Via Alpina 2012, jaune & rouge (1) – Etapes 2 et 3

Étape 2, de Braunschweiger Hütte à Martin-Busch Hütte

 

« Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son caractère aux circonstances et se faire un intérieur calme en dépit des orages extérieurs. »

( Daniel Defoe- Robinson Crusoë )

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Gewitter, Gewitter… le mot circulait de table en table parmi des informations qui m’étaient inaccessibles. Ce mot, je le connaissais. Il avait fait partie du vocabulaire que j’avais revu avant d’entreprendre cette portion de la Via Alpina. Gewitter veut dire orage. Donc l’orage menaçait. Mais à quelle heure était prévue l’apocalypse ? Je ne maîtrise pas suffisamment l’allemand pour saisir le sens précis de phrases lancées à la cantonade. Je m’installai à la table de Margit, une des trois randonneuses avec qui j’avais partagé le dortoir. La discussion hier soir avant de se mettre au lit avait été agréablement facile car elle parlait parfaitement le français. Elle m’apprit, à moi qui suis incapable de discerner les différences entre l’autrichien et l’allemand ( si tant est qu’il en existe ), que la quasi-totalité de la clientèle du refuge était germanique. Pour la simple raison que c’est une halte obligatoire sur le sentier européen E5, très prisé des Allemands qui font la partie entre Oberstdorf et Merano. Pourquoi précisément cette partie-là, lui avais-je demandé, alors que le sentier commence en Bretagne et se termine à Venise ? Le choix obéit à des considérations logistiques. Point de départ dans la mère patrie, point d’arrivée desservi par des trains qui ramènent sans difficulté à la maison, randonnée s’inscrivant parfaitement dans une semaine de congés. Margit ne dérogeait pas à la règle. Tout un groupe vint compléter notre table. Ils étaient chaleureux et joyeux. Ils se connaissaient tous puisqu’ils étaient depuis quelques jours sur le même itinéraire et progressaient à la même vitesse. Ils se retrouvaient donc invariablement dans les mêmes gîtes pour manger et dormir. J’avais déjà connu cette ambiance au début de ma traversée des Pyrénées. On avance à son rythme pendant la journée, on partage parfois une pause ou quelques kilomètres pour bavarder un peu. Et le soir, on se retrouve avec plaisir dans les gîtes où l’on ne manque pas de narrer les anecdotes, les rencontres et les erreurs de la journée. On entend toujours les pèlerins de Compostelle qui n’ont l’expérience que de ce chemin, s’extasier devant de cet état de choses qu’ils croient miraculeux et pourtant où que l’on aille, quand plusieurs jours d’affilée, des marcheurs suivent les mêmes routes, il se créée immanquablement ce type de lien.

Pour en revenir aux informations sur la météo, Margit me traduisit la rumeur qui courait. Le temps allait se dégrader et l’orage devait éclater dans l’après-midi. Voilà qui était plus précis. Je savais cependant qu’il faut prendre le timing annoncé avec une certaine réserve, ce genre de prévision étant entachée d’une assez grande marge d’erreur. Une petite heure était nécessaire pour monter jusqu’au col de Pitztaler Jöchl, autant pour redescendre de l’autre côté. À dix heures trente au plus tard, je devais être à Rettenbachferner Parkplatz qui permettait certainement de s’abriter. Je hâtai les préparatifs détestant l’idée de me savoir talonnée par ce genre de menace. Je dois avouer que l’orage en montagne m’effraie bien que je n’en aie encore jamais essuyé de terrifiant. J’ai toujours su ou pu les éviter, en pressant le pas, en raccourcissant une étape et même une fois tout bonnement en restant une journée au gîte. Mais il me reste toujours en mémoire l’anecdote d’un randonneur rencontré dans un refuge des Pyrénées, qui me raconta comment au sommet d’une crête, il découvrit les carcasses calcinées de pottocks ( chevaux sauvages ) récemment foudroyés, figés dans une ronde macabre, comme après un rituel satanique. Sa description avait été si parlante que l’image est restée gravée dans mon cerveau.

