Via Alpina 2012, jaune & rouge (1) – Prologue et étape 1

Contrairement aux récits précédents, celui-ci ne paraitra pas par épisodes hebdomadaires. Le texte sera édité sur le site en 4 fois. Chaque publication, composée de plusieurs articles, correspondra à une partie de la randonnée:

  •  La première relate les 3 étapes initiales qui se sont déroulées en Autriche sur l’itinéraire jaune entre Wenns et Certosa.
  •  La seconde, la plus longue, retrace les étapes entre Certosa et Tolmezzo, toujours sur l’itinéraire jaune,.mais en Italie.
  •  Quant à la troisième, il nous ramène brièvement en Autriche sur l’itinéraire rouge entre Tolmezzo et Dom v Tamarju.
  •  Et enfin, la dernière, intégralement en Slovénie et sur l’itinéraire rouge nous contera les ultimes kilomètres entre Dom v Tamarju et Idrija.

Le texte est parfois long et la lecture à l’écran fastidieuse. Le récit dans son intégralité est publié en version « papier » et en fichier PDF imprimable.

A ceux qui sont abonnés au bulletin et qui m’ont suivie tout au long de mes pérégrinations, je me ferais un plaisir de leur adresser le fichier PDF de ce récit sur simple demande.

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site mittelberg certosa

La phase d’approche

 

« La paresse s’entretient par le repos,

le courage s’entretient par la fatigue »

( Proverbe chinois )

 

Nous étions installés confortablement dans le bus qui ne semblait attendre que nous en gare d’Imst. Mon voisin, cul-de-jatte ventripotent, était vautré sur le siège côté fenêtre serrant sur sa bedaine mes bâtons. Il était certainement content du privilège d’être enfin considéré comme un passager à part entière. Le début de son voyage s’était déroulé dans des conditions lamentables : dans le premier train qui partait de Kehl au petit matin, il était coincé dans le fond du wagon étouffant sous des tonnes de valises. Dans le deuxième, il trouva une toute petite place dans le filet à bagages au-dessus des sièges, le cul dans le vide et les sangles battant la mesure au rythme des oscillations de la rame. Pensez donc, un rapide à destination de Venise au début des vacances ne pouvait être que surpeuplé ! Dans le troisième, un omnibus s’attardant dans toutes les gares autrichiennes, sa situation s’était quelque peu améliorée : il s’était retrouvé en compagnie de quatre autres sacs à dos dont les propriétaires chahutaient et discutaient bruyamment à proximité. Ce compagnon qui renfermait toute ma fortune de nomade s’appelle Bariloche. Comme valoche ou sacoche. Une parenté lointaine certainement. Mais comment peut-on avoir affublé d’un nom aussi grotesque un sac à dos, les stratégies commerciales m’échappent un peu. Bariloche était un novice qui ne pouvait se prévaloir que d’une expérience de cinq jours entre Oberstdorf et Wenns en deux mille onze.

Il faisait beau. Trop peut-être. Quand un temps aussi radieux faisant suite à une longue période de grisaille ensoleille une journée de transfert, prologue d’une grande randonnée, je suis partagée entre espoir et inquiétude, ne sachant pas si cette embellie marque le début d’un changement durable ou entrouvre une parenthèse souriante mais éphémère auquel cas ce serait un gâchis. Cette situation ressemblait étrangement à celle de l’année précédente pour ma reprise de la Via Alpina. J’avais rejoint le col du Simplon sous un soleil qui liquéfiait tout. Ces conditions très fatigantes mais cependant rêvées pour apprécier les panoramas, s’étaient prolongées une douzaine de jours. Elles furent relayées par d’interminables étapes dans le brouillard ou sous la pluie qui me volèrent ce que j’étais venue chercher, érodant progressivement mon entrain.

