Via Alpina 2011. Etape 26, de Thüringerberg à Buchboden

« Il y a deux façons de ne plus avoir envie de rien : avoir ce qu’on voulait ou être découragé parce qu’on ne l’a pas. »

(Boris Vian)

J’ouvre les yeux sur le spectacle affligeant d’une pluie obstinée et d’une nature terne et résignée qui impose aussitôt la tonalité à mon moral. Il n’est plus à l’euphorie, mais à la résignation car je sais qu’aujourd’hui encore, je vais devoir avancer quel que soit le temps. Cette situation me rappelle l’histoire de la grenouille que l’on plonge dans l’eau tiède ; elle n’aime pas, mais s’en accommode. Petit à petit, on chauffe l’eau. Elle endure et ne réagit que quand la température devient insoutenable. Si d’emblée elle avait été soumise à de telles conditions, elle se serait révoltée immédiatement. L’accoutumance repousse les limites du refus. Je suis cette grenouille qui progressivement a façonné son esprit pour lui faire accepter l’idée de continuer en lui présentant des arguments persuasifs aussi aléatoires que l’amélioration du temps ou plus concrets comme la rareté des bus et la longueur des temps de transport pour s’extraire de ces villages enclavés. Mais le cœur n’y est plus vraiment. Il me faut ratisser les tréfonds de ma volonté pour trouver à cette marche quelques attraits et me raccrocher à la moindre distraction censée me faire oublier ces conditions rebutantes.

Sombres perspectives

Heureusement, la discussion très gaie que nous avons, Frau Bischof, l’allemande et moi me met un peu de baume au cœur et atténue la morosité qui m’avait grisé l’âme. On a beau prolonger notre causerie, la pluie ne veut pas faiblir. Il faut se résoudre à partir. Je dis alors :

  • À St Gerold, j’achèterai un parapluie.
  • Il n’y a pas de magasin à St Gerold

Simplement, sans se faire prier, Frau Bishof m’en propose un. Il est télescopique et donc bien commode. Je lui en suis reconnaissante, non seulement pour l’objet lui-même mais aussi pour le geste si spontané.

Allez, il faut bien se jeter à l’eau. Je dis bien « il faut », parce que l’enthousiasme m’a déserté même si je sais pertinemment qu’après quelques minutes, le grand air et l’exercice m’auront un peu remise à flot, sans pour autant me faire flotter sur un nuage.

Après Saint Gerold, je rencontre un paysan, plus tout jeune, avec lequel je discute gentiment de choses et d’autres. Il m’assure que je suis dans la bonne direction. Mais quelques bifurcations plus loin, je me fourvoie faute de trouver les balises. Il me semble pourtant avoir été attentive.

Un petit coin de parapluie sans la contre-partie d'un petit coin de paradis

J’arrive dans une cour de ferme d’où surgit un roquet tonitruant en liberté. Il me tourne autour. Je commence à lui parler calmement me sentant désarmée, car entre temps la pluie avait cessé, le parapluie était donc rangé dans le sac à coté des bâtons. Alertée par le tapage, une vieille sort de la maison. Je ne vois pas le coup venir. Alors qu’il ne montrait pas les crocs, le chien brusquement m’attrape le mollet sous l’œil de sa propriétaire. Je hurle. Non pas de douleur, mais de rage. Les mots me manquent. Je crie :

  • Ihr Hund hat mein leg gefressen !

Merde, Leg c’est pas de l’allemand, c’est de l’anglais ! Elle ne doit rien comprendre… comment on dit jambe ?

Littéralement on peut traduire : votre chien a mangé ma jambe. Oui, j’admets, il y a un peu… beaucoup même d’exagération, mais on s’exprime comme on peut surtout dans les moments qui doivent plus à la spontanéité qu’à la réflexion.

Sans détermination évidente, la vieille dit deux trois mots à son fauve sans faire mine de venir le prendre et me marmonne des conseils desquels je comprends que je dois faire « langsam ».

Le chien lâche prise, il n’y a pas grand mal, un tout petit accroc sur le pantalon, mais je suis en colère une fois de plus contre ces gens qui ne contrôlent pas leur bête et qui répondent à leur agressivité avec une mollesse coupable.

Je me replie à reculons, lentement, en continuant à déverser des injures à l’intention du chien, de la race canine en général et de la vieille. Qu’elle se méfie, un jour peut-être se fera-t-elle aussi bouffer par son cerbère !

Je n’ai même pas eu le temps de demander où je devais aller. Je rebrousse chemin en ravalant la hargne tout en cherchant comment on dit jambe en allemand !

Ah eurêka, mais trop tard … jambe c’est Bein !