J’étais la première à quitter le refuge. Confiante. Le ciel bien que brouillé n’était pas menaçant. Pour tout dire, je n’activai même pas la cadence, sentant que le répit était généreux. Je pris l’autre chemin que celui que j’avais essayé la veille. Dépourvu de neige, il montait à flanc de montagne, plutôt régulièrement. Arrivée à mi-hauteur, je vis s’égrener peu après le refuge, quelques groupes. Leur présence me rassura. S’ils étaient derrière c’est qu’ils avaient jugé que le temps ne pressait pas. Spéculation plutôt irrationnelle ! Mais là-haut, se tramait sournoisement l’offensive des nuages. Ils avançaient en rang de bataille plus rapidement que les randonneurs. En l’espace d’un quart d’heure, une déferlante gris de plomb, venue du sud, dévora par intermittence les sommets. Déjà, dans le lointain, les premiers grondements du tonnerre se répondaient en écho. J’abordai à ce moment-là un tronçon chaotique s’accrochant à la paroi rocheuse. Il ne me restait, semble-t-il que quelques minutes pour atteindre Pitztaler Jöchl et il me suffisait alors de basculer de l’autre côté pour entamer une descente rapide.

Mais la fatalité n’a pas voulu trancher, l’orage et moi arrivâmes au col ex aequo. Et comme si cette défaite ne suffisait pas, une autre calamité à laquelle je n’avais pas pensé vint en renfort pour ajouter à cette ambiance de fin du monde. Devant moi, un champ de neige en pente apparaissait éphémèrement à travers les vagues de brouillard comme dans un fondu-enchaîné. Je n’y discernais aucune trace. Je craignais que ne se cachent quelques périls. J’avais vu la veille que les groupes encordés évoluant sur le glacier étaient accompagnés de guides. Mais était-ce un glacier ou une simple piste de ski ? Par où passer ? En prenant au plus court, n’allait-il pas y avoir plus bas des passages infranchissables que je ne voyais pas d’où j’étais ?

Le stress grandissait, m’agitait, brouillait ma réflexion, faisait surgir les reproches « Espèce de conne, pourquoi être partie la première ? Si tu avais laissé les autres démarrer avant toi, au moins tu aurais pu suivre leurs traces ! ».

Il ne fallait pas céder à l’émotion et prendre rapidement une décision. Rester là était incontestablement la plus mauvaise solution. Trop à découvert. Redescendre quelques dizaines de mètres d’où je venais ne me mettait pas davantage en sécurité, les parois rocheuses attirent la foudre. Dévaler la pente enneigée semblait être la seule alternative.

Après quelques hésitations, n’ayant pas d’idée plus pertinente, je me décidai à me lancer et m’arrêter dans un endroit moins exposé pour attendre le retour au calme.

