Via Alpina 2011. Etape 29, de Mindelheimerhütte à Oberstdorf

« Si nous sommes dans la joie, gardons-nous de porter nos pensées au-delà du présent.  »

                                         (Horace – poète latin)

Mon lit était installé sous la pente du toit, avec au dessus de ma tête le vasistas. Accroché comme un tableau et qui s’imposait à moi dès que j’ouvrais les yeux. Sans même me lever. On connait le « Bleu Klein », il y a ce matin le « Bleu Minderheimerhütte ». Carré d’azur outrageusement irréprochable bordé d’un cadre perlé de gouttelettes de cristal scintillant au soleil. Vraiment, ce ciel en fait trop ! Aussitôt la machine à penser redémarre, chamboulant les décisions d’hier par le ressac des questionnements d’aujourd’hui engendrés par les perspectives d’une amélioration significative. Je n’aime pas cette sensation d’être aspirée dans un tourbillon ininterrompu d’arguments qui se contredisent et qui reviennent inlassablement à la charge. Et je dois dans ces circonstances m’obliger à geler cette boucle infernale par une résolution de bon sens : profiter de cette journée à venir sans tirer de plan sur la comète et différer à ce soir la décision de continuer ou d’arrêter, devant les bulletins des prévisions météo de l’office du tourisme d’Oberstdorf.

Dans les refuges d’altitude, tout le monde part tôt. On se retrouve donc tous ensemble à vouloir prendre son petit déjeuner avant de démarrer. Et ici on a l’habitude de gérer le coup de feu. La facture des consommations et de la nuitée a été réglée la veille. On fait la queue au comptoir pour obtenir sa collation, la somme d’euros en main, avec l’appoint si possible correspondant au prix du Frühstück qui est selon son choix et son appétit Klein oder Gross. On mange, on ramène son plateau. On met ses chaussures ( encore mouillées!) et on sort sans tarder pour finir de se préparer et fermer le sac, comme s’il fallait à tout prix grappiller la moindre parcelle d’un soleil si avare.

Après Mindelheimerhütte, sommets déchiquetés

L’altitude par beau temps met à pied d’œuvre le randonneur dans un paysage féérique. Depuis quand n’avais-je plus vu cela ? De la lumière, de la transparence, du bleu profond sur des verts éclatants.

Le peuple marcheur éclate dans la joie et les babillages : les groupes ou les solitaires, diffusant dans toutes les veines qui rayonnent autour du refuge, replongent les uns après les autres dans leur itinérance.

Le chemin est si beau. J’avais oublié comment un soleil généreux avait le talent de rendre éblouissant tout ce qu’il touche. J’avais oublié ce que voulait dire « à perte de vue »; j’avais oublié les sommets orgueilleux égratignant l’à-plat bleu, les couleurs vives des fleurs piquetant joyeusement le tapis de verdure, les escouades improvisées d’oiseaux sillonnant l’azur en piaillant d’ivresse. J’ai non seulement retrouvé la vue, mais surtout la joie d’avoir retrouvé la vue. Une joie qui me donne des ailes ou plutôt des jambes.

Je marche, je savoure les kilomètres plus que je les compte. D’ailleurs, rétrospectivement, je n’ai plus qu’une vague idée de la longueur de l’étape. J’avais aujourd’hui l’attention requise par toute cette immensité, les froides pensées d’hier uniquement attachées à mes pas et à un univers triste et rétréci, balayées par la contemplation et un regain de gaieté de circonstance. Je suis cependant animée d’un sentiment sous-jacent étrange. Me sens comme en sursis. Le détestable temps des jours précédents a écrit une fin précipitée à cette randonnée en me vidant de ma motivation et le soleil d’aujourd’hui qui semble se contenter de n’être que le dernier vœu du condamné, ne suffit pas à me projeter dans des étapes futures pour l’immédiat. La machine est enrayée. Le cerveau avait anticipé et avait imposé progressivement l’objectif d’arrêter à Oberstdorf.

Le sentier est sauvage. Ne requérant que peu d’efforts. Une trace à flanc de montagne, pimentée de courtes montées pour passer des surplombs, avant la longue descente en direction de la large vallée qui se déploie dans un lointain évanescent. Épisodiquement, le conflit intérieur engendré par la vue du magnifique ciel bleu resurgit. Mais en fin de matinée, les premières fleurs de coton éclosent derrière les sommets, bourgeonnent, explosent, avant de dériver en rangs épars. Ils ne seront cependant jamais de taille à gommer l’impression de beau temps.

