tronçons problématiques ne présentaient pas grande difficulté. À peine le sentier avait-il été emporté à deux reprises sur une longueur ridiculement faible. L’interdiction ne semblait pas tenir à la difficulté de les traverser mais plutôt du risque encore réel d’éboulements. Ou dicté par une préoccupation très à la mode : le principe de précaution ! Mais enfin, nous sommes passés sans dommage, gagnant ainsi plus d’une heure sur la déviation préconisée.

Pour la dernière portion conduisant à Passo Principe, ayant un peu envie de souffler, je libérai mes éphémères compagnons de route de leur engagement en leur disant que je pouvais terminer facilement l’ascension toute seule. Je les retrouvai une demi-heure plus tard, vautrés devant le refuge du col à siroter une bière en canette.

Passo principe ou Col du Prince était hors normes : il affichait à la fois une stérilité inhospitalière et un fourmillement humain que l’on ne s’expliquait pas de prime abord. Jamais je n’avais vu autant de monde dans un endroit aussi isolé. La splendeur du lieu n’était certainement pas la seule explication. Les randonneurs sont rarement excessivement nombreux dans les lieux loin de tout et qui demandent de l’effort pour les atteindre. Il faut pour attirer la foule, un attrait particulier ou une attraction. Je découvris qu’elle se matérialisait par un petit parcours de via ferrata accessible au grand public si tant est qu’on soit un petit peu sportif. On y venait en famille ou entre amis, légèrement chargé et casqué. Comme je ne n’étais pas équipée pour ce genre d’activité, encombrée d’un sac à dos un peu lourd et volumineux, je restai sur le sentier des marcheurs ordinaires.

Le refuge était accroché à la paroi comme une habitation troglodytique. On ne pouvait y entrer qu’en jouant des coudes et quand on y parvenait on se serait crû dans une boutique réputée en période de Noël. Une chaleur étouffante régnait dans la salle. La file tortueuse de clients impatients ou résignés, arrimée au comptoir, s’insinuait dans tous les espaces libres laissés par les tables complètes, débordait sur le perron et obstruait l’accès aux toilettes. De nombreux clients étaient sortis pour aller consommer en plein vent assis sur tous les rochers environnants.

Galerie de photos

2 Certosa - Tolmezzo
 

En général, l’attente et la foule me rebutent. Ici comme ailleurs. Le café et le morceau de gâteau ne valaient pas cette condamnation. Je n’allai même pas m’asseoir sur l’esplanade, le froid offensif m’en dissuada. Sans m’attarder au-delà d’une observation, je me remis en route, continuant ma montée sur un chemin qui contournait le Catinaccio d’Antermoia.

Un petit signe peint au pochoir sur les rochers attira mon attention : c’était un logo de la Via Alpina, itinéraire jaune. Je ne me souvenais pas en avoir vu le long des sentiers depuis le début de ma randonnée de cette année, excepté ceux qui figuraient dans quelques gîtes ou villages d’étape. Et c’était étrange de voir ce chemin devenu amnésique depuis de nombreuses étapes se rappeler soudainement qu’il était la Via Alpina. Il me replongeait dans une histoire qui avait commencé deux années plus tôt en Italie et en Suisse.

Il fallut encore monter, laisser cette fourmilière derrière soi. Le sentier rocailleux offrait un panorama imprenable sur ce petit îlot de vie perdu dans les rochers. Je croisai encore quelques randonneurs de plus en plus clairsemés et quand, après avoir traversé un névé sur un col, je basculai de l’autre côté, j’embrassai du regard une large vallée en U, désolée mais somptueuse, nappée d’éboulis blancs qui bassinaient des dévers minéraux aux arêtes tranchantes. De loin en loin, quelques microscopiques randonneurs semblaient perdus au milieu de cette immensité. Et là, tout concordait pour donner une ambiante lunaire : solitude et aridité. Le chemin à l’empreinte légère était un sillon hésitant qui se dessinait au fur et à mesure. De rares touffes d’herbes rases et bouquets de pavots des Alpes avaient eu l’audace de venir s’y installer.