Mittelberg - Certosa

Nous étions prêts à nous endormir, Bariloche et moi, bercés par les virages et le ronron du moteur, et c’était pourtant le moment de réfléchir. Avant, il avait suffi d’enchaîner les correspondances dans les différentes gares du parcours entre Kehl ( ville allemande située près de Strasbourg ) et Imst sans se poser de questions. Mais à présent, il fallait prendre une décision. Le bus passait à Wenns avant de remonter la vallée du Pitztal, desservant toute une série de petits villages et terminait sa course à Mittelberg. Si j’avais voulu être puriste, c’est-à-dire respecter la règle du « tout à pied », j’aurais dû descendre à Wenns, puisque c’était là que, onze mois plus tôt, j’avais arrêté mon itinérance, terrassée par un colibacille belliqueux et acculée par la reprise du travail imminente. Rien de plus facile que de renouer avec la Via Alpina ici, le bus faisait une halte précisément devant l’hôtel où j’avais passé la dernière nuit de ma randonnée. J’étais déjà équipée de mes chaussures de marche, il ne me restait qu’à endosser mon Bariloche. Mais il me manquait l’essentiel, à savoir la motivation et l’énergie. Altérées au fil des kilomètres de voies ferrées, fondues sous l’effet de la canicule. Alors en pareil cas, j’ai le don de me trouver des excuses ou des justifications : distance trop grande entre Wenns et Mittelberg, absence de chemin dédié aux piétons. Trente sept kilomètres, c’est-à-dire deux étapes en fond de vallée sur une piste cyclable ou pire, sur la route. Pas attrayant, je n’avais pas très envie d’emprunter aux autres itinérants leur voie de communication : chacun sa route, chacun son chemin… chacun son rêve, chacun son destin, comme le dit la chanson. Et moi, mon rêve, ce n’était pas d’être un vélo ou une voiture, mais un simple piéton qui ne se grise pas de vitesse et qui revendique le droit à la lenteur.

Nous arrivâmes à Wenns. Lutte intérieure : marche contrainte contre commodité coupable. Le combat était inégal. Le peu de courage qui me restait ne faisait pas le poids devant la facilité. Je renonçai à entreprendre une si longue étape. S’ébaucha alors la vague idée de couper la poire en deux. Peut-être pour gommer partiellement cette renonciation trop rapide qui me donnait l’impression de tricher. Aller en bus jusqu’à Saint-Léonard, à mi-parcours, et continuer ensuite à la force du mollet.

Galerie de photos

1 Mittelberg - Certosa
 

Saint-Léonard, village de vacances d’été et d’hiver. Une poignée de randonneurs descendit. J’hésitai à les suivre. Il fallait se décider rapidement. « J’y vais, j’y vais pas… » Mais le bien-être dans lequel je me complaisais avait annihilé progressivement toute volonté et me suggéra encore d’autres faux-fuyants : fatigue du voyage, chaleur excessive, piste cyclable que je pressentais introuvable… Et puis quelques raisonnements philosophiques ou comptables : quelle gloire y avait-il à vouloir faire quelques kilomètres à pied, dans cette chaleur, alors que j’avais devant moi probablement cinq semaines de marche ? Que représentait ce petit tronçon qui m’enthousiasmait si peu au regard de la totalité de l’itinéraire ?

Les portes se refermèrent, le bus redémarra coupant court aux tergiversations et enterrant le compromis. À chaque station, l’habitacle se vidait un peu plus. Nous finîmes, Bariloche et moi, par être les seuls passagers. Le bus s’arrêta au milieu de nulle part. Le chauffeur coupa le moteur.

Surprise, je lui demandai en allemand si c’était le terminus.

–         Oui me répondit-il, je ne vais pas plus loin.

–         Mais vous n’allez pas Mittelberg ?

–         Mais c’est Mittelberg !

Une bouffée de chaleur nous cueillit sur le marchepied. Une réception cuisante qui me fit oublier instantanément les regrets de ne pas avoir commencé ma randonnée à Saint-Léonard ou à Wenns.