Birgsau : l’ambiance change. On passe du petit chemin tortueux désert à de la piste horizontale qu’il faut partager avec les groupes piétons et les cyclistes. Ça sent la randonnée orchestrée par les associations de marcheurs, les collectivités, les professionnels du tourisme. Il y a de nombreux panneaux indicateurs, des bancs, des restaurants. Quelques kilomètres plus loin, Faistenoy est le centre névralgique de toute cette activité : trois parkings presque remplis et un téléphérique qui tourne à plein régime comme au plus fort de la saison de ski. Car j’ai omis de dire à ceux qui ne sont pas férus de sport d’hiver qu’Oberstdorf est un centre renommé de ski et sa réputation tient surtout à ses tremplins de saut. Tous les ans, la ville organise des compétitions de niveau international.

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Il n’est pas très tard lorsque j’arrive dans la périphérie d’Obersdorf. Je m’attarde à la charmante petite chapelle de San Loretto, cherchant à repérer par simple curiosité la suite de mon chemin. Un chemin qui passe du rouge au jaune. Un chemin qui, en fonction des informations de l’office du tourisme, se fera peut-être demain ou plus vraisemblablement l’année prochaine.

La ville grouille de monde. C’est le cliché de la station touristique, ni laide ni superbe, exagérément achalandée, pensée pour les indécrottables consommateurs, sportifs en dilettante.

L’office du tourisme détient la clé de mon avenir. Avant de me saisir du bulletin météo photocopié qui dort sur un présentoir, je suis un peu fébrile. Je veux une réponse tranchée : ou du grand beau temps pour plusieurs jours ou de la pluie forte. Pas de ces phrases toutes en nuance parlant de temps variable, de possibles éclaircies ou aggravations, qui en définitive obligent à se décider en tirant à pile ou face.

Mais les prévisions sont sans appel, le couperet tombe : nuages, pluie, neige en altitude pour plusieurs jours. Une condamnation qui a au moins de mérite de faire taire sur le champ les insidieuses questions. La seule qui est pertinente à présent est :

« Bitte, who ist der Banhof ? »

Et puis, c’est la course. D’abord reprendre un semblant d’apparence citadine dans les toilettes de l’office du tourisme en se débarrassant des oripeaux crottés avant de traverser au pas de grenadier la bourgade avec l’espoir de trouver un train rapidement pour ne pas passer d’interminables heures d’attente nocturnes dans les gares allemandes et arriver chez soi au petit matin. Tout s’enchaîne avec une précision d’horloger. Au guichet de la gare, on me délivre un horaire détaillé du trajet et des correspondances. Le train pour Ulm est là. Il partira dans trente minutes. Le temps d’aller m’acheter un gâteau au sucre, superbe rectangle de pâte moelleuse et aérée surmontée d’une généreuse et croquante couche cristallisée qui me fait penser, la couleur en moins et le goût en mieux, à ces éponges qui grattent avec leur dos. Piètre lot de consolation au goût de renoncement qui satisfait l’estomac à défaut de l’esprit.

Les voyageurs envahissent le quai, commencent à monter dans le wagon. Je les suis. Je me revois au moment où je gravis le marchepied, faire le mouvement inverse et descendre sur le quai incandescent de Brig. C’était il y a presque quatre semaines, le 27 juin et nous sommes le 26 juillet. Fin de l’aventure.

Balsamine de l'Himalaya

Le gâteau a fait diversion quelques minutes, mais le voyage en train est long. Mon sac à dos a changé de statut ; quatre semaines à voyager dans mon dos comme un ange gardien, il se retrouve assis à coté de moi ; sale, meurtri. Seul témoin de ma transhumance effacée par un rapide changement de tenue dans des toilettes de l’office du tourisme. Il ramène à la surface les souvenirs et ravive les regrets de cette fin précipitée. Doucement, le roulis anesthésiant du train et le défilement accéléré de la campagne allemande derrière la vitre me délivrent de mes pensées qui se combattaient encore sur l’issue à donner à cette randonnée. A présent les dés sont jetés : l’heure est à l’analyse. Je quitte presque en froid ce chemin qui malgré lui m’avait amenée au bord de l’écœurement, comme quand on s’oblige à terminer un repas trop copieux ou indigeste. Je suis un peu inquiète et crains que cette amertume ne soit si forte qu’elle ne m’empêche de repartir. Là, je rêve d’occupations paisibles qui ne se soucient pas des inconstances du ciel, de grasses matinées douillettes sous la couette à écouter la pluie marteler le toit, je rêve de salles obscures, de soirées télé. Je rêve à tout ce que j’avais fui ; et je sais dans mon for intérieur qu’il ne me faudra pas plus de deux jours pour que tous ces fantasmes se transforment en plate routine.

En réalité je vais chercher le repos. Et au delà du repos, j’attends de mes souvenirs qu’ils me réconcilient avec la marche.

La joie du retour est un nouveau départ qui étouffe l’impression sous-jacente d’inachevé et d’échec partiel.

Je regrette cependant qu’il manque une semaine à mon projet. Je devrai la rajouter à la saison prochaine qui s’annonce déjà longue.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape  Minderheimerhütte- Oberstdorf

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