Au bout de ce berceau inculte, le petit lac d’Antermoïa, magnifique endormi. Et derrière le verrou qui retenait ses eaux, pointait le toit du refuge éponyme. Merveilleux lui aussi, fréquenté mais sans excès. On pouvait s’y asseoir en toute tranquillité. Contente de ne pas être obligée de faire la queue, je m’offris deux œufs au plat qui satisfirent mon appétit et mon envie de manger confortablement installée. J’aurais pu y rester dormir car le paysage était somptueux. Mais le temps était plutôt conciliant ce jour-là et comme depuis le début de ma randonnée j’étais à la merci de ses caprices, j’étais réticente à sacrifier quelques heures de soleil sachant qu’il me faudrait certainement à l’avenir composer avec la météo quand elle aura décidé de se faire capricieuse.

La suite du chemin était une descente qui me ramenait à la vie, aux alpages, aux troupeaux, aux fermes d’estive. Les cailloux incommodes et instables qui me valurent une chute se soldant par des contusions douloureuses mais sans gravité, laissèrent progressivement place à la terre souple, à l’herbe des prairies immenses et reposantes et enfin aux forêts. Le sentier se convertit en piste qui se transforma à son tour en petite route goudronnée annonçant le fond de la vallée et le village d’où émanait une atmosphère si agréable pour tous et qui, pour moi, après des heures grandioses à flotter à la lisière du paradis semblait étriquée, presque médiocre.

Malgré la longueur de l’étape, je n’arrivai pas excessivement tard à Fontanazzo mais j’accusais la fatigue ; pour trouver un hôtel, je n’eus pas le courage d’arpenter ce village banal qui n’en finissait pas de s’étirer le long d’une route fréquentée. Je jetai mon dévolu sur la première chambre d’hôte que je vis. Et pour manger une petite gargote à proximité fit l’affaire. Je dérangeai le cuisinier presque endormi sur son journal qui se leva avec lassitude. Il me proposa une pizza qu’il me servit en terrasse sur une table crasseuse. Habituée à dîner tôt dans les refuges autrichiens, j’y mangeai seule : il est probable que la clientèle indigène soit venue après mon départ.

Peu importe où l’on dort et ce que l’on mange car ce n’est pas le lit ou ce qu’il y a dans l’assiette qui reste dans le souvenir mais l’étape elle même, et celle de cette journée faisait partie des plus belles de ma randonnée.

glisse

 

Étape 9, de Fontanazzo à Rifugio Contrin

 

« L’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps. »

( Machiavel )

Je m’étais levée enthousiaste, discernant entre les rideaux une luminosité exceptionnelle qui me promettait une belle journée. Aux premières heures le ciel était d’un bleu miraculeux tirant ma motivation au zénith. Mon moral et mon mental suivent invariablement le baromètre : une pluie persistante l’altère et la perspective d’orage fait naître des inquiétudes. Mais, malgré mon enthousiasme, le souvenir de quelques étapes récentes qui avaient fini noyées sous les averses me chatouillait comme du poil à gratter car je suspecte toujours ces soleils matinaux trop déterminés de capituler avant la fin de journée. Cette méfiance me contraint à me presser de partir tôt et garder le rythme. Quand la pluie ou l’orage sont annoncés dès le départ, la stratégie est la même. Le temps gagné permet de pouvoir faire des pauses pour s’abriter.

Les pensions conviennent davantage aux touristes qu’aux randonneurs qui veulent se lever tôt. Je dus faire le pied de grue dans la salle du petit déjeuner car je n’avais pas évoqué avec mon hôtesse l’heure du service pensant que l’affichette collée sur le mur du hall valait pour les clients autant que pour la patronne ; mais c’était oublier un peu vite que j’étais en Italie et que tout horaire dans ce pays est entaché d’une large marge d’erreur. Je trépignai un peu, remuai des chaises, ouvris et refermai la porte, histoire de faire un peu de bruit pour la sortir de ses appartements ou peut-être même de son lit. Enfin, elle apparut, étonnée de me voir déjà debout. Je mangeai en quatrième vitesse, seule, les autres clients, un couple, n’apparaissant qu’au moment où je partais. En nous comparant, je mesurai à quel point les randonneurs au long cours transportant dans un unique sac tous leurs effets et ceux qui viennent avec une voiture au coffre bourré de valises appartiennent à des mondes différents. Leurs vêtements étaient d’impeccables sportswears plutôt seyants, aux plis encore marqués du fer à repasser. Même leurs chaussures semblaient brossées et cirées. À coté, je me sentais un peu douteuse malgré les corvées de lessive que je m’imposais chaque soir. Cette vie choisie de nomade à temps partiel me faisait prendre conscience à quel point il devait être difficile pour un SDF de paraître présentable.