Mittelberg dans mon esprit ne pouvait être autre chose qu’un village avec une église, quelques maisons, un ou plusieurs hôtels et au moins un commerce. Non, Mittelberg c’était une fin de petite route, un nœud de sentiers de randonnée, un pont enjambant un torrent, un unique hôtel et une bâtisse dont on ne savait si c’était une ferme ou une extension de l’hôtel. Un troupeau de vaches chamoisines. Rien d’autre. Cette réalité contrariait mes plans. J’aurais voulu acheter encore quelques victuailles pour confectionner les pique-niques des prochains jours et un tube de crème solaire. Si le soleil avait l’intention de cogner de cette façon le lendemain, je pourrais rivaliser avec n’importe quelle écrevisse sortant du court-bouillon.

J’inspectai un petit peu les lieux pour chercher le départ de mon sentier. Pas de logo de la Via Alpina mais quelques panneaux de randonnée indiquant clairement les différentes destinations. Une pancarte dont la décrépitude me faisait suspecter que l’information n’était plus d’actualité, mentionnait un refuge à trente minutes de là, qui offrait la possibilité de manger et dormir. Mon road book n’en parlait pas. Que faire ? Monter jusqu’à ce fameux refuge puisque j’en avais encore grandement le temps et redescendre s’il n’était pas possible d’y passer la nuit ou aller directement à l’hôtel « Steinbock » de Mittelberg à deux pas d’ici ? J’hésitai, encore une fois. D’un côté cette petite demi-heure de marche pour rallier « Gletscher Hütte », appellation alléchante qui signifie « refuge du glacier », était la maigre compensation du tronçon que j’avais esquivé et qui me faisait gagner un peu de temps sur l’étape du lendemain. Je n’avais même plus le courage de fournir le moindre petit effort, anéantie par cette chaleur implacable. Les promenades débutant en plein après-midi me paraissent toujours plus difficiles que celles que l’on entreprend au petit matin à la fraîche lorsque les réserves d’énergie sont encore intactes.

Je décidai de mettre un terme définitif à tous ces atermoiements et de tirer un trait sur ces repentirs.

Seulement deux voitures devant l’hôtel. Il n’y avait pas foule. Je sollicitai une chambre. Elle était coquette, propre, confortable pour un prix modique. Je demandai à la patronne si la poignée de maisons que je voyais au loin recélait un magasin car je n’avais pas eu la présence d’esprit tout à l’heure en passant avec le bus de regarder s’il y avait des commerces, pensant en trouver à Mittelberg. Oui, me répondit-elle. Je me délestai de mon sac et mes grosses chaussures faites pour les sentiers ardus et les roches tranchantes. Vingt minutes de chemin de promenade en baskets légères et tenue de ville pour aller, autant pour revenir, un ridicule substitut au tronçon dont je venais d’amputer la Via Alpina. La vraie randonnée commençait le lendemain.

Je trouvai dans le pâté de maisons ce que je cherchais.

La montagne en période de canicule nous contrarie de façon presque permanente. La journée, on a de cesse de fuir la chaleur ardente pour se réfugier dans le moindre creux d’ombre, s’abandonner au moindre souffle de vent. Le début de soirée est magique, apaisant mais éphémère. Et dès que le soleil commence à s’éteindre, caché derrière les versants ou les nuages, une fraîcheur soudaine s’installe, obligeant à endosser un pull et à rechercher les derniers rayons, ceux-là même que l’on avait fuis pendant toute la journée, si caressants à présent.

C’est presque en grelottant que je dînai à la terrasse. À deux tables de moi, un randonneur mangeait, absorbé par l’étude de ses cartes. Et à l’autre bout, deux filles, randonneuses elles aussi, discutaient gaiement devant une bière.

