Via Alpina 2011. Etape 22, d’Elm à Weisstannen

Encore et toujours le même temps. Ou presque. Désespérant. De gros nuages mouvants malmenés par le vent cahotent dans le ciel, enflant, bourgeonnant, se disloquant ou se piétinant au hasard de leur course désordonnée. Contrairement à la grisaille informe, les tumultes célestes ont au moins l’avantage de laisser naître un espoir d’amélioration transitoire. Néanmoins, je ne sais pas si je fais preuve de subjectivité pessimiste mais il me semble que toute cette houle de suie et de plomb va se masser au devant de moi, laissant dans mon dos la place à des cumulus moins hostiles.

Elm est triste, désert et sent le purin. L’étape est sur le papier la copie de celle d’hier. En moins long et moins difficile. Montée au col de Foo (Foopass) suivie d’une descente sur le village de Weisstannen. Il revient à la météo d’établir les différences : avec le brouillard, tout sera comme la veille, si le champ de vision est large, elle se verra gratifiée de quelque intérêt et si, dans un élan de générosité, le soleil daigne se montrer durablement, elle sera belle.

Quand le gîte est dans un village, les pieds sont confrontés à un ordre immuable de revêtements : macadam, piste gravillonnée, sentier de terre. Chaque partie étant séparée de la suivante par des constructions : le goudron mène généralement à un hameau, un parking ou tout autre point censé voir arriver des voitures. La piste se termine à une dernière ferme isolée que l’on peut atteindre en 4X4, la suite n’est fréquentable que pas les piétons.

Vert d’Elmraude

Ainsi je gravis les étages. La visibilité est plutôt bonne. Je m’en contente, faute de mieux. Un rayon de soleil fugace, et je m’agrippe à lui comme à une bouée de sauvetage, trouvant à ces luminosités contrastées toujours très photogéniques une beauté rare. Mais l’éclat ne dure guère plus que le temps de prendre le cliché.

La montée certes belle, peine à me tirer de mon indifférence, comme si ce climat qui s’obstine dans sa médiocrité depuis des jours avait réussi à me pousser à la résignation. Je marche au rythme et avec la sensibilité d’un automate.

Je croise un homme qui dévale la piste à vélo suivi d’un chien haletant et plus haut, à une ferme retirée loin de la civilisation des vallées, deux enfants silencieux qui sortent de l’étable du fumier à la fourche, comme des paysans accomplis. Un gigantesque bourbier malaxé par les sabots des troupeaux efface devant le bâtiment la suite du chemin; d’un geste vague l’un des gamins m’indique où je dois me diriger.

Le soleil tente une percée chromatique

Un sentier prend le relai de la piste, s’élevant en tours et détours dans les alpages et parmi les arbustes jusqu’à Foopass. Si je suis souvent en conflit avec l’orthographe des toponymes à consonance allemande, Foopass est à ma convenance. Facile à mémoriser et un rien exotique. Pour ce qui concerne le souvenir visuel, je le qualifierais de sauvage et un peu inquiétant. En équilibre sur une brèche, il m’accueille par un vent glacial, s’évanouit épisodiquement dans les brumes galopant par vagues et cache, scellée dans la paroi, une plaque en mémoire d’un jeune britannique décédé ici il y a quelques années. Ces stèles me glacent toujours le sang. Je ne me souviens plus des termes exacts, mais l’épitaphe ne parlait ni de mort, ni de repos, seulement de vacances qui ne s’arrêteraient jamais. L’image m’avait paru opportune et n’ajoutait pas au drame de l’accident, car quoi de plus inapproprié que de souhaiter le repos éternel à quelqu’un qui, sa vie durant, n’avait qu’une envie, celle de bouger !

Le fond de vallée en face de moi qui me semble à l’abri du froid et de la bise écourte ma pause. L’inactivité ne met pas plus de cinq minutes à vous dépouiller du nimbe de chaleur dont le travail musculaire dispensé dans la montée vous revêt.

