Via Alpina 2011. Etape 30, d’Oberstdorf à Holzgau

« Le futur a été créé pour être changé.  »

(Paulo Coelho)

Craintes infondées et fantasmes de sédentarité à la durée de vie éphémère. L’envie de replonger dans ma transhumance ne tarde guère à refaire surface et le quotidien routinier regagne vite en fadeur. À mesure que le temps passe les regrets épaississent avant de se muer en ébauche d’épilogue. La fin août m’offre une fenêtre opportune de quelques jours de liberté avant de reprendre le travail. La volonté de me raccommoder avec ce chemin me convainc qu’Oberstdorf n’est finalement pas si loin de chez moi. La décision est prise d’offrir un dénouement digne à cette saison. Il y avait eu du vert, du bleu, du rouge. Il ne manquait par rapport au projet initial que le jaune.

Le transfert en train entre Kehl (près de Strasbourg) et Oberstdorf, empruntant un itinéraire différent de celui que j’avais pris quatre semaines plus tôt, est absolument délicieux, irradié d’un soleil généreux. La voie ferrée sinue dans le moutonnement de la Forêt Noire et sur la rive du lac de Constance. C’est le genre de parcours qui vaut à lui seul le voyage. En milieu de journée, je retrouve Oberstdorf que je vois d’un autre œil. Mais toujours aussi animé.

Mes premières préoccupations sont de trouver :

    1. une carte pour la suite du parcours
    2. un lit pour ce soir.

Ce qui m’oblige à me rendre :

    1. dans une librairie
    2. à l’office du tourisme

La librairie spécialisée dans le tourisme et la randonnée n’a pas la carte que je désire. Mince, c’est la tuile ! Ne connaissant pas la qualité du balisage, je ne peux pas m’en passer. Je me lance dans des explications difficiles avec une vendeuse mais la Via Alpina semble lui être un parcours inconnu. Ses réponses sont émaillées d’une onomatopée énigmatique récurrente « éfun’f » qui prend toute sa signification quand elle me montre le sigle sur un topoguide. Il s’agit du sentier européen E5, qui attire apparemment beaucoup de randonneurs ici. Une carte qui présente ce parcours fait finalement mon affaire, puisque les deux itinéraires se superposent jusqu’à Wenns.

Tout se déroule à l’office du tourisme avec l’efficacité germanique légendaire : l’hôtesse me trouve une pension de famille un peu en périphérie de la ville près de Saint Loretto, sur le début de la voie jaune. Je retrouve chez l’hôtelier l’accueil attentionné si naturel dans les pays de tradition germanique où l’on s’enquiert de votre satisfaction et de vos souhaits avec le sourire.

Les prévisions météo sont optimistes pour demain. Ce soir, jeudi 25 août, j’ai l’impression que tout est prêt pour redémarrer.

Christlsee, entre Spielmannsau et Oberstdorf

Je pars à la fraîche, car fin août sert aux premières heures de la journée des restes de nuits revigorants. J’avais oublié à quel point la montagne pouvait être belle. Sous des plafonds de nuages et noyée dans des bains de vapeurs, quatre semaines plus tôt, elle était devenue neurasthénique ; et m’avait contaminée de son chagrin. Aujourd’hui elle revit, elle respire, elle explose de couleurs. Je vibre avec elle. Il aura fallu qu’on se sépare pour mieux se retrouver. Elle n’est probablement pas plus admirable que celle que j’avais vue en Autriche : elle est comme une star de cinéma que les parures et les feux de la rampe mettent en valeur et qui devient presque quelconque quand elle est vêtue d’oripeaux et sous la lumière blafarde d’un plafonnier.

Je marche seule, mais je ne ressens pas l’isolement. Je repère de temps à autre une présence humaine. Les allemands sont des marcheurs. En groupe, en couple ou seuls. Le parcours est idéal : une montée jusqu’à au refuge de Kemptner Hütte où l’on s’arrête pour manger voire pour dormir avant de redescendre par le même chemin, par un autre ou pour continuer jusqu’au col.