Je mis longtemps à m’endormir, repensant à cette journée qui se terminait, une journée de changement de peau, de vie et de statut. Je savais qu’une grande randonnée marque une coupure, plus nette encore en pays étranger. Je quittais mon environnement, ma famille et mes amis. Je gardais le contact uniquement avec mes proches, mais me déconnectais du reste. Tout cela serait différent quand je reviendrais. Les journaux traiteraient d’autres sujets et d’autres évènements, les géraniums aux balcons seraient en fleurs, les champs de maïs auraient cerné mon village d’une large ceinture plus haute qu’un homme. Je me replongerais dans ma vie d’avant, la reprenant là où je l’avais laissée, comme après un long sommeil.

Étape 1, de Mittelberg à Braunschweiger Hütte

 

« Je n’ai pas peur de la route
Faudrait voir, faut qu’on y goûte
Des méandres au creux des reins
Et tout ira bien… »

( Noir Désir )

 

Je me levai tôt, certainement aussi tôt que pour aller au travail. Quel paradoxe ! Le soleil et l’impatience de démarrer sont plus efficaces que n’importe quel réveille-matin. Apparemment l’aubergiste n’était pas aussi pressée de commencer sa journée que ses clients. Les deux randonneuses et moi commençâmes de nous servir au buffet qui était déjà préparé en salle à manger. J’avais oublié la veille au soir de me renseigner sur les horaires et comme les hôtels sont davantage faits pour les touristes qui se lèvent tard que pour les marcheurs, il est rare de pouvoir se faire servir aux aurores. L’étape n’était pas très longue, mais je ne voulais pas tarder à me mettre en route. D’une part, par souci d’échapper à la canicule car le ciel dégagé et l’air limpide mijotaient certainement quelques mauvaises surprises pour l’après-midi ou la soirée. D’autre part, comme l’étape présentait une dénivelée de mille mètres, je serais probablement fatiguée et des haltes risquaient d’être nécessaires voire indispensables car je n’étais pas suffisamment entraînée. Ce n’étaient pas ces petites promenades dans les Vosges des dernières semaines qui me permettraient d’affronter d’emblée de telles montées.

Le vrai début était là, au départ de la grande piste, sous les panneaux qui indiquaient « Gletcher Hütte » et « Braunschweiger Hütte », après le pas de géant qu’un bus m’avait épargné. La pente était douce, elle devait donc être facile. Mais curieusement, elle me fatiguait. J’ai toujours trouvé curieux que ces larges chemins faits pour les véhicules tous terrains, à la déclivité plutôt modeste avaient le détestable défaut de générer plus de fatigue que les petits sentiers fantaisistes pourtant plus raides. La fatigue est une notion relative. Elle ne résulte pas seulement du travail que fournissent les muscles et le cœur. Elle est assujettie à d’autres facteurs : la monotonie et la répétitivité du geste l’accentue, alors que la variété, l’effet de surprise, la recherche permanente d’équilibre et de posture ont tendance à la faire oublier. La carte était rassurante, la piste s’arrêtait un peu après « Gletcher Hütte ». Je dépassai deux randonneurs qui avaient probablement bivouaqué dans les environs. L’un se brossait encore les dents dans l’eau du torrent alors que l’autre finissait de ranger ses affaires. Cette rencontre me divertit un peu car ce chemin n’arrivait pas à me réveiller complètement.

Gletcher Hütte n’était pas la gargote qui semblait se dessiner de loin. Plutôt avenante, elle aurait donné l’envie de s’y arrêter s’il n’avait pas été si tôt. Pour autant, elle se flattait d’être le refuge du glacier, or le glacier, ici, il n’y en avait pas la moindre trace. La maison était entourée d’alpages gras. Même en tenant compte du réchauffement climatique, on ne pouvait pas imaginer qu’il descendait autrefois jusque-là.