Banquet vénéneux ( le restaurant est un aconit napel)

Je m’engage pour la deuxième partie de l’étape, tronçon palindromique de la montée : descente par un sentier, suivi d’une piste et d’une route pour finir.

Un soleil intermittent s’invite marquant quelques épisodes de la journée de souvenances chatoyantes d’une précision à laquelle je n’étais plus habituée. Le sentier dégringole dans des alpages engraissés des pluies généreuses, marquant le pas à la ferme d’altitude de Foo avant d’aller se cramponner, entre aconit napels et pieds d’alouettes en sentinelle, au bord d’une faille rugissant des fureurs d’un torrent. J’ai conscience qu’il faut profiter de ces instants brefs, que l’état de grâce ne durera pas. Les petites parcelles de ciel bleu, déjà, après une lutte inégale, commencent leur capitulation.

Il y a un souvenir qui reste très vivace : c’est la traversée de fondrières travaillées par les troupeaux qui entravaient le passage sur de longues distances avant d’arriver à la ferme de Foo. Je vois encore ce couple de randonneurs monter, entrecoupant sa progression de nombreuses pauses. Nous devions faire, les uns et les autres, tant de gesticulations, mettre en place tant de stratégies de contournement que nous mîmes un temps infini à nous croiser. On glissait, les pieds enfonçaient et s’extirpaient péniblement avec des bruits de succion. La boue enrobait nos chaussures et maculait nos pantalons jusqu’aux genoux. La situation incita aux échanges d’informations et les réponses furent identiques de part et d’autre : oui, il fallait patauger encore un certain temps.

Arrivée sur la piste, je me lance dans un semblant de remise en état au premier ruisseau venu, pour retrouver une présentation acceptable : j’allège mes chaussures de leur fardeau de terre, gratte un peu le pantalon et bassine mes bâtons.

Carotte sauvage

Le gîte de Vorsiez avait eu droit sur le site de la Via Alpina aux éloges d’un randonneur. Je me heurte toujours au même problème : tentée d’y rester pour le charme et la réputation de l’endroit, mais poussée à aller un peu plus loin en raison de l’heure peu avancée. Et comme toujours quand aucune difficulté ne se profile avant l’hébergement suivant, la décision est aux prolongations.

Entre Foo et Vorziez

Voulant m’affranchir de la piste qui conduit dans la monotonie à Weisstannen, je prends un petit sentier folâtrant entre prés et forêts, un peu en hauteur. Il m’offre après dix minutes de cohabitation le bourbier le plus pervers de la journée. Il n’est pas d’une longueur démesurée et laisse penser avant que l’on mette un pied dedans que l’on ne s’y enfoncera pas trop. Erreur ! Au premier pas, j’ai de la boue jusqu’à la cheville et comme le chemin est légèrement en pente, la chaussure se met à déraper. Alors pour ne pas perdre l’équilibre, un réflexe commande un rétablissement instantané sur l’autre pied, qui va s’engloutir dans la masse mouvante. Impossible d’arrêter la glissade. Quand ces appuis de bipèdes sont instables, les bâtons sont censés leur venir en aide, mais les rondelles s’engluent. L’urgence et la posture précaire ne me permettent pas de lutter pour les extirper. En moins d’une seconde, me voilà à quatre pattes dans la fange, comme les vaches que j’ai vues quelques heures auparavant, immobile, faisant le bilan de la situation. Il n’y a aucun danger, mais d’ores et déjà le pantalon, les chaussettes, les manches de la polaire et le goretex que j’avais noué autour de la taille sont dans un état de saleté répugnant. Le seul souci maintenant est d’épargner le reste. Dans un combat de la dernière chance, je me lance résolument dans le bourbier comme si je traversais des charbons ardents avec en ligne de mire la terre ferme.

Pour un pays qui n’a jamais été en guerre, on y trouve des drôles de choses !

De nombreux ruisseaux coupent le chemin. Je passe auprès de l’un d’eux un long moment à un nettoyage sommaire espérant qu’aucune autre mauvaise surprise de cette nature ne vienne anéantir mes efforts de remise en état avant l’arrivée.

