Via Alpina 2011. Etape 21, de Linthal à Elm

« Les nuages sont comme les pensées, les rêveries, les cauchemars du ciel. »

(Jules Renard)

C’est la déception une fois de plus quand je me lève. Il ne pleut pas, et peut-être n’a-t’il pas plu pendant la nuit, mais tout est détrempé, de grosses flaques semblent s’être installées durablement. La Linth rancunière ressasse sa colère en charriant des flots boueux, rugissant comme une horde de barbares. Des légions de nuages chargés de gris et de noir, avancent pesamment en rang serrés pour aller s’amasser sur les sommets. J’ai l’irritante et peut-être subjective impression qu’ils vont là où je vais pour m’attendre au dessus du col. Un réticule blanc coiffe les hauteurs. La neige relance toujours l’intérêt car elle suscite à la fois l’inquiétude et l’envie. Parce ce que de loin on peut craindre qu’elle interdise le passage mais on sait aussi qu’elle donne toujours aux paysages un fard lumineux et délicat, inversant à l’instar des négatifs des photos les couleurs.

Fromage à volonté

Les hôtels de gare ont un avantage incontestable, c’est qu’ils savent s’adapter aux horaires des trains matinaux. À six heures tapant, je vais partager avec les premiers clients la salle encore endormie pour prendre mon petit déjeuner. Il y a un point que je n’ai jamais abordé et sur lequel les suisses sont très forts, c’est la qualité des petits-déjeuners. Copieux, variés, on a souvent l’embarras du choix. Habituée comme beaucoup d’hexagonaux à un café rapide, j’ai dû me forcer pendant plusieurs jours pour apprécier pleinement ces repas pris au saut du lit. Incapable de manger plus qu’à mon habitude en une seule fois, je glisse souvent un petit sandwich dans ma poche que je mange une heure ou deux plus tard. En Autriche et en Allemagne les habitudes alimentaires sont les mêmes qu’en Suisse. Incontestablement, ils ne jouent pas dans la même catégorie que les français. Et je ne parle même pas des italiens, -scusate, amici italiani !-mais il faut bien reconnaître que si l’on se régale au déjeuner et au dîner, pour la prima colazione, c’est souvent le service minimum : bon café certes, mais accompagné de pain rassis, biscottes et biscuits emballés et ramollis.

Le ventre plein, les vêtements secs et propres -pour combien de temps ?-, les chaussures à peine humides, me voilà sur le point du départ. Perplexe. Ardeur à peine au dessus du minimum requis qui délivre l’énergie nécessaire pour avancer. Le plus gros travail ce matin, n’est pas d’affronter la côte ou de mettre un pied devant l’autre car depuis vingt jours le corps est rôdé, c’est de trouver un centre d’intérêt pour palier celui que la visibilité et le soleil fournissent les jours de beau temps. Le brouillard rétrécit le voyage. Les évènements se concentrent dans un périmètre restreint. Les éléments qui jalonnent le parcours, privés de l’arrière-plan, se répètent sans vie comme dans un tableau inachevé où il manquerait un fond travaillé chargé de donner de la valeur au sujet principal. Des arbres, des étables parcimonieuses, des bords de chemins sortis du néant lassent l’œil et poussent l’appétit d’avancer à la désertion. Alors pour continuer, je dois me rabattre sur d’autres ressources. Me concentrer sur mes pensées, affûter mes espérances de perspectives radieuses en me convainquant que ce temps calamiteux va bien devoir capituler, mettre mes écouteurs pour égayer la bulle dans laquelle je suis confinée. La musique achève de m’isoler, me plongeant dans un ersatz de paradis artificiel déconnecté du moment présent. Mon décrochage se mesure par deux indices assez fidèles : en premier lieu, je ne prends pas ou peu des photos. On peut imaginer que les clichés sont dépourvus d’intérêt, mais ce n’est pas la raison : en réalité j’en perds le réflexe, j’oublie de chercher le détail qui accroche le regard, je suis ailleurs. Le voyage devient introspectif. En second lieu, après coup, il ne me reste de ces étapes floues que peu de souvenirs. Ils sont ponctuels, ramenés à quelques faits précis et se mélangent. Il me faut pour essayer de refaire l’étape dans ma tête me concentrer, reprendre cartes et  roadbook qui mentionnent les lieux et localisent les quelques clichés. La compilation des informations fait resurgir des parcelles de chemin, laissant dans l’ombre de grands pans de l’étape.

