Via Alpina 2011. Etape 31, d’Holzgau à Madau

« Qui trop écoute la météo, passe sa vie au bistrot. »

(Proverbe breton)

La malédiction autrichienne me poursuit. J’avais négocié un petit déjeuner très matinal et m’étais levée aux aurores espérant que la pluie nocturne assidue se serait tarie. Mon air catastrophé exhorte l’hôtelière à me redonner courage en me promettant que le temps devrait s’améliorer d’ici une à deux heures. Je patiente, diffère mon départ, scrutant le ciel pour y déceler la confirmation d’une embellie. Mais les nuages se relaient, se délestant sans relâche. Lasse d’attendre, à huit heures quarante cinq, je me décide à aller braver les éléments, armée d’un dérisoire petit parapluie.

Le village désert se noie sous des marres hérissées comme de la chair de poule. Les clapotis, écoulements et dégoulinements lui jouent un requiem interminable. Mon avance est rythmée du splatch de mes pas sur la chaussée ruisselante. Mon pépin crépitant de l’averse soutenue, assorti au gris du ciel me fait un faux plafond. Terrassé de brusques crises de tétanie, car à défaut de pouvoir me l’enlever, le vent se venge en lui infligeant des luxations de baleines que je dois réduire à chaque instant. Et en milieu de matinée, un orage supplétif me condamne à le ranger de peur de le voir se transformer en paratonnerre.

Triste Holzgau
Triste Holzgau

Malgré ce déchaînement, mon état d’esprit n’est pas le même que celui du mois précédent, où découragée j’avais pris le parti d’arrêter. En premier lieu parce que je suis reposée et d’autre part parce que je crois à une réelle amélioration. Elle a été annoncée par plusieurs médias. Ce n’est probablement qu’une question de délai. Un autre sujet d’inquiétude à l’évolution graduelle me préoccupe ce matin. Partie de Strasbourg avec une insignifiante cystite, j’avais pensé qu’elle régresserait spontanément. À présent, elle se rappelle à moi en des termes plus douloureux.

Fumer de l'eau ne tue pas
Fumer de l’eau ne tue pas

Le chemin n’est pas très aventureux : il se contente de remonter la vallée jusqu’à Bach, sans jamais s’éloigner des zones habitées. Après un coude à quatre vingt dix degrés, il s’engage dans un sillon latéral grondant des colères d’un torrent furieux. Chemin bifide : rive droite pour la Via Alpina, rive gauche pour le sentier  européen de grande randonnée E5. La rencontre est prévue quelques kilomètres plus haut, au hameau de Madau.

Madau, c’est un hôtel, une ferme, une chapelle. Il doit être onze heures et demie quand j’arrive et la pluie redouble. Je suis trempée jusqu’à la moelle et j’ai froid. Une pause s’impose.

Instant délicieux que celui où l’on passe la porte du restaurant et qu’une chaleur vous enveloppe d’un habit douillet. Et pour vous retenir davantage, des effluves de cuisine plus convaincants que les menus prometteurs affichés ou disposés sur les tables.

Mon implantation va se faire par étapes.

Je commence par demander une «  Gulaschsuppe ». J’adore la soupe de goulash dont je ne suis jamais arrivée à reproduire le goût authentique au cours de mes quelques tentatives. Il pleut toujours. J’attends.

Chapelle de Madau
Chapelle de Madau

Je commande à présent un café, pas aussi irrésistible que la soupe, les autrichiens n’ont pas en cette spécialité le talent des italiens. Pas de changement à l’extérieur. Quelques groupes exaltés viennent se réfugier au chaud. Je patiente toujours, vaguement distraite par l’animation croissante qui gagne le restaurant.

Je vais ensuite questionner l’aubergiste sur ce qui se trame là-haut. Même réponse que ce matin. Je lui demande à combien il estime le temps qu’il faut à l’amélioration pour se confirmer. Exercice de doigté sur le clavier de son ordinateur, conclu par le verdict d’un clic. Et c’est la grande claque : il ne faut pas s’attendre à un mieux avant trois heures et demie ou quatre heures. La pluie est maintenant mêlée de neige.

