Via Alpina 2011. Etape 32, de Madau à Zams am Inn

« Le paradis terrestre est où je suis. »

(Voltaire)

La journée commence sous les meilleurs auspices : temps merveilleux qui selon les informations d’internet va se maintenir toute la journée. De plus le petit déjeuner est de grande classe : une longue table recouverte d’une multitude de plats et de jattes remplis de charcuteries, de fruits, de céréales, de fromages, de pains, de … la liste serait encore longue ! Cette inéquation entre mon appétit matinal de moineau et la profusion me désole. J’aurais envie de goûter à tout, mais passé la première tartine, je sais que je devrai déjà me forcer.

Promesse d'un autre monde

 

Un homme, … non, un Monsieur me demande si la place en face de moi est libre. Je l’invite à s’asseoir. À mes propos laborieux, il répond spontanément en bon français. Je m’en étonne car les autrichiens ne sont pas très polyglottes à part les jeunes qui apprennent l’anglais en classe. Mon interlocuteur me dit qu’il est allemand et que sa femme est française. Il est absolument charmant avec ses manières délicates et si ce n’était son accent on le prendrait pour un gentleman anglais. Nous échangeons longuement sur nos souvenirs de randonnées. Il a derrière lui une vie nomade bien remplie. À présent, son âge lui dicte des itinérances plus courtes et des étapes moins ambitieuses. La marche pour elle-même n’est plus maintenant son seul objectif. Aujourd’hui, il va monter à Memmingerhütte. Dans son sac, les affaires de randonnée ont laissé une petite place aux pinceaux, papiers et aquarelles. Pour apprivoiser le paysage, poser du fini sur l’infini. Mariages entre action et contemplation, mouvement et immobilité. Marcher, choisir un lieu ou s’installer. Se laisser ravir (dans ses deux acceptions) par l’ambiance. Prendre le temps d’examiner les détails d’une courbe, s’emparer de l’immatérialité d’une luminosité, saisir la fugacité d’une ombre, penser la justesse d’une couleur. Enfin rompre les amarres et s’attaquer à l’œuvre, les yeux et l’esprit entraînés dans un mouvement de pendule entre le sujet et le papier. Moins rapide qu’une photo, l’aquarelle demande un talent différent et patient, mais laissera par le temps qu’il faut pour l’exécuter des souvenirs ineffaçables plus exacts.

Entre le monde d'en-bas et le monde d'en-haut

On quitte toujours à regret une conversation agréable. Nous déplorons de ne pas nous être rencontrés plus tôt car nous aurions pu agréablement meubler notre repas du soir pour enrichir nos échanges.

Je ne l’invite pas à marcher avec moi, car mon chemin est plus long que le sien. Je voudrais ce soir arriver à Zams.

Il fait presque froid quand je sors sur la terrasse pour les derniers préparatifs. Madau, humide et cendré de l’ombre des versants semble terminer sa nuit ou peiner à se tirer de ses tourments de la veille alors que les sommets en caparaçon virginal se découpant dans l’azur agrippent déjà les premiers rayons de soleil. De telles visions sont des réserves d’énergie pour des regains de vitalité.

Le monde d’en-bas.

La première partie de la journée se joue sur ce que j’appelle un segment interchangeable, c’est à dire une piste sans éclat surprenant, identique à tellement d’autres, jouant le rôle de jonction ou de prologue à des chemins de caractère, plus typiques. Un homme me devance, suivant son chien qui court loin devant lui. Il le perd de vue, le rappelle par de stridents sifflements répétés à chaque intersection. Le chien revient une fois, deux fois. À la suivante, il a pris la poudre d’escampette laissant son maître dans l’expectative. Je le dépasse. Longtemps après, je croiserai son compagnon fougueux qui, mû par son instinct, avait fait le choix du bon chemin, mais ne voyant pas son maître arriver retournait le chercher.

Le monde intermédiaire

Le « Materialseilbahn » autrement dit, le téléphérique chargé d’acheminer matériel et victuailles au refuge de Memminger marque la fin de la piste. Un petit pont chevauchant un torrent ouvre la porte d’entrée d’un monde sauvage promis aux uniques marcheurs. Au moment où j’arrive, deux minibus, déversent une délégation de randonneurs bruyants. Comme tous les groupes, ils mettent un temps infini à se mettre en route, si bien qu’en moins de temps qu’il faut pour le dire je ne les verrai ni ne les entendrai plus.

Le chemin monte d’abord entre les arbres, qui se font remplacer par des arbustes se raréfiant à leur tour pour laisser un chemin dépouillé qui badine dans les prairies, grimpant à la recherche du soleil. Je suis assez surprise de rencontrer autant de monde. Entendons-nous bien, ce n’est pas une procession et je dirais-même que les petites fourmis arpenteuses multicolores sont très dispersées sur le chemin, mais après tant d’étapes où je n’ai rencontré personne en dehors des parcours réputés ou commercialement valorisés, je trouve que cette montagne a une vie. Une montagne comme je l’aime, simple, sans fioritures, sans gadgets tapageurs pour aguicher le chaland.

Le monde d’en haut.