Échaudée par mon expérience de glissade au col de la Traversette, deux ans auparavant, je pris le temps de chausser les crampons afin d’éviter d’ajouter de l’adrénaline à l’adrénaline. Il commençait à pleuvoir ou neiger, je ne sais plus. Les deux probablement. Averse drue. Les crampons que je croyais efficaces s’avérèrent totalement incompétents dans ce genre de neige : une sous-couche dure surmontée de quinze centimètres de compote granitée qui formait un coussin entre les crocs. Il ne me fallut pas plus de quelques mètres, pour sentir mes pieds se dérober. Et la glissade commença. Certes pas très rapide, freinée par cette purée mouillée. Si bien que je laissai faire. Malheureusement, j’oubliai de passer les dragonnes de mes bâtons autour des poignets, et au milieu de ma course l’un d’eux m’échappa. Il me fallut plusieurs dizaines de mètres avant de trouver la technique qui put me stopper. Quand j’y parvins, le bâton resté en plan dans la neige était désespérément haut. Mais je ne voulais pas l’abandonner, il m’était utile. Je déposai le sac contre un rocher. Et sous l’orage qui grondait et me menaçait, j’entrepris de retourner le chercher. La progression dans cette soupe était exténuante. Un pas sur deux, je montais de trente centimètres et redescendais d’autant. Quand enfin l’objet convoité fut à portée de main, par un coup cynique du destin, le pied aavancedérapa irrémédiablement et je me remis à glisser. Plus bas encore que la première fois. Épuisée. Découragée. Effrayée en plus par le danger qui planait au-dessus de moi. Le palpitant à cent à l’heure. Et tant pis pour le bâton, je verrais plus tard, peut-être même l’abandonnerais-je si je n’ai pas le courage de retourner le prendre. L’impératif fut de me faire oublier. Je creusai de mes mains gelées un petit siège dans la neige, m’y recroquevillai et attendis immobile. Cette pause obligatoire m’amena presque à la sérénité et la contemplation. Ce moment d’inaction éloigna de mon esprit, ce dragon qui me semblait si terrible quand je l’imaginais ou que je m’obligeai à le fuir. Je sursautais tout de même bien un peu à chaque éclair, et comptais les secondes qui le séparaient du grondement pour évaluer sa proximité. Rapidement, une autre contrariété vint compléter le tableau. Mes guêtres d’une inefficacité inquiétante n’avaient pas empêché l’eau d’envahir mes chaussures. Mes froidpieds barbotaient et mon pantalon trempé d’une eau glaciale me collait à la peau. Le vent froid achevait la besogne. Je commençais à grelotter et j’étais si mouillée qu’il était inutile à présent de vouloir chercher dans mon sac la toile de tente qui aurait pu me protéger. Le mal était fait. Je ne saurais dire combien de temps j’ai attendu. Vingt minutes peut-être à me demander « Mais qu’est ce que je fous là, alors que je pourrais être au chaud, chez moi, à regarder par la fenêtre la pluie tomber ». Soudain, je vis se profiler sur le col, la silhouette des randonneurs qui me suivaient. Procession silencieuse de pèlerins courbés bravant les assauts du vent, qui progressait lentement et prudemment en zigzag. Elle se dirigeait vers moi. Les premières bribes de conversations brouillées par les bourrasques sifflantes me parvinrent, s’amplifièrent au fil de leur approche. Je les reconnaissais. C’était les Allemands qui étaient à ma table le matin. Arrivés non loin de moi, l’un d’eux me demanda si j’étais blessée ou si j’avais un problème. Dans un allemand petit nègre, je leur expliquai que si j’attendais ici la fin de l’orage, c’était par prudence, en dissimulant que c’était surtout par trouille. Je rajoutai à mes explications, en y mettant des accents de lassitude, la perte de mon bâton. Tout le monde s’accorda à me montrer où il était resté. « Ja, Ja, Ich weiss » ( oui, oui, je sais ). Je tentai maladroitement de leur conter la première tentative pour le récupérer avant de conclure : « Jetzt, bin ich zu müde ! » ( maintenant je suis trop fatiguée ). Sans se faire prier, le dernier du groupe remonta lentement la pente pour aller le chercher, alors que les autres continuaient précautionneusement leur descente. Quand il revint à moi, il m’invita à me joindre à eux, attendit patiemment que je remette le sac et resta dans mon sillage, me prodiguant ça et là des conseils paternels et des encouragements. Il était prévenant. Je me confondis en une litanie de « Danke » en vrac dépouillés de formules courtoises faute de pouvoir me débrouiller correctement dans la langue de Goethe, sensées lui montrer toute ma gratitude. J’avais l’impression d’être une gourde, une novice apeurée par la rudesse de la montagne comme Blanchette devant le loup. Ils m’avaient l’air si sûrs d’eux, ne craignant ni le ciel déchaîné, ni la pente traîtresse même s’ils s’étaient contentés de mettre leurs pas dans les miens, jusqu’au point de départ de ma dégringolade. Ils devaient être expérimentés. Cahin-caha, nous rattrapâmes la colonne et arrivâmes finalement à ce qui devait être le départ des pistes de ski : Rettenbachferner Parkplatz. Un restaurant circulaire, quelques bâtiments annexes, un parking désert battu par le maelström. Dès que l’on posa pied sur le goudron, ce fut une course effrénée pour fuir le froid, l’eau, les éclairs. Comme une tornade, on s’engouffra dans le restaurant surprenant un serveur indolent qui dut croire à un hold-up. Après les premières explications de mes coéquipiers naufragés, il s’activa à mettre les chauffages d’appoint en route pendant que nous commençâmes à nous dépouiller de nos vêtements pendouillant comme des loques. Nous avons probablement été ses seuls clients de la journée. Dans cette atmosphère de vestiaires d’après match de foot, le parfum réconfortant du café réchauffa plus que les maigres souffleries qui peinaient à dispenser quelques calories immédiatement confisquées par les habits qui des encerclaient.

C’était le moment de faire mieux connaissance : Margit que je connaissais un peu plus que le reste du groupe, Brigitte, Charly mon chevalier servant et époux de Brigitte, Ulricke et son mari dont j’ai oublié le nom et qui m’étonna parce que je ne le vis jamais autrement vêtu que d’une petite chemisette alors que nous étions tous enfouis sous des couches de polaires et parkas. Deux jeunes que je croyais être les enfants d’un des deux couples et un solitaire qui s’est raccroché à la caravane.

Tous les excès étaient permis. Les boissons chaudes furent complétées d’un indispensable schnaps même si l’on n’était pas adepte. Charly m’expliqua qu’ici, on disait « Schnaps ». Chez moi aussi, mais dans le reste de la France ce breuvage décapant s’appelait eau de vie que je leur traduisis littéralement « Lebenswasser » ce qui les fit plutôt rire.

