Via Alpina 2011. Etape 27, de Buchboden à Schröcken

« Le renoncement est le fruit de tout apprentissage. »

(Christian Bobin)

Tout est hélas conforme à la prédiction : même pluie battante, même ciel lourd, mêmes paysages dégoulinants, même tristesse affichée dans les rues désertées de Buchboden. Les habitants restent terrés chez eux. Ce sale temps a au moins l’avantage de raffermir un peu plus ma décision d’arrêter alors que l’inverse m’aurait replongée dans des remises en question interminables.

J’entame ma montée pour Biberacher Hütte résignée à subir l’inflexible et féroce volonté céleste  : quatre heures pour arriver au refuge, une heure de plus pour atteindre le col de Schadona suivi d’une descente sur Schröcken.

Je ne discerne pas les sommets assaillis d’une marée de nuages gris.

Sur la large piste, mon ciel est la voûte du parapluie de Frau Bischof ; mais dès que j’abandonne la surface commode de l’asphalte pour les pièges glissants du petit sentier qui se faufile en sous-bois, mon dérisoire rempart contre l’eau me privant de l’appui de mes bâtons devient un embarras. Congédié, il rejoint prématurément une poche du sac et il ne me faut pas plus d’une heure à être trempée jusqu’aux os.

Sur les hauteurs de Buchboden

 

La pluie marque de courtes accalmies et dans le déferlement de nuages de nimbostratus qui ménage de modestes plages plus claires, je cherche les signes d’une amélioration perceptible. À chaque fois qu’un peu de lumière plus vive m’arrive, je veux y voir les prémices d’une éclaircie. Quelques minutes après, il me faut convenir que c’était un espoir vain.

Je traverse un hameau vide et plus haut, une ferme pataugeant dans les franges d’une étole blanche jetée sur les épaules de la montagne qui se dévoile le temps d’un souffle. Un troupeau invisible qui a abondamment souillé les alentours des bâtiments carillonne dans l’huis-clos de l’étable. Au moment où je traverse ce petit coin de vie, un homme sort d’une pièce qui doit être la fromagerie. Après un salut, je lui fais part de ma consternation face à cette météo calamiteuse. Et lui de me répondre pour me rassurer que la radio que j’entends tonitruer joyeusement prévoit une amélioration pour l’après-midi. Il est vrai que derrière moi, le ciel semble un peu s’alléger, mais hélas, devant, au dessus de Biberacher Hütte, les nuages s’entassent comme dans un goulot d’étranglement. J’ai envie de croire à cet oracle optimiste, mais vu l’heure, je nourris les plus grands doutes.

Là-haut, perdus dans le brouillard, Biberacher Hütte et Schadonapass

Je reprends l’ascension, m’engageant sur un chemin recouvert d’une couche de neige intermittente, perforée des empreintes de pas d’un marcheur. Mais inexorablement, elle s’épaissit ne laissant bientôt qu’un sillon étranglé par des bourrelets charnus. Les traces, hésitent, s’arrêtent avant de battre en brèche. À partir de ce moment-là, un sentiment de solitude extrême, renforcé par un brouillard dense qui me coupe de tout, me saisit, m’isolant dans un monde de silence absolu. Je ne discerne le plus souvent que peu de choses au-delà d’une cinquantaine de mètres devant moi alors que le chemin parcouru s’engloutit dans la gueule géante du néant. Mais je poursuis, sentant que cette impression n’est pas le reflet d’un danger réel.

Imperceptiblement cependant la progression se complique : les hautes herbes caparaçonnées de neige mouillée gorgent mes chaussures et trempent mon pantalon jusqu’aux genoux. Mes pieds glissent ou s’enlisent. Quelques branches courbées par le poids de leur fardeau m’obligent à me recroqueviller et en représailles d’avoir été bousculées, déversent sur mon sac et dans mon col une méchante averse glaciale.

La neige fait son apparition à Uberlutalp

Le chemin alterne les ornières décelables et les tronçons virtuels ; je passe devant un panneau censé marquer un embranchement. Puis un torrent où il me faut chercher un gué. Probablement peu fourni à cette période, le mauvais temps des derniers jours a enflé sa fureur. Je ne peux négocier avec lui et comme droit de passage, il parachève le travail entamé. Malgré mes calculs pour trouver la meilleure solution et ma rapidité à m’extirper de ce mauvais pas, je n’arrive pas à sauver mes chaussures de la noyade. Elles me font comprendre ensuite l’ampleur du désastre par des « squelch glougloutants » qu’elles me répètent à chaque pas. Le froid s’ajoute à ce ressassement inutile : l’eau, le vent, la température, c’est une coalition. À l’assaut des pieds, des jambes, les mains. Il faut avancer, ne pas s’arrêter. L’énergie musculaire comme seule arme pour combattre les éléments. Mais avancer où ? Maintenant le chemin disparaît complètement. Des traces, oui, j’en distingue là bas… mais ce sont celles des animaux. Tiens d’ailleurs, le voilà l’auteur de ce piquetage. Un chamois, immobile d’étonnement comme moi, m’observant et semblant penser : «  mais qu’est-ce qu’elle fait là, par ce temps ? C’est un temps à sortir un chamois, pas une randonneuse ! ».

