Via Alpina 2011. Etape 23, de Weisstannen à Vaduz

 « C’est de l’intérieur de soi que vient la défaite. Dans le monde extérieur il n’y a pas de défaite. La nature, le ciel, la nuit, la pluie, les vents ne sont qu’un long triomphe aveugle.  »

(Pascal Quignard)

 

Bouh, cette soirée ! je me suis endormie submergée de sombres pensées, craignant de me réveiller dans le même état. Mais curieusement au petit matin, le sommeil avait lavé le blues. Comme un abcès hier soir il avait enflé sous la pression conjuguée des prévisions météo pessimistes du journal et de la froide ambiance du dortoir obscur jusqu’à crever silencieusement pendant la nuit. Je me réveille convalescente et apaisée de cette crise aiguë avec l’envie de redémarrer. Pourtant les conditions sont plus détestables encore que celles des jours précédents : d’entrée de jeu, il pleut. Quelle est cette force souterraine qui me redonne le courage d’entamer la journée dans de pareilles conjonctures ? La perspective d’une avancée palpable : aujourd’hui, je quitte la Suisse et j’entre au Liechtenstein. Et dans deux jours, je serai en Autriche.

Weisstannen sous la couette

La pluie installée avant le départ facilite les préparatifs qui se font au chaud et au sec. Je m’habille en conséquence, protège tous mes gadgets qui ne s’accommodent pas de l’humidité et laisse à portée de main le baladeur pour le cas où l’ennui dépasserait une limite acceptable. La carte laissait imaginer une étape assez reposante sur un chemin s’abaissant progressivement pour atteindre la large vallée du Rhin, traversant successivement Mels et Sargans avant d’arriver à Vaduz.

Après quelques kilomètres de piste, au loin, sous une chape de nuages gris et moutonnants, la large plaine abondamment colonisée se déploie face à moi. C’est la fin de la Suisse.

Réverbaire suisse : Quand il s'allume la clarine tinte

La monotonie pousse parfois à être audacieux pour vaincre l’ennui. Il faut pour cela une opportunité. Elle se présente quelques kilomètres après Weisstannen sous les traits d’un petit sentier s’échappant en contrebas de la piste et qui propose de rejoindre Mels par un tracé dans la forêt. Plus séduisant, plus rapide certainement que la large chaussée que je suis machinalement. Je m’y engage mais après quelques virages, sans préavis, il s’attaque à des pentes raides. En temps ordinaire, il n’aurait pas posé de difficultés insurmontables, mais avec cette pluie, il est rendu glissant par une couche gluante qui oblige à contrôler chaque pas. Je sens que la chute n’est jamais loin, mais je repousse toujours le moment de reconnaître que mon choix n’était pas judicieux. On peut se demander en lisant cela confortablement installé dans un fauteuil pourquoi on s’entête à poursuivre. Deux raisons à cela : premièrement, on espère que les tronçons difficiles ne sont que passagers et deuxièmement on pense que remonter ce que l’on a descendu sera plus long ou plus pénible que ce qui reste à faire. Depuis mon petit coup d’adrénaline après le lac de Gries qui m’avait mise dans une posture périlleuse, l’utilisation des crampons est toujours restée tapie dans un coin de ma tête comme une solution à tester. Mais toujours repoussée par des à priori négatifs sur leur efficacité et les difficultés supposées à les assujettir. Le moment est venu d’essayer. Je me ferre de ces curieux sabots, tâtonne un peu pour l’ajustage qui s’avère finalement plus aisé que je ne l’avais imaginé. L’heure de vérité va sonner. Premier pas, et c’est une révélation. Les crocs mordent résolument dans la pente savonneuse, assurant à chaque pas une stabilité parfaite. La logique est inversée : maintenant, je dois viser les espaces de terre et éviter les rochers sur lesquels les crampons renâclent. Je progresse deux fois plus vite avec une agilité inattendue.

Ultime ferme helvète

Une fois de plus, je déplore cette réticence à expérimenter ce que je ne connais pas, parce que j’imagine souvent le procédé aléatoire ou difficile à mettre en œuvre. Mais parfois remettre une mesure de sécurité à plus tard, c’est remettre à trop tard. Dépasser un blocage, c’est s’ouvrir de nouvelles perceptives et je savais en arrivant au fond de la vallée, que j’avais désormais une arme efficace à opposer aux perfidies des terrains glissants. Je n’aurai pas mis plus de trois minutes à les chausser, et j’aurai gagné en temps et surtout en sécurité.

Fond de vallée, c’est un autre monde qui s’ouvre. Large, plat, envahi de villes hérissées de cheminées et d’immeubles, reliées entre elles par une trame de routes et de voies ferrées. Avec ce sale temps, je trouve qu’elles sont une alternative divertissante à la montagne sauvage qui ne livre, dès que l’on monte un peu, qu’une vision floue et limitée de ce qui nous entoure, sans se renouveler.