Un bus à destination de Vent partait en fin de matinée. Les options divergeaient et le groupe éclata. Les deux jeunes voulaient aller à pied. Margit choisit de prendre le bus et s’arrêter en cours de route avant de rejoindre Zwieselstein par ses propres moyens. Le reste comptait aller jusqu’au terminus. Pour ma part j’étais partagée. Marcher encore toute une journée sous cette pluie battante ne me souriait guère. Mais il y avait invariablement pour ce genre de décisions, le vieux combat qui ressurgissait, mettant face à face la culpabilité de la supercherie à utiliser autre chose que mes pieds et l’envie de m’épargner des situations pénibles. Je pouvais évidemment marcher jusqu’au prochain hôtel, ne faire qu’une demi-étape. Et si le temps à venir était du même acabit et m’obligeait à réduire systématiquement mes journées, comment pourrais-je espérer terminer début août comme je l’avais prévu ? Trois quarts d’heure pour se décider c’est plus qu’il n’en faut. Et à force de raisonner, je me ralliai à l’équipe qui allait jusqu’à Vent. Je gagnai une journée et faisais l’impasse d’une étape en terrain souvent boisé. Belle peut-être, quoique sous la pluie les parcours forestiers deviennent vite lugubres et ceux qui offrent un beau panorama sont borgnes.

Nous embarquâmes comme convenu dans un bus prenant plaisir à se dérouter interminablement dans tous les petits villages qui essaimaient dans la vallée. Les essuie-glaces n’en pouvaient plus, mais peu avant notre arrivée à Vent, la pluie épuisée de tant d’acrimonie cessa complètement. Il était midi passé. Un restaurant aux allures authentiques, mais désert, nous mit d’accord sur une « Gulaschsuppe » ou des « Knödel ». Le temps semblait réellement s’améliorer. Quelques craintifs rayons de soleil nous donnaient quelques lueurs d’espoir. Il n’en fallut pas plus pour décider toute la troupe à reprendre son bâton de pèlerin. Martin-Busch Hütte était à trois petites heures de là, de quoi occuper honnêtement un après-midi de randonneur.

Nous n’avions pas marché plus de trois minutes que le ciel, comme s’il avait attendu notre sortie s’obscurcit brusquement et déversa sur nous un déluge furibond, nous obligeant à nous abriter sous les débords de toits et sous les porches. Mes compagnons à aucun moment ne se posèrent la question de savoir s’il fallait continuer ou renoncer. Ils sortirent quatre parapluies rouges identiques et à l’occasion d’une accalmie se remirent sans état d’âme en route. Si j’avais été seule, j’aurais abandonné mais la compagnie en temps de crise est une denrée inestimable qui ne se dilapide pas. Nous avançâmes ainsi pendant près de trois heures sans faiblir, l’orage tournant au-dessus de nos têtes, le vent face à nous poussant les rideaux de pluie et de grêle. Je cachai ma trouille et à chaque éclair talonné de roulements de tonnerre rapprochés, je nous imaginais transformés en grillades de pottocks.

Passant devant une bergerie, au plus fort de la tourmente, les mains et le visage becquetés par une douche de grêlons sadiques, j’eus l’espoir d’une pause. Non, personne n’y pensait, à part moi. L’Allemagne en force, la France molle qui se trouve toujours des excuses pour justifier son découragement et ses faiblesses. Je reconnaissais dans ces représentants du peuple germanique la volonté farouche d’aller jusqu’au bout sans faillir. J’en étais admirative et secrètement un peu perplexe devant tant de détermination presque aveugle.

Alors que nous n’avions rencontré personne à part un troupeau de moutons effarouchés par l’orage courant en tous sens, une heure environ avant d’arriver au refuge nous croisâmes de nombreux randonneurs qui avaient probablement attendu désespérément le retour de conditions acceptables pour partir et qui avaient été contraints tout de même de quitter les lieux avant la fin de la journée.

Si les Allemands n’ont jamais montré la moindre défaillance, n’ont concédé le plus petit ralentissement pendant la montée, leur joie de mettre le pied sur la terrasse du refuge fut belle à voir. Ils exultaient. Se congratulaient comme une équipe sportive victorieuse ou une cordée d’alpinistes arrivant au sommet. La parole se libéra. Les blagues fusèrent. On se précipita dans le hall. On se débarrassa de tous nos effets dégoulinants avant d’aller saluer les responsables des lieux et les quelques clients qui étaient attablés pour tuer cette fin d’après-midi morose. La corvée journalière de toilette et de lessive fut plus longue qu’à l’accoutumée. Il fallait décrotter, éponger, laver, vérifier si le contenu du sac était sec, trouver l’endroit idéal pour étendre son linge sur des étendages déjà surchargés. Après cela vint le moment de repos bien mérité autour d’une bière, un radler ( panaché ), un thé tout en récapitulant les galères de la journée. C’était si drôle à présent, confortablement installé dans un cocon douillet.

