Via Alpina 2011. Etape 25, de Gafadurahütte à Thüringerberg

« Le bon accueil est le meilleur plat. »

(Proverbe anglais)

Le Liechtenstein aura fait une apparition brève mais spectaculaire et donc inoubliable. Il me faudra une demi-heure pour atteindre la frontière en sommet de crête avant de basculer définitivement en Autriche. La journée s’annonce comme paisible mais en randonnée les surprises gouvernent les étapes.

Gris, gris, toujours gris. Et humide, et opaque. Une affliction qui s’accroche à tout depuis des jours, autorisant chichement quelques rayons à dispenser un espoir aussitôt repris. Un climat qui confine à la solitude. Je descends par des alpages, aperçois de loin, dilués dans la brume, un paysan et son fils allant aux champs, enfermés dans des vêtements de pluie. A l’entrée d’un hameau en sommeil, une délégation à cornes menée par une leader m’accueille ou me barre le passage, je ne sais pas, je ne comprends pas leurs intentions ni leur langage chevrotant. Leur curiosité capitule sans lutte devant leur crainte et il me suffit de quelques pas pour disperser les manifestantes effarouchées qui me regardent d’un œil suspicieux en lançant des bêlements indignés devant ce qu’elles considèrent peut-être comme un viol de leur territoire.

La Via Alpina s'affiche à la porte à Gafadurahütte

Avant d’atteindre Feldkirch, il faut descendre par une forêt. De loin, j’entends des voix. Je crois à des marcheurs, mais en arrivant près d’eux, je constate qu’il s’agit de deux hommes d’âge mûr, visiblement familiers des lieux, examinant un banc de bois tout neuf, installé là probablement depuis peu. Nous nous saluons et spontanément ils engagent la conversation. D’où je viens ?

Moi : Gafadurahütte.

Eux : Gafadurahütte ?

Ils se regardent sans comprendre. Ce n’est pourtant pas si loin, s’ils sont d’ici, ils doivent connaître.

Moi : Ja, Gafadurahütte !

Concertation dubitative et moues perplexes. Je bafouille encore deux ou trois renseignements censés leur faire comprendre que je viens de Suisse et du Liechtenstein.

Une lampe s’allume soudain, et entrecoupée grands éclats de rire, j’ai droit à une leçon de prononciation.

  • Eux : Gafadurahütte.
  • Moi (en pensant ben c’est bien ce que j’ai dit) : Ja, Gafadurahütte.
  • Eux : Nein, Gadafurahhhüttè ( avec un h fortement aspiré).
Land'art

J’apprendrai par la même occasion qu’ici on dit Lirrrtenstein, und nicht Liechtenstein…

Anodine, cette conversation. Oui, mais en les quittant après quelques propos aimables j’essaie de me souvenir depuis quand je n’ai pas eu d’échange de cette nature. Était-ce le fait du hasard, ou une confirmation que les autrichiens sont des gens naturellement aimables ?

Feldkirch est la première ville d’Autriche de mon parcours et la transition avec son voisin que je viens de quitter est nette. La cité revêt une architecture résolument germanique. Par son cachet, elle a attiré beaucoup de visiteurs qui profitent visiblement du temps maussade pour faire du tourisme urbain. La différence se niche aussi dans les détails : beaucoup de petites voitures et des prix affichés en euros à la hauteur de ceux que l’on trouve en France, voire même inférieurs. On sent que l’on reprend pied dans la réalité d’une Europe économique en crise.

Comité d'accueil à Sarojasattel

Ma première préoccupation est de trouver un distributeur d’argent, mais ils sont tous à l’intérieur de l’agence. Mes chaussures sont boueuses et mon pantalon presque aussi dégoûtant. Cette image qui s’impose à moi chaque jour après quelques kilomètres à affronter la terre gorgée, m’était devenue la norme. Les petits villages aux rues souvent désertes et le peu de monde que je rencontrais ne remettaient jamais en cause cette apparence. Avant d’entrer je ne pense pas à effacer un peu cette salissure et c’est devant l’employée BCBG, maquillée et en tailleur impeccable qui me renvoie à une société proprette et presque aseptisée que je mesure à quel point je me suis mise en marge des convenances à force de ne fréquenter que la terre des chemins inhabités. J’en éprouve brusquement une grande honte et je m’en excuse.

Sentinelle factice à Feldkirch

Avant d’aller me lancer dans un shopping débridé pour assouvir mes besoins de consommation refoulés, je procède à une sommaire remise en état. Après quoi j’ai l’impression d’aller faire les soldes : un Kebab à 3,5 euros, un cappuccino à 1,20 euros, une carte de randonnée de la suite de mon parcours pour la moitié du prix des cartes suisses. Je fais un petit tour dans la ville qui marque une rupture avec mon quotidien environnemental de presque quatre semaines. Une exposition avant-gardiste, probablement sponsorisée par une entreprise de démolition occupe la petite église. L’effet est assez saisissant : je me suis demandé en pénétrant dans le lieu sacré si le chaos poussiéreux occupant tout le transept était le résultat d’un attentat terroriste jusqu’à ce que je vois, assis à une petite table, un homme surveiller et compter les entrées. Cette œuvre est une énigme pour moi : je n’en saisis ni le sens, ni l’esthétique, ni le délire de son auteur. Elle n’appelle aucune pensée, aucune réflexion, ce qui me semble être le pire des aboutissements. Je suis davantage intéressée par l’attitude des visiteurs qui, pour la plupart observent sans trop s’attarder dans un silence perplexe. À peine un ralentissement sans exclamations.

