Via Alpina 2011. Etape 24, de Vaduz à Gafadurahütte

« Any where out of the world
N’importe où hors du monde »

( Le Spleen de Paris – Baudelaire)

Dire que la transition est nette c’est peu dire. La fin de la Suisse s’enlisait dans la répétitivité appuyée par la grisaille. Le Liechtenstein rompt avec la monotonie après quelques kilomètres. Dès la sortie de la ville, la pente s’installe. Le chemin conduisant au château, est jalonné de panneaux pédagogiques qui instruisent le promeneur sur l’histoire et le fonctionnement des institutions de la principauté.

Il faut monter encore jusqu’à Gaflei, lieu symbolique de ma randonnée, point d’arrivée, ou de départ pour ceux qui vont en sens inverse, de la voie verte. Cette fois je ne louperai pas le passage du témoin comme ce fut le cas à Adelsboden où j’aurais dû prendre la voie verte et laisser la voie rouge. Je la retrouve maintenant pour la suivre jusqu’à Oberdorf en Allemagne après deux étapes au Liechtenstein et quelques autres traversant un petit coin d’Autriche.

Le relai au lieu-dit de Gaflei est sans tapage et marque discrètement le début d’un parcours exceptionnel qui aurait mérité mieux qu’un ciel voilé. Après un prologue dans les prés et sous la forêt, le chemin s’attaque à une versant vertical. Le parcours pour qui l’a fait, est inoubliable et plus encore pour celui qui a le vertige. La vision impressionnante du chemin qui s’accroche au rocher émerveille en même temps qu’elle suscite une certaine appréhension. J’avance précautionneusement, le regard comblé, le nœud au creux de la poitrine. Le passage n’est pas large, équipé de câbles et rambardes quand il se rétrécit de trop ou qu’il devient aérien.

Plus loin devant, disparaissant dans les plissures du versant, il se réduit à une rainure sinueuse gravée dans la roche nue qu’il semble impensable de franchir à pied, sans équipement. Évidemment, quand on atteint ces sillons improbables, on réalise qu’ils sont à la dimension d’un marcheur. Étroits mais offrant néanmoins l’espace suffisant pour avancer sans se mettre en danger.

Je m’abime dans la contemplation à la faveur d’un élargissement ou lorsque des arbustes opposent entre moi et le vide une barrière naturelle rassurante. Entre ciel et terre, j’échappe à la pesanteur et entre en lévitation. Le panorama sur Vaduz et la vallée du Rhin est superbe et va se perdre jusqu’aux cimes helvétiques.

Le chemin doit composer avec les surplombs et les ravines, faisant succéder aux montées de courtes descentes toujours impressionnantes puisqu’elles semblent me précipiter dans le vide.

 

Malgré l’émerveillement, je suis soulagée d’arriver au sommet, car cette angoisse du vide qui créée un sentiment d’insécurité et oblige à contrôler chaque mouvement, chaque pas, induit une tension nerveuse plus fatigante que la montée elle-même.

La vue de la suite du chemin finit de me rassurer. Loin devant moi, après une courte descente, je le vois reprendre de la hauteur en longeant une crête, blotti douillettement dans un lit bordé de conifères nains. La végétation a toujours quelque chose de réconfortant. Elle s’installe dans des endroits raisonnablement escarpés, délimite le chemin, arrête les glissades en cas de chute.

Longtemps je surfe sur le fil de l’arête, avec le vide à gauche, suffisamment loin de moi pour me le rendre inoffensif, et une vallée oubliée à droite où je ne décèle qu’une maison.

Le temps se gâte et comme toujours il abrège les pauses. Les nuages arrivent en hordes de plus en plus fournies, noyant épisodiquement les saillies de la crête. Je passe une croix au sommet d’un éperon régnant sur un monde anéanti par des vapeurs mouvantes avant de redescendre pour mieux remonter après.

Et je croyais en avoir terminé avec les poussées d’adrénaline. Il n’en est rien, je dois encore satisfaire à un dernier caprice de la montagne. Un long passage dans les rochers, qui cumule les secteurs étroits, les escaliers démesurés, en montée et en descente. Et pour couronner le tout, une pluie battante qui se met à tomber m’obligeant à endosser la veste imperméable. Il  faut redoubler de prudence, s’accrocher aux mains courantes pour parer à toute glissade sur la roche nue et détrempée. Je me souviens précisément, à l’endroit le plus difficile qui mobilisait toute mon attention et mon énergie, m’être motivée par le vœu de m’offrir quand j’arriverai à Gafadurahütte, un morceau de gâteau et un panaché !

La difficulté ne persiste pas. Le sentier inconséquent s’assagit brusquement. Ce qui semblait être une confrontation entre le chemin et le marcheur tourne alors au dialogue de bon aloi dans la sérénité. La cohabitation se poursuit sans accroc et même le ciel qui avait cru bon de déverser sa hargne au moment le plus épineux se résout à la réconciliation.

Nous descendons ainsi jusqu’à une bifurcation qui indique, à ce que je crois deviner, que le chemin que je viens de parcourir est réservé aux marcheurs un peu expérimentés… Merci de le signaler maintenant ! Mais à bien y réfléchir, cette information donnée au départ, m’aurait fait probablement renoncer à cette belle partie de l’étape.

Deux options s’offrent à moi pour rallier le refuge, dont une qui avertit des mêmes mises en garde. J’ai envie de terminer ma journée sereinement, même si je dois ajouter quelques kilomètres, alors choisis la version « Adrenalin-frei ».

Le refuge de Gafadura est un joli chalet sis au milieu des alpages carillonnant de troupeaux, accessible en voiture. L’accueil est chaleureux. Un groupe de quatre autochtones, non marcheurs, est attablé. Quatre randonneurs arrivent un peu après moi. À l’évidence, tous se connaissent. C’est la première fois depuis longtemps, que je n’entre pas comme si j’étais invisible. Tout le monde s’y met pour bricoler avec ses bribes de connaissances des langues étrangères, des dialogues franco-germaniques. Je comprends qu’on vient ici pour l’ambiance, même si l’on n’a jamais mis le pied sur un sentier de randonnée ; et de fait, ça parle fort et ça rit beaucoup.

Je n’ai pas oublié la récompense qui me faisait saliver au plus fort de l’épreuve. Le groupe me conseille sur les spécialités incontournables. Je jette mon dévolu sur une tarte au fromage blanc qui est à la hauteur de sa réputation. Et le panaché bien sûr, choses promises, choses dues !

Quel moment agréable que de déguster son dessert, en se laissant porter par les babillages incompréhensibles des clients, entrecoupés de l’intervention intempestive des patrons ou le passage d’une petite serveuse qui vient prendre les commandes, installée à coté du grand poêle où sèchent comme des jambons à fumer les guêtres et les gants des randonneurs.

Le soir arrive, la salle se vide. Ne restent pour la nuit que deux jeunes filles, amies de la serveuse, montées avant l’heure du repas et moi. Je commande une curieuse spécialité locale au nom imprononçable faite de pâtes au fromage surmontées d’une couverture de… de quelque chose. C’est très bon et très nourrissant.

Le dortoir m’appartient. Dans ma solitude, je repense à cette journée inoubliable qui a eu le talent de redonner à cette randonnée le lustre qu’elle mérite.

Spécialité ou curiosité du Liechtenstein

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes  Vaduz – Sucka et Sucka – Gafadurahütte

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