Finie l’attente tintée d’espérance béate, il faut maintenant peser le pour et le contre des options qui se présentent. Repartir à seize heures pour monter à Memmingerhütte est possible, mais dans quelles conditions ? Aurais-je encore après cette longue halte le courage de retourner affronter le froid et la dénivelée ? Carte à l’appui, j’évalue les possibilités de rajouter à l’étape de demain, le reste de celle d’aujourd’hui. Conclusion, c’est jouable s’il fait beau. Il neige maintenant à gros flocons. Une neige de giboulée de printemps.

Question incontournable sans laquelle je ne peux envisager faire un choix qui ne serait pas remis en question : y a-t-il encore de la place pour dormir ?

Plus de chambres, mais il reste quelques lits dans le dortoir. Je dois me décider rapidement, car il ne pourra pas refuser les lits à ceux qui viendront après moi. D’accord, je prends.

Dans le même temps, cette décision qui s’est jouée sur un coup de dé coupe court aux interminables tergiversations et m’offre une issue tangible à cette journée.

Il ne me reste plus, après la douche et les tâches quotidiennes qu’à meubler intelligemment cette après-midi qui se dessine devant moi : lecture, sieste, panaché qui s’appelle ici Radler, observation de l’évolution du ciel, écriture, thé, re-lecture, re-observation de l’évolution du ciel. Re-re-lecture, re-re-observation de l’évolution du ciel… En résumé, un programme cyclique avec quelques variations à chaque révolution.

Vue de la terrasse de l'hôtel de Madau, après la pluie
Vue de la terrasse de l’hôtel de Madau, après la pluie

La neige a enfin cessé à seize trente environ conformément aux prévisions webistiques, laissant un ciel bourrelé qui exhale des vapeurs desquelles filtrent des luminosités irréelles. Les sommets sont blancs et l’on devine d’ici que la couche de neige n’est pas qu’une poudrée légère.

Dix huit heures trente, c’est l’heure de passer à table. La salle est presque pleine. Tous les naufragés qui voulaient aller plus haut ont jeté l’éponge ici.

À part Saint Tropez peut-être, peu de lieux peuvent se flatter de voir leur population grossir de trente fois en été. Et pourtant Madau y parvient. Au moment de manger, j’évalue le nombre de clients à une trentaine, et comme on ne recense qu’un seul habitant à l’année dans le hameau, le compte est vite fait !

C’est pour le moins une soirée colorée entre un patron enjoué qui plaisante avec chacun, des habitués des lieux qui semblent ici chez eux, des groupes de randonneurs qui descendent sans retenue des bocks de bière, un comique qui, du haut d’une chaise déclame à l’assemblée suspendue à ses lèvres quelques blagues déclenchant un tumulte de rires et dont je ne comprends pas un traitre mot et un groupe de jeunes qui exécute à l’accordéon quelques morceaux de musique locale émaillés de charmants couacs. À certaines tables, les convives euphoriques galvanisés par les rythmes entraînants et par l’alcool, s’enchaînent soudain et s’animent d’un mouvement de roulis énergique. On se croirait à la fête de la bière à Munich. Moi, la française étrangère aux coutumes locales, regarde cela d’un œil amusé, comme un spectacle distrayant, incapable de participer à ces scènes de liesse.

Au milieu de cette euphorie, une serveuse m’apporte une énorme salade multicolore abondamment saucée et surmontée d’un magnifique « octopus austrius » ou poulpe d’Autriche. La bestiole s’obtient très facilement : il suffit de prendre une saucisse viennoise, de la fendre en quatre sur les trois quarts de sa longueur et de la saisir au grill. Les tentacules s’ouvrent et s’enroulent alors sous l’effet du supplice comme les pétales d’un lis martagon.

Finalement, je ne regrette pas cette soirée, je ne m’y serai pas ennuyée !

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape  Holzgau – Memminger Hütte

 

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