 

Chemin coquin qui jette un oeil sous la jupe ... du pont de la route et de la voie ferrée.

La suite du chemin est un parcours de santé. En fond de vallée, il n’y a pratiquement pas de dénivelée jusqu’à la fin de l’étape. Mais au fait, où est cette fin d’étape ? Elle recule devant mon avance. À Feldkirch, il est indiscutablement bien trop tôt pour arrêter et de plus, le soleil par quelques clins d’œil appuyés m’invite à prolonger l’effort. Je prends chaque rayon comme un cadeau. Il n’y a pas de soucis à se faire quant à l’hébergement puisque le chemin fusionnant fréquemment avec la petite route traverse successivement des villages distants les uns des autres d’une demi-heure à une heure de marche. Ils disposent d’après mes informations d’auberges.

Je passe ainsi Schildried, Satteins, Röns. L’heure qui avance me fait décider de m’arrêter à Schnifis.

Ah, le premier hôtel est fermé pour congé annuel. Mince, la poisse ! Je continue un peu, et ouf, victoire, il y en a un autre. Pas d’affiche inquiétante. Les affiches annoncent toujours des fermetures estivales ou hebdomadaires. Mais pas plus de vie dans celui-ci que dans le précédent. Je vais sonner une fois, deux fois. Pas de réponse. Alors là, les choses se gâtent franchement car : 1) il commence à se faire tard, 2) dans le village suivant il n’y a aucun hôtel et, 3) je n’ai pas regardé si à Röns que j’ai passé il y a trois quarts d’heure, l’hôtel était ouvert ce qui rend le retour en arrière aléatoire.

Parmi les dernières maisons de Schnifis, je vois l’enseigne d’un café-restaurant dépasser des façades. On pourra certainement me renseigner. Le bistrot est lui aussi fermé, décidément, l’été est vraiment la morte saison ! Fermé, mais j’entends des discussions, alors je sonne. Une femme sort. Tant bien que mal, je lui expose mon problème. Elle me fait entrer. Trois consommateurs, visiblement des amis plus que des clients sont attablés. Tous ensemble, ils essaient de décrypter mes demandes ; ils se concertent et de leurs propos obscurs, semble se profiler une solution. La patronne me dit qu’à Thüringerberg, à une heure et demie d’ici, une dame peut éventuellement me louer une chambre. Elle feuillette ses annuaires, se saisit du téléphone et se lance dans une discussion incompréhensible. Ayant raccroché, elle m’annonce que la dame, Frau Bischop m’attend. Il me reste maintenant à comprendre comment trouver cette hôtesse providentielle. Comme chacun sait, un schéma valant mieux qu’un grand discours ( qui plus est dans une langue étrangère), l’un des consommateurs entreprend de me faire un plan sommaire.

Avant Schnifis, le ciel ne prépare rien de bon

Je repars ravie de me savoir sauvée de l’errance et confortée dans l’idée que les Autrichiens savent être serviables envers les touristes. Cette réputation leur vaut d’ailleurs les éloges des Alsaciens qui viennent régulièrement faire du ski dans leurs stations, peut-être plus petites que celles que l’on trouve dans les Alpes françaises, mais où l’accueil est tellement plus chaleureux.

Je trouve sans difficulté la maison de Frau Bischop, mais une fois encore, le restaurant du village est fermé. Une dame discrète m’accueille. Une cliente allemande volubile est déjà installée. Parfaitement bilingue elle sera notre interprète. Elle est seule, sillonne l’Europe en voiture et nous découvrons rapidement que nous sommes des voisines séparées par le Rhin. Mais depuis quand n’ai-je pas parlé avec tant d’entrain ? Elle traduit à la perfection à Frau Bischop tous mes remerciements et mes soucis quant au repas du soir. Presque gênée, mon hôtesse me dit qu’elle n’a pas de quoi me préparer un vrai repas, mais qu’elle peut me dépanner. En résumé, confectionner un Abend-Frühschtück.

Elle m’apporte dans la salle commune un plateau bien garni. Fromage, charcuterie, pickles, fruit et plusieurs pains différents. Une bouilloire à disposition me permet de faire du thé. J’en ai plus qu’il ne m’en faut, à tel point que je dois mettre le restant dans le frigo. Je dîne seule, la cliente exubérante qui me semble émaner de la strate écolo-végétarienne pure et dure se contente apparemment de sa propre nourriture.

Je repense à cette journée qui certes n’était pas spectaculaire au plus haut point, mais qui a fait prendre à ma randonnée un tournant. J’ai eu l’impression aujourd’hui, à travers mes rencontres de passer d’un monde d’indifférence à un autre, plus avenant.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes  Gafadurahütte – Feldkirch et Feldkirch – St Gerold

 

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