Via Alpina 2011. Etape 28, de Schröcken à Mindelheimerhütte

« Quand un monde de déceptions et d’ennuis s’abat sur vous, si l’on ne s’abandonne pas au désespoir, on se tourne soit vers la philosophie soit vers l’humour. »

(Charlie Chaplin)

Décider de s’arrêter avant le terme n’est pas une décision qui tombe comme un couperet. C’est la finale d’une lutte qui a opposé deux orientations engagées depuis plusieurs jours, une lutte faite d’abord d’escarmouches imperceptibles et sporadiques qui, par la répétition des journées maussades, s’accentuent jusqu’à devenir une guerre d’usure. Les averses et les marées de nuages acariâtres disputent aux éclaircies le pouvoir d’infléchir la décision. Il semble que la réflexion piétine et pourtant insidieusement, les éléments se mettent en place faisant évoluer la tendance. Ce matin ce que je vois dans le ciel me permet d’établir clairement ma stratégie. Une fois de plus, il s’étouffe sous une déferlante de cendres. Il ne pleut pas, mais on n’en est pas loin. Tout se conjugue pour me faire accepter l’enterrement du projet de marcher encore une semaine comme je l’avais prévu avant mon départ. J’irai jusqu’à Obersdorf, à la jonction de la voie rouge et jaune. Je me renseignerai à l’office du tourisme sur les prévisions météo : si elles sont pessimistes, je m’arrêterai et en cas contraire je poursuivrai.

Une douce attention pour les morts

Mais pourrais-je au moins aller jusque-là ? Je dois passer à des altitudes supérieures à celles d’hier et je crains que l’enneigement me contraigne à renoncer à l’étape du jour. C’est donc dans l’expectative que je me mets en route, guettant dès qu’il est possible les hauteurs au loin.

Le parcours est réellement très beau et m’entraîne dès mes premiers pas dans une montée de plusieurs heures. Je marche sans déplaisir, sans ferveur excessive, avec un sentiment de contrariété : quelle que soit la réponse du bulletin météo, je n’aime pas cette fin de randonnée. Jusqu’à présent, mes itinérances se sont toujours achevées en apothéose, avec cette double sensation de satisfaction et de nostalgie. Celle-ci se termine en queue de poisson, noyée par une impression de lassitude et de médiocrité. Dans une solitude qui m’est devenue inutile et même pesante car je n’ai rien pour la meubler : même mon ombre a fini par m’abandonner.

Chaudron pour faire le fromage

Ce petit coin d’Autriche à la frontière avec l’Allemagne a tout ce qu’il faut pour attirer les marcheurs qui, malgré la grisaille sont venus en nombre : une ancienne ferme d’alpage reconvertie en musée, un village de vacances à mi-pente, un petit lac (Korbersee ou lac des corbeaux) non loin de là, certainement superbe sous le soleil, un col disposant d’un parking pour laisser la voiture (Hochtannbergpass) et un refuge (Widdersteinhütte) un peu plus haut, couronnant une belle ascension pour se délasser et se restaurer. Après quoi, le chemin sauvage et facile navigue comme sur la crête d’une vague, entre Mittelberg à bâbord et Warth à tribord, colonies de toits s’étalant dans la cuvette de vallées verdoyantes. Curieusement, alors qu’il gravite à des altitudes supérieures à celles d’hier, il ne rencontre pas le moindre confetti de neige, comme si le col de Schadona avait fait barrage aux flots de nuages venus de l’ouest. Les sommets environnants arborent des collerettes blanches et dans quelques recoins traînent des napperons épars, percés de la lame d’herbes coriaces ou de fleurs héroïques.

Le sentier serpente entre amas de roches grises et prairies rases alternant les tronçons de cailloux et de boue. La pluie, même si elle ne tombe pas ne se fait pas oublier. Son souvenir est là, matérialisé par les flaques, les ornières profondes et les bourbiers gluants qui obligent à des détours. Depuis des jours, il ne me faut pas plus de dix minutes de marche, hors les tronçons goudronnés ou gravillonnés, pour avoir les chaussures enduites d’un apprêt ragoutant et le pantalon maculé jusqu’au milieu de la jambe. La lessive est un défi quotidien et mettre les pieds le matin dans des chaussures sèches une utopie.