Après Mels, c’est une étape de plat qui me conduit aux confins de la Suisse. Frontière virtuelle que j’ai loin devant moi, dessinée par le lit du Rhin retenant sur l’autre rive une ligne de sommets qui met fin à cette étendue vaguement ondoyante.

Je me contente d’un banc de quai de la gare de Sargans pour mon pique-nique. Comme toujours quand je suis en zone achalandée, mon repas répétitif s’enrichit de yaourts et d’un fuit que je suis allée acheter en passant. La solitude replonge l’individu dans ses joies enfantines. Je m’amuse de ces piafs rendus audacieux par leur gourmandise qui se disputent à grand renfort de pépiements et coups de bec les miettes de mon sandwich que je leur lance.

Château de Sargans

Je reprends ma marche facile pour me délivrer de banlieues ordinaires. M’étonne même devant le superbe château de Sargans qui domine la ville comme une forteresse. Je dois ensuite traverser des zones périphériques. Le chemin vagabonde entre les hameaux, les vignes, les prés ou les forêts, offrant au passage une vue sur un autre château médiéval que le temps et peut-être les guerres ont ruiné.

Sevelen. Ultime ville suisse. Après, c’est une allée magistrale dédiée aux voitures et aux camions coupant les champs et se dirigeant sans hésitation vers le Rhin. Le chemin des piétons et des vélos suit le mouvement général.

No comment

Un grand panneau annonce soudain la transition : Liechtenstein. Immédiatement s’ouvre dans ma tête la carte de géographie des pays que ma randonnée traverse et qui matérialise clairement le lieu où je me trouve, car une frontière dans une longue itinérance est un marqueur concret de géolocalisation.

Pour passer le Rhin, les non motorisés ont un traitement de faveur : un superbe pont de bois, couvert et moderne, à l’architecture un peu austère aux accents militaires mais néanmoins tout à fait originale. C’est une longue galerie rectiligne de forme géométrique qui me fait penser quand je suis à son abord à une entrée de mine. Lorsque l’on est en passe d’y pénétrer, la vision que l’on a illustre parfaitement l’expression «voir le bout du tunnel» car il y fait très sombre et au centre de ce trou noir se découpe le carré blanc de son extrémité comme une lueur d’espoir.

Depuis le début de la Via Alpina, je suis toujours passée d’un pays à l’autre à la lumière radieuse des cols. Aujourd’hui, le transit se fait dans le secret et l’obscurité d’un boyau ; j’ai l’impression de m’échapper en catimini de la Suisse comme le faisaient autrefois les seigneurs qui fuyaient par des passages secrets leur château tombé aux mains des assaillants. Je musarde dans ce corridor sombre à peine éclairé par de petites ouvertures entravées de persiennes qui se succèdent à intervalles réguliers. Jette un œil sur le courant puissant du fleuve qui s’y inscrit en hachures. Ce fleuve où il me suffirait de plonger pour qu’il me ramène chez moi presque directement !

Galerie piétonne entre Suisse et Liechtenstein

Je m’amuse du bruit sourd de mon pas sur le plancher et comme les gosses, j’accentue l’effet par une détermination de fantassin. Mais soudain, mon bruit est couvert, brouillé par un martèlement sec et énergique, plus efficace que mon tapage. Derrière moi, s’enchâsse dans la lumière le renfort de la cavalerie. Le cheval avance régulièrement au centre du passage. De loin, je crois qu’il s’agit de la police montée (je ne sais pas s’il y en a) ou un genre de brigades vertes comme il en existe chez nous. Il n’en est rien. Il s’agit d’une promeneuse ordinaire. Je me pousse sur le bord pour ne pas perturber l’animal, l’équipage me dépasse. La cavalière du haut de sa monture ne semble pas me voir, continuant imperturbablement, sans bonjour ni merci.

Une cavalière qui surgit hors de la nuit...

Ce n’est un secret pour personne, les bruits qui courent sur la mentalité des suisses alémaniques ne sont pas très flatteurs. Longtemps j’ai voulu les ignorer parce que je n’aime pas prendre comme argent comptant ce que le monde anonyme du ragot fait circuler. Mais je dois reconnaître tout de même au moment où je quitte ce pays qu’il me faut un peu chercher dans mon expérience de cette traversée pour trouver des arguments à opposer à cette rumeur. Et si le proverbe populaire qui dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu était en partie exact ? Les échanges les plus agréables ont été ceux que j’ai eus avec des suisses français et des allemands. Et, exceptions qui confirment la règle, l’inoubliable Konrad de Burghütte, l’hôtelière d’Ulrichen et le charmant vieux monsieur d’Egga qui, avec tant de gentillesse m’avait indiqué mon chemin.

De la Suisse, cet aspect de ma randonnée restera un regret. L’Autriche à ce sujet s’honore d’une meilleure réputation auprès des alsaciens avec lesquels elle a établi des liens cordiaux et il me tarde de savoir si elle est justifiée.