Personne dans mon dortoir, privilège que je dois à mon statut de femme solitaire. Les quatre autres s’agglutinaient sur la même superficie et le dernier de la troupe était logé avec d’autres hommes.

Vers dix huit heures trente, un petit frappement à ma porte me sortit de ma lecture. Le randonneur solitaire vint m’annoncer que le repas était servi. La salle était pleine. Bruyante. Surchauffée. Transpirait de senteurs de charcuterie fumée et de vapeurs de soupe de légumes. Une place m’attendait au milieu de l’équipe allemande qui s’était enrichie de deux autres randonneurs qu’ils connaissaient apparemment. L’un d’eux, italo-germanique me fut d’un grand secours pour me permettre de participer à la conversation, car il parlait presque couramment le français.

Le repas fut l’occasion des confessions. Mes coéquipiers m’avouèrent qu’ils n’étaient pas familiers de la grande randonnée et que c’était la première fois qu’ils entreprenaient un si long parcours ensemble. Ils s’étaient contentés jusqu’à présent de petites sorties ponctuelles. Que les apparences sont trompeuses ! Leur courage à affronter les éléments déchaînés n’était donc que le fruit de l’amateurisme !

Lac de Vernagt
Lac de Vernagt

glisse

Étape 3, de Martin-Busch Hütte à Karthaus

Ötzi aurait dit très longtemps avant Fréderic Beigbeder :

« La célébrité c’est bien, la postérité c’est mieux. »

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La nuit fut excellente. Seule dans mon dortoir, j’ai pu m’adonner sans importuner quiconque à mes insomnies coutumières qui se jouent en général dans le faisceau de ma frontale ou entre les écouteurs de mon baladeur. J’avais eu la géniale idée de télécharger sur « France Culture » des épisodes audio du livre Millenium 2 de Stieg Larson. Raisonnablement, je m’étais programmé un épisode pour chaque soir. Dès que je mis le doigt dans l’engrenage, la machine s’emballa : en raison du suspense insoutenable et des coupures judicieusement orchestrées, le beau programme vola en éclat. Dès la deuxième soirée d’écoute, j’avais enfreint toutes les règles de modération. Ce feuilleton qui devait durer une dizaine de soirées n’en vécut que trois. Néanmoins, au matin je ne me réveillai pas plus fatiguée que si j’avais dormi dix heures d’affilée et je débordais d’énergie à la perspective de l’étape qui se profilait. Parce qu’elle faisait partie de celles qui d’emblée paraissent faciles, peut-être pas pour la dénivelée car il fallait encore monter une bonne partie de la matinée mais pour sa souplesse. Il existe deux types d’étape : les étapes marathon et les étapes à la carte. Les premières sont longues et non modulables car on n’y trouve aucun hébergement en cours de route, les secondes sont au contraire adaptables pour les raisons inverses ; elles autorisent à avancer sans devoir se presser. Celle-ci se rangeait dans la deuxième catégorie. En plus elle promettait d’être agréable et attrayante. Et pour parfaire cette impression positive, le temps, de ma fenêtre, sans être prodigieusement beau ne semblait pas menaçant et en accord avec les prévisions raisonnablement optimistes. De plus, je devais marcher encore en bonne compagnie, ce qui de temps à autre égaie les solitudes trop longues. Mais une raison primait sur tout le reste, cette journée était pour moi une étape mythique, l’un des temps forts de cette saison. J’allais passer le Simalaun. Ce nom à la consonance un peu exotique qui conviendrait davantage à un sommet de l’Himalaya ou des Balkans, ne parle probablement qu’à peu de monde. Mais il représentait à la fois le plus haut col de ma randonnée sur la Via Alpina ( environ trois mille mètres ) et avait été la sépulture d’Ötzi, Hibernatus ou l’homme des glaces, un de nos ancêtres préhistoriques que la montagne nous rendit en dix neuf cent quatre vingt onze en parfait état de conservation souffrant néanmoins d’une sévère hypothermie.

Petit déjeuner simultané ou presque pour tous les résidents. Ensuite, la population se sépara en deux contingents : le gros du peloton monta au Simalaun, le reste descendit à Vent, pas d’autre alternative.