Un peu plus haut, près de ce que je croyais être un hangar, je distinguai une silhouette immobile au milieu du chemin. Avec l’approche, je constatai qu’il s’agissait en fait de la station de départ d’un monte-charge dont les filins se perdaient au loin dans les hauteurs de la montagne. Une jeune fille attendait. On se salua en allemand. Je ne saurais dire laquelle des deux entama le dialogue. Mais je me souviens qu’elle me demanda où j’allais. Je compris assez bien ses demandes contrairement à mon habitude. Par manque de pratique, je mélange allègrement l’anglais et l’allemand et ceci d’autant plus que je connais certains mots dans une langue et pas dans l’autre. Je lui demandai si elle parlait anglais et curieusement elle me répondit qu’elle le maîtrisait mieux que l’allemand.

–     Vous n’êtes pas allemande ou autrichienne ?

–     Non, je suis slovaque.

Elle m’expliqua alors qu’elle allait à Braunschweiger Hütte, et qu’elle attendait quelqu’un qui devait venir la chercher.

–     Moi aussi je vais à Braunschweiger Hütte. Qui doit venir vous chercher ?

–     Je ne sais pas.

Je ne saisissais pas bien son problème. Elle était jeune, vêtue d’un pantalon fantaisie à carreaux, confortable mais pas précisément fait pour la randonnée. Elle avait d’étranges godillots montants, une casquette et un sac à dos léger d’écolier. Enfin bref, aucun article qui semblait sortir d’un magasin de sport et je me dis que c’était peut-être l’équipement des marcheurs des pays de l’Est. Voyant un groupe de randonneurs beaucoup plus bas, je lui demandai si c’était eux qu’elle attendait.

–     Non, je pense que la personne sera seule.

–     Et d’où vient-elle ?

–     Je ne sais pas.

–     À quelle heure doit-elle arriver ?

–     Elle devrait être là !

–     Si vous voulez, vous pouvez venir avec moi, mais je ne connais pas le chemin, c’est la première fois que je viens ici.

–     Si ça ne vous dérange pas, on peut attendre cinq minutes et si mon guide ne vient pas on montera ensemble.

Le mystère s’épaississait. Qui était-elle ? Que faisait-elle ici ? Son équipement et son accoutrement faisaient d’elle une promeneuse mais pas une adepte de la randonnée. Sans être une étape particulièrement redoutable, la montée à Braunschweiger Hütte n’en était pas pour autant une promenade de santé.

En cinq minutes, on a le temps de discuter et trouver des réponses à ses questions. À moi qui vantais le prix modique de ma chambre à l’hôtel « Steinbock » de Mittelberg, elle m’apprit qu’elle avait dîné et passé la nuit à Gletcher Hütte gratuitement. Devant mon étonnement, elle m’expliqua que c’était un arrangement avec Braunschweiger Hütte où elle allait travailler comme serveuse pendant les deux mois d’été. Le temps passait, son convoyeur n’était toujours pas en vue. Elle se décida donc à partir avec moi. Elle téléphona probablement pour avertir qu’elle avait trouvé quelqu’un qui pouvait l’accompagner. Avant d’entamer notre cohabitation de trois heures, nous procédâmes aux présentations : elle se nommait Viera. Comme je m’y attendais, elle marqua de la surprise lorsque je lui dis que je m’appelais Martine. Quand on est une femme, s’appeler Martine dans tous les pays situés à l’est de la France, équivaut à dire: « Je m’appelle Wolfgang ou Peter ». Martin qui se prononce Martine est un prénom masculin. Je levai sur le champ toute ambiguïté en précisant que mon prénom se traduisait par Martina.

Sa jeunesse et son petit bagage me laissèrent supposer qu’elle serait plus rapide que moi. Elle se défendit de ces spéculations arguant qu’elle n’était pas une grande randonneuse.

Je ne mis pas longtemps avant d’être en proie aux premiers dilemmes ; plusieurs itinéraires étaient possibles. Je ne voulais pas que l’on s’embarque dans une variante trop acrobatique. Alors je restai fidèle à la Via Alpina, espérant qu’elle était peut-être mieux balisée et moins difficile.