Vaduz… Capitale du Liechtenstein. La vue du panneau me ramène quelques semaines en arrière quand des touristes qui mangeaient à coté de moi au gîte de Bundalp m’avaient demandé où je comptais aller. J’avais répondu avec ma prononciation bien française : Vaduz, comme ont dit Vaucluse ou Saint Jean de Luz. Ils s’étaient regardés d’un air interrogateur avant de déclarer qu’ils ne connaissaient pas. Je me suis étonnée qu’ils puissent ne pas savoir de quoi je parlais. J’ai rectifié : Vadouz. Toujours perplexes. J’ai complété : Vadouz, au Liechtenstein, et après j’irai en Autriche. Mes explications levèrent le voile et déclenchèrent les sourires : Ah, Ja !… Fadoutz.

Fadoutz, nous y foilà ! Microscopique capitale avec ses cinq mille habitants, pas plus peuplée que la bourgade qui jouxte mon village. Mais plus animée. Des touristes venus là pour quoi au juste ? De prime abord, elle ne vaut guère le détour comme on dit chez Michelin. Des commerces comme partout ailleurs surmontés des mêmes enseignes universelles. Il faut vraiment chercher les détails qui convainquent que l’on est sorti de la Suisse. Il y a autant de plaques minéralogiques helvétiques que locales, la monnaie est le franc de leur voisin. Pour faire un raccourci, on pourrait dire que le Liechtenstein est le vingt septième canton suisse.

Je file à l’office du tourisme pour dégotter l’hôtel à la mesure de mon budget. Un jeune homme très affable se débrouillant assez péniblement en français semble comprendre d’emblée la problématique sans que je m’étendre outre mesure : en raison de ma tenue douteuse qui laisse entrevoir que mes moyens sont limités, parce que lui-même trouve que les hôtels du centre ville affichent des tarifs en dehors de ses moyens, ou parce que les français ont tous la même demande,…enfin bref, je ne sais pas ce qui le pousse à me dire d’emblée :

  •  Il y a des hôtels, mais ils sont chers. Il faut aller en dehors du centre ville. Il y a à Schann une auberge de jeunesse.
  • C’est loin ?

Sur un plan de la ville qu’il a déployé devant moi, il plante des croix : une pour l’office du tourisme, une pour l’auberge de jeunesse, une autre pour un hôtel dans le même secteur…

  • Ah, quand même, c’est un peu loin à pied…
  • Il y a un bus.

Et vlan, une autre croix pour la station de bus. Prendre la ligne 12. Puis une dernière pour l’endroit où il faut descendre. Et pour finir un serpent pour rejoindre l’hébergement.

Malgré le petit transfert, cette solution est satisfaisante. Comme toujours le spectre de la difficulté s’impose. Étrangère à la ville et à la langue, la première idée est celle du problème à trouver le bon bus, qui va dans le bon sens et les perspectives de ne pas pouvoir demander au chauffeur de m’indiquer où je dois descendre. Mais la réalité, une fois de plus, contredit les prévisions. Tout s’enchaîne sans accroc. Je découvre l’auberge de jeunesse dans les quartiers périphériques entre les champs, les résidences et quelques entreprises, à proximité d’un enclos où paissent des lamas… et pourtant le Liechtenstein ne me paraît pas être le Pérou !

L’auberge de jeunesse manquait au catalogue de mes hébergements de randonnée. Voilà une expérience qui répare cette carence.

Le bâtiment, comme tous ceux qui accueillent du public est aux normes de sécurité, neuf, spacieux, fonctionnel et presque aseptisé. Je dois me plier à des rites qui me sont devenus inconnus : on prend ses draps propres dans ce container, on les remet dans cet autre après la nuit. On a droit à un placard qui ferme à clé comme ceux que l’on trouve dans les piscines, on mange et on se lave de telle à telle heure. Enfin bref, j’ai l’impression de rajeunir et revivre mes stages à l’UCPA.

Un jeune anglais vient s’installer dans ma chambre. Je tente d’établir le contact, mais ses réponses laconiques qui ne relancent pas le débat me font capituler. Il n’est pas sympathique et en plus pue des pieds. Je profite de son absence pour éloigner le plus loin possible de mon espace vital ses godasses qui pourraient rivaliser avec un Maroilles bien mûr. Nous passons la soirée sans décrocher un mot, lui enfermé dans sa bulle ipod et moi m’occupant à écrire et à lire.

À l’heure du repas, les groupes affluent vers le grand réfectoire où sont disposés sur des tables alignées tous les plats. Il faut aller se servir, ramener après avoir mangé son plateau et nettoyer sa table. Le prix modique de l’hébergement suppose un minimum de participation. Si le lieu est plutôt anonyme et froid, j’aurai néanmoins apprécié le menu qui m’aura offert des crudités à volonté, plats qui sont toujours un peu chiches dans les restaurants.

Fenêtre sur cours... du Rhin

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes  Weisstannen – Sargans et Sagans – Vaduz

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