Après quelques amabilités, je pris congé de mon hôtesse et me lançai sur un chemin que j’avais repéré la veille au soir.

Dès que je mis le nez dehors, mon élan rétrograda d’un cran, rongé de relents de crainte car certes le ciel était bleu, mais il faisait déjà chaud et il n’y avait pas le moindre souffle d’air. Ce n’était pas très bon signe. Je ne peux pas dire que je suis une spécialiste de la météo, mais tout de même, j’ai un peu appris à décrypter les indices climatiques. Et d’après mes intuitions, je pensai avoir de la marge car le temps ne semblait pas vouloir évoluer trop rapidement.

Ce début d’étape était le pendant de la fin de celle d’hier c’est-à-dire qu’il fallait monter longtemps dans la forêt pour quitter la vallée. Elle devait être semblable à toutes les forêts car je n’en ai gardé aucun souvenir à part quelques rampes raides qui me sortaient temporairement de mes rêveries. Les panoramas qui n’accrochent pas l’attention ou le regard, font souvent vivre une expérience de désincarnation : l’esprit semble quitter momentanément le corps. Les pensées dérivent d’un sujet à l’autre sans relation avec l’environnement. La marche est déconnectée de la conscience. Ces moments-là me ramènent toujours à l’image de la poule fraîchement décapitée qui court encore quelques mètres par pur acte réflexe. Et soudain, à la faveur d’un évènement qui rompt la répétition des images, le corps reprend connaissance comme après un sommeil ou un coma. Le réveil fut l’arrivée dans un vallon suspendu, façonné par d’anciens glaciers et tapissé de prairies. Les images recommencèrent à s’inscrire dans ma mémoire, nettes, s’ordonnant dans un ordre chronologique exact. Comme souvent, après un début raide sous les arbres, les montées s’adoucissaient dans les prairies. Ici, les chemins pour personne menaient à quelques chalets et granges en sommeil. Ce coin du monde était abandonné à quelques marmottes bruyantes et un troupeau d’ânes qui stagnait près d’un point d’eau. Si certains bâtiments étaient en ruine, d’autres au contraire étaient en bon état. Et je me demandai bien pourquoi on s’évertuait à les entretenir, parce que ce n’était certainement pas l’hiver qu’ils étaient habités.

Au dessus de Fontanazzo
Au dessus de Fontanazzo

Au-delà des derniers chalets, le sentier incertain s’élevait dans des paysages caressés par le vent. Il se perdait même dans les herbes. Il me fallut un peu d’imagination pour trouver entre les quelques poteaux qui suggéraient grossièrement la direction à suivre, une voie qui conduisait à un col esseulé. Au moment de chavirer sur l’autre versant, alors qu’on s’attendait à rester dans cet isolement, le spectacle qui surgit fut insolite. Presque déroutant. Une petite station de sports d’hiver qui, sur ma carte ne semblait être qu’un refuge d’altitude, s’étalait deux cents mètres plus bas. La station de Ciampac constituait le relai entre une télécabine venant de la vallée et un télésiège qui amenait à un sommet. Comme les installations fonctionnaient, des dizaines de touristes avaient investi les lieux. Ils se contentaient dans leur grande majorité de redescendre du haut par la piste de ski, large balafre caillouteuse qui sinuait mollement parmi des alpages et sous les pylônes. Je suis déçue. Parce que je voulais autre chose. Les stations de ski sont toujours laides en absence de neige et factices et commerciales quand il y en a.

Je fis dans la descente une rencontre mémorable, même si, pour bon nombre de randonneurs, elle n’était pas exceptionnelle. Pour la première fois de ma vie, je croisai de près une vipère qui me coupa le passage et il s’en fallut de peu pour que je ne mette le pied dessus.

Il était midi quand j’arrivai à la station. Je ne m’y attardai pas. Je profitai seulement le temps de mon piquenique d’un banc confortable et d’une table.

Le temps ne s’était pas encore gâté. Les nuages glissaient dans le ciel sans encore gâcher l’impression de beau temps.