Je redécouvre l’exaltation de la montée qui dévoile progressivement les hauteurs dépouillées et illuminées qui se marient si bien avec un azur parfait. Le vent est de la fête. Joyeux. Brosse les herbes, chahute les branches, nettoie le ciel. Un hélicoptère s’invite aussi secouant la montagne de son vrombissement spasmodique. Il tourne autour du refuge comme un gros bourdon avant de se poser. J’imagine un accident ou une urgence, mais quand je suis en passe d’arriver à Klempferhütte, il décolle ne laissant pas derrière lui une ambiance de drame.

Vers Kempter Hütte

Klemptner Hütte est peuplé : les randonneurs abandonnés à leur paresse contemplative ont investi les tables, les bancs, les rebords de fenêtres des dortoirs et même le toit en pente douce d’une remise. La vue est magnifique et inciterait à se poser là. Mais il n’est pas même treize heures. Ma triste expérience en matière de météo m’a appris la méfiance à ce sujet : il faut toujours profiter au maximum du beau temps pour avancer et se laisser la possibilité de raccourcir les étapes suivantes en cas de pluie. Je commande un «Brot und Speck» (pain et lard) que j’accompagne d’un merveilleux élixir désaltérant le « Skiwasser » (littéralement eau de skieur) qui est tout simplement un demi-litre d’eau fraîche aromatisée d’un délicieux sirop. Le soleil et le vent m’ont tant déshydratée que je trouve cela divin.

Cascade de Simms

Il me reste un peu de montée avant d’atteindre le col de Mädelejoch. À ce point précis, marqué d’un ancestral panneau décati où figure un aigle héraldique, je quitte l’Allemagne et repasse en Autriche. Je ne serai restée en terre germanique que le temps de deux étapes et demie et je n’y aurai dormi que deux nuits.

Le temps n’est déjà plus aussi irréprochable. Quelques nuages épars semblent naître du néant et cheminent tous dans la même direction, poussés par un courant d’air venu du sud.

La descente est facile et agréable. Tellement enthousiasmée par mon premier skiwasser, j’en commande un à la ferme-auberge de Roßgumpenalm. Ah, déception, il ne faudrait jamais récidiver. Il est tiède et a la saveur de grenadine des plus ordinaires.

Le chemin rencontre une cascade spectaculaire, et comme toutes les cascades à distance respectable d’un parking, elle constitue le but d’une promenade. À partir de là, le chemin fait place à un boulevard où le flux de touristes montant croise celui qui descend.

Domestic'art
Domestic'art

L’étape prend fin à Holzgau, typique petit village, à la propreté autrichienne qui comme beaucoup de communes que j’ai vues, sait allier traditions et modernité. Subtil mariage entre les activités agricoles et les offres d’hébergements pour vacanciers.

Le gîte « Chez Martin » attend à l’entrée de la bourgade les nomades du Wanderweg E5 et accessoirement de la Via Alpina. Assis sur un banc devant la porte, un homme âgé observe, philosophe peut-être devant le spectacle ordinaire de la vie. Je le dérange dans ses pensées. Il se met en quête de la responsable qui m’accueille avec beaucoup de gentillesse et me conduit à une chambre à la propreté irréprochable. Je reste admirative et perplexe devant les chamallows géants qui se pavanent sur les lits. Je dissèque l’œuvre d’art joufflue faite de la couette et me promets de retenir le procédé du pliage. Sitôt démantelée, sitôt le protocole oublié.

Comme hier, je pars manger sur une terrasse. La fatigue, la douceur du soir en font un moment enchanteur, mais derrière les sommets se jouent les préliminaires inquiétants d’affrontements atmosphériques.

Décidément, l’Autriche pourtant si accueillante serait-elle l’ennemie d’un soleil durable ?

 

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étape  Oberstdorf – Kemptner Hütte et Kemptner Hütte – Holzgau

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