La montagne pansait ses plaies. Elle se remettait sans hâte de la bataille qu’elle avait dû mener la veille. Air frais qui semblait encore chargé de pluie. Chemin que l’on devait partager avec les petits ruisseaux. Boue et herbes festonnées de gouttes. Course des nuages dans un ciel incertain.

Les groupes se mirent en route les uns après les autres. Le chemin montait régulièrement à flanc de montagne, disparaissant épisodiquement dans des creux du versant. Les randonneurs s’échelonnaient comme les grains de chapelet. Notre petite troupe avançait, se distendant à chaque raidillon, se contractant à la faveur d’un replat. Mes coéquipiers parlaient avec la parcimonie qui sied à l’effort. Je me contentai le plus souvent d’écouter, éprouvant toujours beaucoup de difficultés à trouver spontanément en allemand les mots pour répondre. Je devais penser mes phrases avant de les exprimer, modifier ou supprimer celles dont il me manquait le mot clé. Malgré ou peut-être à cause de ces dialogues avares, leur compagnie m’était agréable. Je redoute toujours des coéquipiers qui n’ont de cesse de parler en toutes circonstances. Incontestablement, on peut se griser de paroles quand le paysage est lassant ou que la fatigue doit se faire oublier. Mais dans les mondes exceptionnels, le silence est d’or.

Loin devant nous, les deux randonneurs qui s’étaient installés à notre table hier soir nous ouvraient la voie. Derrière, le refuge de Martin-Busch, luisant des ondées de la nuit sortait du versant dépouillé comme un cristal de quartz. Le chemin se faisait successivement de terre bordé d’herbages revivifiés, puis de cailloux parmi les cailloux, s’oubliant plus ou moins longuement sous d’épais névés. Mais ici, le flux des marcheurs avait gravé un profond sillon qui supprimait toute initiative personnelle. Progressivement nous gagnâmes en altitude, passant du végétal au minéral, de l’été à l’hiver, de la vie à la mort. Au loin, le refuge du Simalaun, posé sur la glace à l’échancrure du col disparaissait sporadiquement, avalé par les nuées grisâtres en cavale qui s’enfuyaient derrière l’autre versant. Cette vision d’un monde hostile avait quelque chose d’un peu inquiétant. Elle nous faisait craindre un moment la reprise des orages. Et de fait, quand nous arrivâmes au Simalaun, le paysage n’était qu’une image en nuances de gris et de blanc : gris du ciel et de la pierre, gris bleuté de la glace, blanc de la neige.

Une bise sifflante faisant régner un froid arctique nous attendait au sommet. Les abords du refuge étaient désertés. Elle avait précipité à l’intérieur tous les randonneurs arrivés avant nous. À notre tour d’être dissuadés de s’attarder devant le fantastique spectacle du glacier de Niederjochferner qui paradait majestueusement devant le refuge. Je ne pouvais dissocier cette image de celle d’Ötzi que l’on avait retrouvé dormant dans un glacier adjacent, situé à cinquante minutes de marche de là. J’imaginais un instant le courage et l’endurance dont il avait dû faire preuve pour monter jusqu’ici, il y a quatre mille cinq cents ans, équipé comme il l’était, sans pouvoir compter sur la présence de chemins et d’abris. Il devait tout de même être doté d’un sacré sens de l’orientation et d’une bonne constitution ! Maintenant tout est si facile avec les balises, les refuges confortables, les équipements et textiles modernes ! Fallait-il qu’une raison impérieuse le pousse à entreprendre une telle expédition. S’agissait-il d’un berger recherchant des pâturages pour ses troupeaux, d’un chef de clan ? Pourquoi est-il venu mourir ici, assassiné par des ennemis ou des voleurs de bétail ? Le mystère à peine défloré est loin d’être éclairci et le sera probablement jamais.

On passa en un instant de la lumière d’une Sibérie inhabitée gémissant sous le blizzard, à la pénombre de la pièce surchauffée, résonnant des conversations allègres. La transition fut brusque, presque suffocante. Il fallait s’habituer à l’obscurité et à la différence de température mais on se laissait rapidement gagner par la bonne humeur ambiante et les senteurs appétissantes. On se casa tous à la table où étaient installés nos deux prédécesseurs déjà aux prises avec une soupe et une bière. On était serrés. Un autre randonneur arriva. On se serra davantage comme s’il n’y avait pas de place ailleurs. Enrôlée dans la septième compagnie, « Groupir ! Il faut reste groupir ! ». Mais si l’on parle peu pendant que l’on marche, le moment de se restaurer est aussi celui de partager les blagues et les anecdotes. Les paroles fusaient, en allemand. C’était pour moi un brouhaha duquel s’échappaient quelques mots connus qui me faisaient comprendre grossièrement le sens de certains propos. De temps en temps, l’un ou l’autre me traduisait des bribes de conversation. J’avais presque envie de répondre « Ce n’est pas la peine, je comprends tout de même un peu ce qui se dit même si je n’y réponds pas, me sentir parmi vous, me suffit ».