Weisstannen se déploie au bout de la descente sous une grisaille qui n’a fait que se renforcer. La pluie n’est pas loin.

Je traverse un village désert à la recherche d’un lit et d’un repas du soir. Amstram gram… allez, l’hôtel Gemse (Chamois) fera l’affaire. Il semble presque abandonné avec ses tables rassemblées sur un bout de terrasse et ses parasols en berne. Je dois sonner à plusieurs reprises pour qu’un homme vienne m’ouvrir. Quand je lui fais part de ma requête, ses réponses sont curieuses. Il semble indécis et marmonne pour lui-même des récriminations desquelles émanent des « Scheiße ! ». Il s’empêtre dans des excuses tortueuses qui me laissent comprendre qu’il n’y a pas de chambres libres. À tout hasard, je lui demande s’il y a un dortoir. Cette interrogation visiblement le soulage et sans tarder il me conduit à l’étage où une succession de portes s’ouvre sur des chambres inoccupées. Le dortoir est assez sommaire, sombre, froid et meublé avec tristesse. Mais j’y suis seule, ce qui est un avantage quand on a tous ses effets à faire sécher.

A dix huit heures trente, je descends m’installer dans la salle de restaurant. Un habitué des lieux sirote une bière et un couple de jeunes me suit de peu. Le patron vient s’excuser en nous annonçant qu’il faudra attendre un peu car son épouse n’est pas encore de retour. Derrière le comptoir, je le vois s’agiter nerveusement, visiblement embarrassé de la tournure des choses. À plusieurs reprises, il téléphone à celle qui doit être sa femme, inaugurant invariablement ses dialogues par des « Wo bist Du ? » coléreux. Mais le contretemps est payant pour lui puisque, loin d’en vouloir aux aubergistes, on patiente devant une consommation en guise d’apéritif. Je m’occupe l’esprit dans le sudoku du quotidien qui traîne sur la table, que j’ai la très malencontreuse idée d’ouvrir à la page des prévisions météo à plusieurs jours. Le temps d’un regard, mon moral subit une chute vertigineuse : la carte de la Suisse d’un jaune pisseux disparaît sous une mer de nuages gris et la hachure serrée d’un rideau de pluie, qui fait écho à ce que je vois à travers la fenêtre … « Scheiße ! »

Du mouvement, des mots, des bruits de vaisselle et de portes de placard qu’on ferme, sortent l’assistance de leur attente silencieuse. La patronne souriante et énergique vient mettre le couvert, prendre les commandes, retourne en cuisine réchauffer ce qui était probablement préparé à l’avance et revient après un quart d’heure faire le service. Je me dis avec amusement que son patron de mari, plutôt grognon, tout juste capable de s’occuper des consommations au comptoir manque singulièrement d’esprit d’initiative ! Et je comprends à ce moment-là pourquoi il n’avait pas réussi à me trouver une chambre alors qu’elles sont presque toutes vides.

Depuis que je marche, c’est la première soirée de randonnée où je ressens un tel découragement. Une envie profonde de mettre un terme à cette aventure qui s’enlise dans la boue et se dissout sous une pluie désolante. Depuis des jours, et pour des jours encore. Ce soir, mon futur est sombre. Il se cristallise en l’image de ma silhouette grise et solitaire qui avance sur un chemin s’enfonçant dans un néant flou et blafard. La tristesse du dortoir, la pluie têtue qui s’est remise à tomber et l’isolement que l’accueil distant des hôteliers n’arrive pas à rompre, ajoute sans conteste à mon abattement.

J’ai souvent, quand le courage m’abandonne ou que je cède à l’émotion, l’attitude qui consiste à différer ma décision. J’adopte alors pendant un temps la politique de l’autruche en évacuant, d’une façon ou d’une autre le problème. Ce soir, je noircis encore plus qu’à mon habitude mon carnet de randonnée, je dessine même un peu. Puis je lis jusqu’à ce que le sommeil prenne le relai. La nuit porte conseil, demain il sera temps de réfléchir.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Elm – Weisstannen

 

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