Des petits sentiers en marge de la grande piste rayonnaient autour des bâtiments. Peu fréquentés, parce qu’ils montaient sévèrement. Cependant bien indiqués. Un couple et un solitaire me précédaient, avançant lentement, courbés, comme absorbés par la concentration et l’effort. Leur présence dans la pente donnait une échelle des valeurs sur les distances qui sont toujours trompeuses en montagne. Du coup, la crête qui me paraissait proche s’éloignait et me demanda pour l’atteindre plus d’effort que je ne le pensais.

Que me réservait encore ce sommet ? Y avait-il encore derrière une autre station de ski ?

Le paysage devint beaucoup plus dépouillé et rude avec l’altitude. Mais la montée en valait la peine. Forcia Neigra, le point culminant de la journée me jeta à la figure un panorama grandiose sur la Marmolada, massif aride et sauvage coiffé de neige et empêtré dans un amoncellement de nuages bourgeonnant des plus mauvais augures. Entre lui et moi, des étendues vertes qui allaient se perdre dans les tréfonds obscurs où se terraient quelques petits et lointains îlots de toits. Le chemin était sauvage : il montait, se faufilait même à travers quelques dents rocheuses où il se prenait pendant quelques dizaines de mètres pour une via ferrata. Pas très commode avec un sac à dos chargé et un peu anxiogène tant que je en voyais pas la fin.

Après cet intermède acrobatique, je commençai à rencontrer des groupes. Parce que nous étions en vue des refuges et que les gens semblent toujours rester dans le périmètre des lieux où l’on peut manger, boire, dormir et éventuellement garer sa voiture. Le premier gîte suspendu au col de Passo Niccolo auquel on n’accédait qu’à pied, avait attiré beaucoup de monde. Tout autour, les randonneurs, après une journée d’exercice y paressaient, y piqueniquaient, y bronzaient s’accrochant aux ultimes rayons de soleil et même y sommeillaient.

Ce refuge avait bonne réputation, mais comme j’avais encore le temps d’avancer avant la perturbation, je continuai jusqu’au suivant : le refuge Contrin. Pas aussi bien situé, prisonnier de la forêt, au pied de versants hautains, en bord de route et en compagnie d’autres bâtiments. Il ressemblait davantage à une auberge, mais le temps était si instable chaque jour qu’il me fallait renoncer à mes envies de soirées à la porte du ciel pour mettre à profit les conditions quand elles étaient favorables pour avancer.

Le refuge Contrin était propre et je disposai d’un dortoir flambant neuf pour moi seule. Une fois les randonneurs de la journée partis, il ne resta qu’un grand groupe et quelques couples. On avait du mal à croire que l’on était en Italie car tous les clients discutaient en allemand. Ces similitudes linguistiques de part et d’autre de la frontière rendent mes souvenirs flous et il faut que je réfléchisse à deux fois pour savoir si tel ou tel refuge où j’ai dormi était en Italie ou en Autriche. Les ambiances y étaient identiques. J’ai passé la frontière au Simalaun. Mis à part Bolzano, les autochtones parlent naturellement l’allemand, pour des raisons historiques, bien qu’ils soient bilingues. Cette partie de ma Via Alpina prend donc des accents très différents de ceux que j’avais trouvés en deux mille dix, quand j’avais parcouru l’itinéraire bleu qui traversait des régions italiennes bordant la frontière française.

Mangeant seule à ma table, j’observai la vie des groupes. Le barrage de la langue m’isolait autant que si j’étais sur une ile déserte. Je me repliais dans ma bulle. Ce chemin devenait une retraite, un voyage intérieur, un dialogue avec moi-même.

L’orage qui s’était contenu explosa avec une violence rare dans la soirée. Allongée sous la couette, j’écoutai ce déchaînement qui se jouait dehors. Avec délice. La lumière stroboscopique blafarde des éclairs illuminant brièvement la chambre préludait aux craquements du tonnerre que la montagne, comme une caisse de résonance renvoyait en stéréo pendant que le toit du refuge battait comme la peau d’un tambour sous une pluie enragée.

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séparateur

logo jauneDurant cette saison 2012, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour visualiser ce parcours et retrouver les informations  qui s’y rapportent, cliquez ici.

 

.Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande .

 

 

 

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