On se contenta d’une collation légère, mais chaude : de la soupe, du thé, du café et pour les inconditionnels, l’incontournable bière.

Le moment de se remettre en route est toujours une épreuve qui oblige à s’activer sous peine de grelotter. Surtout lorsque c’est une descente qui suit la reprise car elle génère peu de chaleur.

Pas de poste de douane dans ces hauteurs glacées, mais c’était pourtant ici précisément que l’on passait de l’Autriche à l’Italie.

Sans être très ardue cette descente était néanmoins assez abrupte et accidentée. Elle requérait de l’attention et imposait des haltes pour resserrer les rangs. Le sentier chaotique s’affranchit de l’altitude en se frayant un chemin entre d’agressives dents rocheuses dans un paysage désolé offrant des perspectives somptueuses. Pas de neige sur ce versant, qui s’exposait aux rayons du soleil quand ils voulaient bien crever le voile blanchâtre.

Depuis le temps que je marche en solitaire, j’avais oublié ce qu’était la lente progression des groupes, ponctuée des arrêts des uns ou des autres pour cause de douleurs, de fatigue ou de matériel à réajuster, ralentissant considérablement la cadence. Quand on est seul, on ne concède des arrêts qu’à ses exigences personnelles mais en équipe, le problème est multiplié par autant d’éléments que compte le groupe. La marche sans être trop hachée, s’avérait cependant agréable puisse que rien ne pressait. J’avais vaguement pensé aller jusqu’à Certosa, mais je pouvais m’arrêter à Vernago si je n’avais pas assez avancé. Inutile de saboter les étapes sous prétexte de vouloir gagner du temps, la météo déplorable de la veille m’avait fait suffisamment prendre d’avance.

Après les rochers et les caillasses, la randonnée se transformait en promenade dans les alpages. Le temps s’améliorait, la température était délicieusement agréable. On tomba les parkas et on ouvrit largement les polaires. Dans le creux de la vallée, le lac de Vernago ( Vernagt en allemand ) était une turquoise qui ferait dire, s’il se trouvait dans un tableau, que le peintre avait outrageusement forcé le trait. Nous rencontrâmes des moutons tatoués en bleu comme des stroumpfs, des vaches affectueuses qui, à grands coups de langue, récoltaient sur nos mains et nos bâtons, le sel dont elles étaient friandes.

Les fonds de vallées se ressemblent presque tous, tout au moins pour ce qui concerne la nature des chemins. On laisse la terre battue pour le macadam, les bordures d’herbes folles pour les murets et les glissières de sécurité avant d’entrer dans les villages. Vernago était une charmante petite localité, apparemment de villégiature, qui s’étirait sur la berge du lac. J’aurais pu m’y arrêter pour passer la soirée, mais il était encore tôt. Et je n’étais pas fatiguée. Pour mes coéquipiers, c’était la fin de l’aventure : ils terminaient ici l’infime partie du sentier E5, qu’ils avaient entamée à Oberstdorf. Nous vîmes tous au centre du village leur bus qui devait les emmener à Merano, attendant devant la station. Comme ils ne voulaient pas patienter plus d’une heure et demie pour prendre le suivant, on bâcla les adieux à une intersection juste devant le panneau marquant l’entrée du village. On remit à jamais le pot de l’amitié que l’on s’était promis partager pour sceller chaleureusement notre cohabitation de deux jours qui nous avait fait affronter ensemble le froid, le vent, la neige, l’orage et les « Graupelschauer » ( douches de grêlons ). Ils rentrèrent dans le village en jacassant, alors que je prenais silencieusement le chemin opposé qui courait sur la digue. On se retourna une fois ou deux pour lancer des signes du bras avant de glisser dans nos futurs respectifs.

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1 Mittelberg - Certosa
 

Le chemin était facile à trouver. Après le barrage, il longeait le versant dans l’intimité de la forêt. Je sentais un vide omniprésent mais pas dérangeant. Je devais me réhabituer à ma solitude, marcher sans chercher devant ou derrière des coéquipiers, sans être à l’affut des petites discussions qui surgissaient à telle ou telle occasion. Immédiatement autour de moi, ce fut le silence. Ne m’accompagnait que le bruit feutré de mes pas sur la terre souple et humide et au loin le grondement continu de l’activité de la vallée. Je n’étais pas triste, le souvenir de cette compagnie me laissait un sentiment agréable. J’avais la sensation de me retirer du monde comme si je m’évaporais : je devenais virtuelle.