Le long de la route la surprise des images est mesurée

Retour à St Gerold. Peut-être qu’en sens inverse, je découvrirai à une bifurcation la balise qui m’avait échappée. Non rien. Alors que je me résigne à revenir à St Gerold, j’entends derrière mon dos, un ronronnement qui enfle ; une vieille guimbarde s’arrête à coté de moi, la vitre se baisse dans un crissement inquiétant. C’est le papy que j’avais rencontré quelques kilomètres auparavant. Je lui explique ma déroute. Il sait bien sûr où je veux aller, mais ne connaît que la route pour y parvenir. Il m’invite à me glisser entre les outils de jardinage et les produits phytosanitaires entreposés dans son carrosse et me propose de me déposer à Blöns où je pourrai retrouver la Via Alpina. Nous discutons tant bien que mal de choses et d’autres et je ne manque pas de lui raconter mes démêlés avec « dem böse Hund der hat mein Bein gefressen »…

Il me libère à l’endroit convenu et, carte en main, je retrouve mon chemin. Un itinéraire en forêt qui se tisse avec la route, en fond de vallée. Je livre une bagarre acharnée contre la boue et l’eau qui semblent grimper par capillarité tout le long de mon pantalon. Mes pieds barbotent désagréablement comme presque chaque jour, dans un jus tiédasse.

Sur le bord de la route, une pancarte annonce Sonntag pour désigner une poignée de maisons, un musée et une station de téléphérique ceinturant un carrefour. Ironie du sort et summum du mensonge, puisque cela signifie jour du soleil et dimanche : nous sommes samedi et le temps est loin d’être radieux. La pluie a un peu cédé, mais reprend épisodiquement pour soulager un ciel chargé. De rares touristes tournent entre les différents points d’attraction alors que le manège inlassable des télécabines se perpétue pour des randonneurs fantômes.

Sans mes errances et par beau temps, j’aurais pu espérer aller jusqu’à Biberacher Hütte, refuge perdu dans les hauteurs. L’étape aurait été longue certes, mais faisable. Mais à Sonntag, j’ai déjà intégré l’idée que je n’irai pas plus loin que Buchboden à une heure de là. Biberacher Hütte, c’est quatre heures de plus et une perspective de vacuité panoramique située à près de 1900m d’altitude. Je n’aspire à présent qu’à m’oublier sous une douche chaude interminable avant de me plonger, au chaud et au calme dans les délices de la lecture de mon livre en suspens.

Rencontre insolite

Mécaniquement, j’avale les derniers kilomètres faciles, jusqu’à Buchboden, terminus de la journée. Le premier hôtel est fermé… Vais-je revivre la situation de Schifnis ?… Ah, non, au centre du village, le café-pension « Zum Jaeger » semble ouvert comme en attestent les quelques voitures garées à proximité. Ouf ! Mais c’était anticiper un peu vite, car la réponse est claire : si l’on peut me servir à manger, en revanche il n’est pas possible de me loger, toutes les chambres sont occupées. On m’indique une maison d’hôte à proximité.

Bien indiquée, je ne mets pas cinq minutes à m’y rendre. L’accueil est chaleureux et la chambre somptueuse. Je me délecte de ce luxe d’un prix abordable, à défaut de trouver à mes journées de marche, l’intérêt censé être le moteur de mon enthousiasme.

Le cumul de mon vécu morose de ces derniers jours dessine progressivement le contour de la fin de ma randonnée pour cette année. J’avais initialement envisagé d’aller jusqu’à Wenns ; pour atteindre cet objectif, il me faudrait faire encore après Buchboden, une huitaine d’étapes. Mais je ne me vois plus ce soir relever ce défi. Pourquoi avancer en se forçant ? L’obstination doit-elle conduire à transformer un plaisir en pensum ?

Il est clair que rester en fond de vallée pour y voir un peu quelque chose est la seule réponse appropriée, mais en fond de vallée, la monotonie s’installe et dès que l’on monte, le brouillard supprime tout. Ce qu’il y a de plus exaltant n’est pas au rendez-vous : cette situation confine tout simplement au gâchis.

À partir du moment où les mêmes questions journellement reviennent en boucle et que les réponses vont dans le même sens, les dés sont jetés.

Mais au delà du principe de vouloir arrêter, il y a la réalité du terrain. Buchboden est un cul de sac. Il me faudrait revenir à Feldkirch pour trouver un train. Ce retour en arrière semble annuler ces deux jours. Cartes à l’appui, je fais le point.

Réflexion faite, j’irai demain à Schröcken et le jour suivant à Mindelheimerhütte en Allemagne. De là, c’est-à-dire dans trois jours, je descendrai à Obersdorf, grande station de ski desservie par les trains et jonction des voies rouge et jaune. J’irai me renseigner à l’office du tourisme et si la météo offre des garanties suffisantes je poursuivrai ; dans l’hypothèse inverse ou si le courage ne m’a pas réinvestie, je rentrerai à la maison.

Si mes projections ne m’ont pas conduite à prendre une décision ferme, j’ai au moins défini des options claires.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes  Feldkirch – St Gerold et  St Gerold – Buchboden

 

 

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