Que dire de la montée ? Elle était belle, nous hissa dans les hauteurs, délaissant peu à peu les alpages douillets pour aller caracoler dans les rochers sévères. On faisait quelques pauses pour prendre des photos, pour souffler un peu, pour admirer la superbe cascade qui jaillissait à proximité.

Viera me suivait à courte distance. Me rattrapait de temps en temps quand j’hésitais sur la direction à prendre. Se laissait distancer pour consulter son portable ou donner un appel. Nous parlions peu en marchant, c’était difficile car le sentier étroit et tortueux nous obligeait à rester l’une derrière l’autre.

Nous nous arrêtâmes brièvement au pied de la cascade qui couvrait de son grondement les quelques mots que nous tentions d’échanger. Je la pris en photo sachant pertinemment que le résultat serait d’une banalité affligeante, qu’elle se révèlerait pareille à toutes les chutes d’eau qui illustrent invariablement les catalogues touristiques. Certains éléments du paysage se laissent peu apprivoiser et leur beauté n’a de valeur que sur le vif à moins de bénéficier d’une lumière ou d’un angle particulier et d’être un tantinet artiste. J’avais presque l’impression que je la photographiais par devoir, pour ne pas oublier l’ambiance dont elle entourait notre montée. Mais elle me laissait perplexe. Qu’y avait-il au sommet de ce lit qui se cachait à nous : un lac, un cours d’eau qui venait de plus haut ?

Le chemin s’amusa un moment à se jouer de nous. Il semblait tout d’un coup ne vouloir s’adresser qu’à des randonneurs expérimentés. Il arbora au niveau d’une épingle à cheveux entre les rochers, un panneau où figurait le pictogramme d’une petite échelle, signe qu’il fallait faire quelques exercices d’escalade. Je m’en voulus soudain d’avoir choisi cette option quand je vis Viera manifester de l’inquiétude. Elle me rappela qu’elle n’était qu’une débutante. Carte à l’appui, je lui démontrai qu’il était trop long de revenir en arrière pour prendre l’autre variante. Même si nous en avions eu le temps il nous aurait fallu redescendre près de quatre cents mètres et les remonter ensuite. Mais heureusement les craintes furent de courte durée. Le passage ne fut ni périlleux ni excessivement long.

Un banc aussi providentiel qu’incongru était installé sur un replat. Loin de tout, dominant la vallée qui se perdait au loin dans les profondeurs brumeuses jusqu’à Wenns. Havre de paix incontournable aussi nécessaire que les balises sur le chemin ou les panneaux aux bifurcations. C’aurait été faire preuve de beaucoup d’ingratitude de ne pas s’y arrêter. Quelqu’un avait pris le temps de le placer ici pour les seuls randonneurs qui faisaient l’ascension. Les bancs d’habitude se trouvent à proximité des parkings ou des villages et sont destinés aux marcheurs qui fatiguent vite ou qui veulent pique-niquer. Dans un accord tacite, on s’installa. Elle sortit un énorme sandwich tandis que je grignotai pour me donner une contenance, la marche me coupe toujours l’appétit. Cette pause fut l’occasion de poursuivre notre discussion hachée et décousue. D’où l’on venait, ce que l’on faisait dans la vie, pourquoi l’on était ici. Je n’osai pas trop m’aventurer sur le terrain de la géographie ; je situai avec beaucoup d’approximation la Slovaquie sur une carte de l’Europe et je ne savais même pas avec certitude quelle en était la capitale. Renseignement qui me vint au détour d’une phrase quand elle me dit qu’elle habitait à cinquante kilomètres de Bratislava. Je la croyais étudiante, mais elle m’avoua être professeur de slovaque pour des adolescents de collège. Spontanément, parce que je sentais que nous jouions dans la même catégorie, je lui dis que j’étais moi aussi enseignante. C’est une information que je délivre maintenant avec beaucoup de discernement car je n’aime pas toujours les discussions et raisonnements qu’elle amène. Je lui demandai si elle aimait son métier. Sans l’ombre d’une hésitation, elle me lança un « non » sans appel ; elle était déçue, ce n’était pas ce qu’elle attendait. Les élèves n’étaient pas intéressés et son travail consistait à faire la police. Je lui dis que j’avais plus de chance qu’elle car j’enseignais une matière assez fortement coefficientée à l’examen, à des élèves plus âgés qui avaient passé le filtre d’une sélection. Les problèmes de discipline étaient donc moins aigus et l’intérêt des étudiants, bien que perfectible était tout de même assez palpable. Mon constat était moins sévère que le sien. Je luis dis que j’avais longtemps aimé exercer mon métier mais arrivée à mon âge, je ressentais de la lassitude comme il en aurait été ainsi pour n’importe quelle profession. Fixant un point invisible dans le ciel où commençaient à se former quelques nuages blancs, comme pour donner corps à ses regrets, elle me dit qu’elle aurait voulu être hôtesse de l’air car elle aimait les voyages. À défaut, elle venait travailler ici pendant les deux mois d’été. C’était une façon financièrement avantageuse de pouvoir s’évader. J’en conclus que les professeurs en Slovaquie ne devaient pas être grassement payés s’ils étaient obligés d’aller trouver un job hors de leurs frontières pour avoir l’illusion de voir le monde.