Le chemin du paradis

Je fais quelques rencontres, ce qui aurait presque tendance à me surprendre, tant les marcheurs s’étaient faits rares depuis plusieurs jours.

Le croisement de Gemstelkoblach, signalé d’une modeste borne est un point stratégique de ma randonnée : c’est le rayon de soleil de la journée, la note de réconfort qui oppose un peu d’optimisme à la sensation d’échec qui estampille cette fin de randonnée. Cet endroit précis est la frontière presque immatérielle (comme la plupart de celles passant en altitude) qui marque mon entrée en Allemagne. Il ne manque plus maintenant, au défi que je me suis lancé avant mon départ sur la Via Alpina de passer dans tous les pays de l’arc Alpin, que la Slovénie. J’ai derrière moi : Monaco, la France, l’Italie, la Suisse, le Liechtenstein et l’Autriche.

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La neige des derniers jours

Ma première rencontre en terre germanique sera un paisible bouquetin couronné de majestueuses cornes broutant sans s’inquiéter de moi à un jet de pierre du chemin. Je tente de me remémorer la faune sauvage que j’ai pu croiser pendant mes quatre semaines de marche, et le bilan est bien maigre. Des cerfs dans le télescope du gardien du refuge de Burghütte, un chamois au cours de mes démêlés avec les éléments avant-hier au dessus de Buchboden. J’essaie de m’expliquer cette rareté. Je n’ai probablement pas été assez attentive, mais cette distraction n’est pas une raison suffisante. Je suppose que les itinéraires que j’ai empruntés en Suisse étaient trop fréquentés, traversaient une montagne trop investie d’installations mécaniques et trop peuplée de troupeaux bruyants. En Autriche, mon chemin n’a jamais vraiment eu l’audace de s’éloigner des vallées.

Doronic transis

Mindelheimerhütte est le terme de l’étape, situé à la confluence de plusieurs circuits. Il a dû, les jours derniers être assiégé par la neige comme le confirment les petits congères alignés sous les devers des toits. Il représente le stéréotype des grands refuges d’altitude : vaste salle à manger où l’on ne rentre qu’en chaussures propres et où chaque groupe ou individu, entre des va et vient incessants, vit sa vie, perpétrant un brouhaha continuel. Je trouve un peu à discuter avec une serveuse française venue de Grenoble qui me dit travailler ici pour l’été. Elle voit passer de temps à autre quelques-uns de nos compatriotes qui font des parcours qu’elle ne connaît pas. Comme il y a du monde et du travail, elle ne s’éternise pas au delà du nécessaire.

Vers dix huit heures, je téléphone à la maison comme chaque jour, et fais part de ma décision très probable d’arrêter ma randonnée, car il m’apparait clairement qu’il faudrait un miracle pour me faire continuer : seule une prévision optimiste sans l’ombre d’un doute pourrait renverser la vapeur et me redonner l’envie de poursuivre.

Do not disturb… pendant le repas

À dix neuf heures trente ce miracle semble se produire ; avec une soudaineté imprévue, la salle s’illumine, traversée par des faisceaux obliques de lumière crue, taillés par le carré des fenêtres. Si nets qu’ils en seraient presque palpables. En moins d’une minute, la grande pièce se vide. Toute l’assistance se disperse devant le bâtiment, éblouie du spectacle d’une montagne grandiose et photogénique qui s’exhibe sous les feux d’un soleil couchant, suscitant réflexions admiratives et immortalisation de l’instant dans les mémoires numériques. Le ciel frondeur s’est dégagé à l’insu de tous avec ce clin d’œil qui semble dire « vous voyez de quoi je suis capable ! »

Ce brusque revirement qui me nargue ravive des indécisions que je croyais avoir enterrées. Il me semble inutile cependant de me laisser phagocyter par des pensées alternativement contraires et dans un sursaut de sagesse, je m’impose de ne plus y réfléchir et de me décider demain, en toute connaissance de cause, à l’office du tourisme d’Obersdorf.

Chaleureux bonsoir de la part d’un soleil quotidiennement absent

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape  Schröcken – Minderheimerhütte

 

 

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