La transition se fait en une quinzaine de minutes environ, à une altitude approximative deux mille mètres ; timide tentative par petites touches blanches, éparses, cachées dans les recoins sombres, se coalisant au fil de la montée pour donner une résille blanche de plus en plus dense, drapée autour des rochers et percée de quelques herbes rebelles. La neige est là, recouvrant la tête et les épaules des montagnes d’un linceul capitonné. D’un coup de baguette magique, elle inverse les valeurs : la lumière vient du sol, le bleu du ciel que le contraste accentue semble l’absorber. La neige transforme une photo en son négatif. Négatif, mot bien mal choisi puisque le résultat est féérique.

Memminger Hütte en vue

Au fond d’un cirque paradisiaque suspendu, le petit refuge perdu dans cet océan de blancheur se réchauffe au soleil, adossé à la paroi raboteuse d’un sommet tutélaire. Quelques randonneurs flânent, et sur un versant une harde de bouquetins paisibles fourrage dans la neige à la recherche d’une touffe d’herbes ou d’une bouchée de lichen. J’aime bien ces animaux plutôt placides qui semblent s’accommoder de la cohabitation, vaquant à leurs occupations sans s’effaroucher du passage des humains. Contrairement aux chamois et aux cerfs qui épient de loin et cèdent le terrain. L’habitude d’être chassés probablement.

La pause « Skiwasser » est devenue un rituel depuis deux jours. Obligatoire et agréable. Mon colibacille gagne du terrain et dans ce genre de mal il faut s’abreuver à outrance pour essayer d’enrayer l’infection. Mais ce que je bois, ne va pas là où il faut : le soleil, le vent et l’effort me déshydratent tant que l’eau s’évapore par tous les pores de ma peau.

Il faut encore une bonne heure pour atteindre le Col de Seescharte. La neige à présent n’a plus la délicatesse d’épargner le chemin. Elle se fait même de glace dans certains passages ombragés où je ne me sens pas le pied très sûr. Forte de ma première expérience en terrain boueux et glissant, je chausse les crampons. Quel luxe de pouvoir mettre le pied n’importe où, sans s’occuper de l’inclinaison ou de la présence de verglas ! Que de fatigue économisée ! C’est si efficace que je les garde jusqu’au sommet bien que le risque de chuter ne soit pas probant dans le haut de la montée.

E4, E5, Via Alpina, ça se bouscule au portillon de Seescharte !

Retour au monde d’en-bas

Après un raidillon rocheux accidenté et équipé de cables, Il faut se faufiler dans un passage étroit ménagé entre des crocs qui mordent le ciel pour accéder au col qui se dévoile au dernier moment. Les ultimes minutes de montée sont toujours exaltantes parce qu’on attend comme un cadeau la suite, encore invisible et imprévisible, qui jaillira d’un seul coup. Des bribes de conversations me parviennent avant que j’y arrive. Un col représente une pause pour tout le monde. Même sur un chemin quasi désert, il est fréquent de trouver un petit rassemblement improvisé au point culminant : on se déleste du sac, on s’assoit, on boit, on mange, on prend quelques photos façon «  à la japonaise » c’est à dire du groupe souriant posant devant le paysage ou façon « calendrier des PTT » c’est à dire du paysage sans le groupe. On parle ou on se tait. On contemple un peu, passionnément, à la folie ou pas du tout quand on n’est trop occupé à parler beaucoup. L’avantage d’être seul permet de ne pas escamoter ces instants magiques.

Seescharte est la dernière frontière de la journée : la neige n’a pas droit de séjour estival sur l’adret. Ce creux de vallée qui se dessine devant moi, après l’éblouissement de la réverbération, me paraît terriblement sombre, malgré le soleil intense. Le chemin va d’abord dégringoler dans un décor aride de cailloux avant d’aller, longuement musarder dans les prés, les forêts claires ou touffues, batifolant au dessus d’un torrent jusqu’à Zams.

Landeck avec, en toile de fond, les premiers sommets de ma via Alpina de 2012
Landeck avec, en toile de fond, les premiers sommets de ma via Alpina de 2012

J’arrive après une descente qui n’en finissait pas, dans un village amorphe. Tous les commerces sont fermés et les restaurants pas encore ouverts. Un couple que j’ai vu de loin à plusieurs reprises sur mon chemin a les mêmes préoccupations que moi. Trouver un lit. Je me greffe à eux et tout en prospectant, nous discutons un peu. Ils font pour quelques jours une partie du « É’funf ». Le premier hôtel est complet, le deuxième me semble luxueux. Mais en Autriche, le luxe ne se paie pas aussi cher qu’en Suisse.

Ce soir je n’ai pas faim, je suis fatiguée et parcourue de frissons. Dans un premier temps, j’accuse le soleil et la neige d’insolation, mais il faut se rendre à l’évidence, mon microbe pathogène a pris l’avantage, même si j’ai voulu minimiser les symptômes pendant la journée. Je me contente d’aller acheter des yaourts et des bouteilles d’eau aromatisée à la station service située à cent mètres. Et pour compléter mon repas deux cachets d’aspirine pour faire tomber la fièvre.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes Holzgau – Memminger Hütte et Memminger Hütte – Zams

 

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