Le GPS s’avère inefficace, car s’il me donne la bonne direction, il ne dit pas en revanche où se trouve précisément le chemin. Et en dehors de lui, même à quelques mètres, la progression est difficile: je glisse et me tords les pieds entre les touffes, les cailloux et les trous.

J’hésite de plus en plus à poursuivre. D’après la carte, il me faut encore une heure et quart pour arriver au refuge, dans des conditions idéales, c’est-à-dire sur le chemin et en absence de neige. Qui peut prévoir s’il réapparaîtra plus loin et s’il ne s’effacera pas aussitôt ? Est-il raisonnable d’insister ou au contraire trop timoré de renoncer ?

Aconit napel en croûte de glace

Comme s’il fallait un élément pour faire pencher le fléau de la balance, le ciel s’invite dans ma réflexion : la neige commence à tomber. Une averse de flocons fins et résolus, en traits obliques qui criblent ma parka rouge d’une multitude d’infimes confettis blancs. La situation prend une mauvaise tournure. Et les hypothèses deviennent progressivement des certitudes. Le danger n’est plus un vague sentiment, mais une possibilité que je n’ai pas envie d’explorer. La dialectique se met en place, logique, implacable. Le chemin qui reste à faire ne fera que disparaître davantage, de même que celui que j’ai déjà fait, refermant un piège dont je ne suis pas sûre de pouvoir m’extraire facilement. Je sais que si je continue, je marcherai dans la crainte d’un risque palpable. La notion de danger ou de situation dont on croit ne pas pouvoir se sortir correctement, a force de loi et prévaut sur toutes les autres considérations. Vouloir aller coûte que coûte au bout de l’étape, respecter des délais ou rester fidèle à l’itinéraire prévu, doivent devenir des objectifs secondaires. Mais au moment de renoncer à un projet, le sentiment qui prédomine est celui de l’échec. Terrible ressenti, si démesuré qu’il a certainement entraîné (et qu’il entraînera encore) des expéditions de randonneurs et d’alpinistes au delà des limites du raisonnable.

 Le froid qui me pénètre jusqu’à la moelle sera l’argument supplémentaire et peut-être décisif pour me faire abdiquer sans négocier car en montagne c’est un ennemi redoutable.

Avec un sentiment de regret à la pensée que le chemin et le temps auraient pu peut-être s’améliorer et celui du soulagement de revenir à des conditions plus apaisantes, je tourne le dos au refuge de Biberacher Hütte et au col de Schadona pour entamer ma descente. Le dessin de mes empreintes est déjà adouci par un voile ouaté.

Le cerveau s’est vidé de ses pensées contradictoires laissant place à de nouveaux questionnement qui sont de savoir comment je vais pouvoir quitter Buchboden. Je lance de temps à autre un regard par dessus mon épaule pour me conforter dans ma décision : le col est toujours pris dans l’étau des nuages qui semblent ne pouvoir s’évacuer. Devant moi, au contraire, le ciel bigarré laisse apparaître de minuscules et éphémères fenêtres de bleu.

En avance sur la saison

Plus de six heures de marche entre le départ et l’arrivée. Il est près de quatorze heures. Le village est toujours désert. Un arrêt de bus sans horaire affiché semble désaffecté. Je vais à l’hôtel qui lui fait face pour me renseigner sur les moyens de transport qui desservent le village. La femme assise au comptoir, fort aimablement me demande de patienter, s’installe à son ordinateur et après quelques clics, imprime à mon intention le parcours détaillé, les heures, les changements et le numéro des différents bus qu’il me faut prendre pour aller à Schröcken. Je suis ravie de sa gentillesse et épatée de l’efficacité et de la précision des informations. Un quart d’heure plus tard, un minibus s’arrête devant la station. Et me voilà embarquée pour un voyage panoramique se perdant dans des boucles démesurées qui nécessitera pas moins de quatre bus. Trois heures d’une alternance de chaud-froid : répit dans le cocon douillet et berçant de l’habitable où je me laisse aller à l’indolence et à l’admiration facile du panorama, brusquement interrompu par le changement de véhicule et l’attente réfrigérante dans des abris ventés.

J’arrive à Schröcken en soirée, petit bourg rencogné entre le pied des montagnes. Le col Schadona que j’aurais dû passer et que l’on peut voir d’ici, n’a toujours pas réussi à se défaire de ses étouffantes guenilles grises en dépit de la légère et timide embellie. Col damné, incapable de sortir de son tourment ! Cette constatation atténue mon regret de ne pas avoir mené l’étape comme je l’aurais voulu : l’amélioration du temps n’était donc décidément pas pour moi.

Je trouve immédiatement une chambre à l’hôtel situé au centre du village, avec une obsession qui me tourne dans la tête depuis quelques heures : me débarrasser de mes chaussures et vêtements mouillés et glacés et me précipiter sous une douche brûlante. Et interminable…

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape  Buchboden – Schröcken

 

 

 

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