Après les rochers, on accédait à un autre monde. Un monde de neige et de glace. Magnifique. Nous étions éblouies. Je retrouvai les sensations des superbes étapes de montagne sauvage. Celles qui font passer de l’ombre à la lumière. De la chaleur étouffante au vent frais des cimes. La piste qui montait à notre droite continuait sa route sur la glace comme si de rien n’était.

La fatigue s’accumulait. Nos haltes se firent de plus en plus fréquentes. Sortant de je ne sais où, probablement de l’autre variante que nous avions délaissée, une randonneuse solitaire tenta de nous rattraper. Elle nous adressa spontanément la parole. Enfin, disons plutôt à ma coéquipière. Je compris à travers ses propos rapides que c’était elle l’accompagnatrice que Viera attendait. Après une brève discussion dans un allemand difficile, elle prit la tête du convoi. Et nous voilà parties en file indienne sans plus nous préoccuper des intersections ou des balises. De temps en temps, notre guide faisait une pause détaillant ce qui nous entourait. Bientôt, sur une épaule de la montagne habillée d’hermine, le refuge, si petit de là où on était, égratignant l’azur, semblait nous attendre. Vers treize heures, nous posions le pied sur la terrasse du bâtiment qui se révélait être finalement imposant. Nous fûmes accueillies chaleureusement par toute l’équipe occupée à la vaisselle. On nous offrit un petit verre de schnaps en guise de bienvenue. Je me demandais si c’était une habitude de la maison ou si c’était un geste pour me remercier du convoyage. Après quelques minutes, je retrouvai mon statut de simple randonneuse, laissant le personnel du refuge à ses discussions. Viera fut conduite à ses appartements. On lui octroya probablement une journée de repos car je ne la revis plus.

Après un gros bout de gâteau accompagné d’un café, j’allai m’installer sur un banc longeant le mur à l’abri du vent et de la foule faisant face au glacier. Je savourai ce moment de plénitude aux portes du paradis. Au loin, trois petites cordées, pointillés dispersés sur la surface blanche et bleue progressaient avec lenteur. Comme il n’y avait aucun chemin sur la glace, elles semblaient avancer au hasard. Je suivais du regard leurs méandres inexplicables dictés probablement par une logique de sécurité qui visait à éviter les ponts de neige et les crevasses.