Je descendis ainsi jusqu’à Unser Frau in Schnals ( Notre-Dame de Schnals ). Charmant petit bourg, cossu, qui avait tiré profit de l’illustre ancêtre trouvé dans les glaces en lui édifiant un bâtiment à mi-chemin entre le parc d’attractions et le musée archéologique. L’objet de toute leur attention n’avait cependant pas pris sa retraite ici. Dans un premier temps, l’Autriche avait kidnappé ce sans-papier momifié pour l’installer dans un de ses musées. Mais comme il avait été trouvé en territoire italien, il fut au centre d’âpres négociations entre les deux pays qui le revendiquaient. Finalement, l’Italie invoquant le droit du sol eut gain de cause. Et il fut définitivement installé au musée archéologique de Bolzano.

Il me fallut guère plus d’une heure pour arriver au terme de mon étape : Certosa, mais ici on dit plus facilement Karthaus, car on parle plus l’allemand que l’italien pour des raisons historiques. Suite au partage du Tyrol imposé par le traité de Saint-Germain-en-Laye signé en dix neuf cent dix neuf, la partie sud ou « Haut-Adige » devient italienne.

Je fis le tour du village pour dénicher un hôtel, mais force était de constater n’y en avait pas beaucoup dans le centre. Le seul ouvert était le « Goldene Rose***** », une véritable constellation à lui tout seul, d’un standing intimidant. Mais il y avait une pension plus à la mesure de mon porte-monnaie et de mes habitudes. Je frappai à la porte et une charmante dame m’accueillit avec un grand sourire. À mon discours bien rodé, elle répondit qu’effectivement elle pouvait me proposer une chambre avec petit déjeuner. Elle était petite et le lit démesuré ; j’avais l’impression d’arriver sur une plage à marée haute. Mais tout était impeccablement propre. Profiter des douches et des WC sans être obligée de courir à l’autre bout du couloir où descendre un ou deux étages, pouvoir prendre ses aises, étaler son linge ou sortir ses objets personnels sans crainte de les voir volés, est toujours en randonnée un luxe inouï.

Je n’avais pas d’autre choix que d’aller dîner à l’hôtel « Goldene Rose***** ». Pour ne pas arriver trop tôt, je fis le tour du village ; coquet et atypique avec son cloître joliment restauré, sa place arborant des bâtiments authentiques et une sculpture contemporaine originale qui changeait des éternelles saintes vierges ou des Christ en croix. Malgré ce petit interlude touristique, j’arrivai tôt. Trop tôt. Je m’y perdais un peu dans les horaires des repas. En Autriche, à six heures et demie maximum, le dîner est servi, mais en Italie du nord, bien que la mentalité et les coutumes soient calquées sur celles du proche voisin, on mange beaucoup plus tard. Je dus donc patienter au moins une demi-heure avant de pouvoir passer ma commande. Et quand enfin j’eus le feu vert, une marée de convives stylés en tenue élégante déboula dans la salle. Je compris qu’il s’agissait d’un arrivage de vacanciers ( qui ne semblaient pas être dans le besoin ) à qui l’on offrit un pot de bienvenue. Plantés comme des pingouins sur la banquise, un cocktail que d’autres pingouins en livrée blanche et noire venaient leur offrir, ils écoutaient religieusement le discours du directeur de l’hôtel, quelques-uns tapotant sournoisement sur leur i Phone dernier cri. Après quoi, les petits agglutinats se formèrent et se dissocièrent au gré des conversations, dans le but évident de lier connaissance en attendant le dîner qui leur fut servi dans la salle d’à côté. Spectatrice anonyme de ces plaisirs qui m’étaient étrangers mais fort distrayants, je savourais mes Knödel ( sortes de quenelles, le plat le moins cher de la carte ), spécialité typiquement autrichienne, moi qui n’en avais jamais mangé quand j’étais dans leur pays d’origine !

Les soirées d’une randonneuse ne sont pas très excitantes et feraient probablement blêmir d’horreur les vacanciers du Goldene Rose*****. Elles se résumaient à de la lecture, la rédaction des notes de la journée et luxe suprême, exceptionnel après une si belle étape… les deux derniers épisodes de Millénium 2 !

liengif

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