Il n’était décidément pas tard et sitôt ma fatigue envolée je commençai à craindre que cette oisiveté se transforme en ennui. J’avais tant été confrontée au mauvais temps l’année dernière que, ne pas profiter du beau temps pour avancer me semblait du gâchis. Je consultai mes cartes. À cette heure, il m’était encore possible de rallier Gaislachalm, le topoguide prévoyant quatre heures de marche. Comme toujours j’étais partagée. Le paysage était grandiose. Le gîte suivant ne pouvait certainement pas l’égaler. Je tournicotais, perplexe, devant le chemin qui tout doucement s’élevait sur le versant ensoleillé jusqu’à se perdre dans les escarpements de Pitztaler Jöchl. Une femme qui semblait connaître les lieux me conseilla de prendre une autre voie qui montait dans la neige, mieux balisée et plus facile derrière le col. J’ai horreur de ces conseils qui se heurtent à la logique. D’ici, l’itinéraire prévu par la Via Alpina me paraissait parfaitement tracé et sans grande difficulté. Ce que cette marcheuse proposait, était à priori moins évident. Mais bien sûr, je n’étais pas derrière le sommet pour savoir ce qui se cachait. J’hésitai encore quelque temps, non pas sur l’itinéraire à prendre, mais sur le fait de me lancer. Je consultai encore ma montre. Non décidément, la journée n’était pas encore très avancée. J’endossai le sac et repartis, optant pour l’itinéraire conseillé et où je voyais, rassurée quelques randonneurs redescendre.

Oh ! Je ne suis pas allée bien loin. J’ai dû monter une demi-heure, et cette fatigue que je croyais effacée me cloua presque sur place aux premières difficultés. Elle voulut me rappeler qu’il n’était pas raisonnable, pour une première journée de dépasser onze cents mètres de dénivelée. Sans insister, je fis demi-tour et retournai au refuge. Cette tentative eut le mérite de débarrasser ma conscience d’éventuels futurs remords. Je réservai mon lit et consacrai une partie de l’après-midi à me reposer pour extirper cette fatigue sournoise qui se faisait oublier tant que je ne sollicitais pas mon corps et ressurgissait au moindre effort.

Vers dix sept heures, une marée déferlante de brume monta et enfla entre les sommets. Le refuge se remplit graduellement pendant tout l’après-midi et à l’heure du repas, la salle pleine comme un œuf bruissait d’un brouhaha incessant dépassé de temps à autre par quelques éclats de voix ou de rires. Presque toutes les tables étaient occupées par des groupes animés. Je mangeai en solitaire, silencieuse face à cette représentation divertissante. Épisodiquement, quelques rayons obliques traversaient la salle comme des traits d’arbalétriers. Tous les visages se tournaient alors vers les fenêtres et les conversations se figeaient quelques instants avant de reprendre de plus belle. Comme rien ne me retenait à table, j’allai m’asseoir sur un rocher dominant la vallée devant le refuge. Le spectacle était saisissant. Les sommets drapés dans des châles ouatés, tour à tour, se camouflaient, se dénudaient dans un effeuillage imprévisible et féerique. Tantôt le soleil dominait cette chorégraphie nébuleuse, tantôt il s’effaçait pour ne ressembler qu’à une lune falote plongeant la montagne dans la fraîcheur. On entendait à peine le vent siffler. Je restai là, grelottant un peu, malgré ma polaire. Discrètement, vinrent s’amasser sur l’esplanade les convives, serrés les uns contre les autres, appareil photo en main, un vêtement sommairement glissé sur les épaules. Le recueillement fut de courte durée. Les conversations du réfectoire un temps oubliées, reprirent. La froidure de la nuit qui tombait incita les spectateurs à regagner le refuge. Cette magnifique parade n’était hélas pas de bon augure. Le rideau tomba, je rentrai avec les retardataires.

Ma journée se termina au fond d’un dortoir sombre par quelques pages virtuelles de mon ebook qui me plongèrent dans les malheurs de la pauvre Jane Eyre.

 liengif

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