Chasse aux cailloux

La mémoire d’un moment ou d’un lieu est le résultat d’une équation à quatre variables : visuelle, auditive, olfactive et temporelle. Elles se combinent par une relation d’addition ou de synergie dont découleront la précision et l’impression agréable ou non du souvenir. Par un temps pareil, tous les indicateurs sont au point mort, excepté la durée de l’étape évaluée à sept heures trente, les traces laissées dans le cerveau ne peuvent donc être que légères et partielles.

Dans la montée pour Richetlipass mes rencontres ont été rares mais suffisamment insolites pour laisser une empreinte saillante dans la masse confuse de mes souvenirs : un frigo de plein air, une équipe de terrassiers silencieux et des moutons en pleurs au milieu des nuages.

En faction devant une ferme isolée, un abri bien en vue attend le passant sur le bord de la piste, comme le ferait un oratoire de chemin de croix pour le pénitent. Mais le bienheureux dans sa niche ne ressemble pas à un saint local guérisseur ou bienfaiteur, mais il a la taille, la forme et la couleur d’un réfrigérateur. Ce n’est pas un mirage ou une mystification : c’est vraiment un frigo. À son pied, un tronc, pas un tronc d’arbre, non un tronc d’église et l’inévitable bouquet de fleurs champêtres déposé certainement par les auteurs de cette mise en scène.

Bain de vapeur

Par le biais de quelques affichettes, le Saint « société-de-consommation » nous informe que l’on peut se servir librement de fromage « Alpkäse », déposé dans ses entrailles. On ouvre la porte sur quelques tranches emballées sous vide, déposées sur les étagères qui annoncent sans ambages leur prix. Il suffit donc de déposer dans la cagnotte la somme convenue. En quelques sorte, le frigo se déleste en même temps que la tirelire de remplit. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. J’imagine avec amusement ce concept basé sur la confiance transporté en France ! Si le suisse est capable de convertir une richesse en argent sonnant et trébuchant, le français qui est magicien dans l’âme, est tout bonnement capable de la faire disparaître. Je n’achète rien, les morceaux sont trop grands pour moi seule et j’ai encore assez à manger dans mon sac.

Quelques temps après, je vois au devant de moi trois hommes, apparemment silencieux et peu enjoués, affairés à une tâche que je ne comprends que lorsque je les aborde. À l’aide de pelles, ils dégagent soigneusement toutes les rigoles transversales que les pluies d’hier ont comblées de gravier. Ils se contentent du bonjour économe des travailleurs qui n’ont pas de temps à perdre en discussions inutiles.

Par mauvais temps, toutes les montées se perdent invariablement à partir de certaines altitudes dans un néant spatio-temporel. En absence de vue on perd la notion de distance et l’avancée ne se mesure plus qu’à l’effort ou la fatigue qui se manifeste.

De ce brouillard enveloppant où la vie semble figée émanent des bêlements. Non, je devrais même plutôt dire des plaintes. Trois ou quatre moutons plantés immobiles dans l’herbe perlée de pluie me regardent monter, semblant attendre mon passage pour m’entretenir de leurs suppliques geignardes. Les autres restés dans l’ombre répètent le message en écho. Mais de quoi se plaignent-ils ? Ne sont-ils pas, pour l’heure mieux lotis que moi ? Ils ont de quoi manger, de la laine sur le dos et de la compagnie pour tromper l’ennui.

Chambre avec vue, enfin... par beau temps
...et petit coin sur le palier

Une bergerie ou un abri, sortant des brumes semble sommeiller au milieu du pré. Là encore, c’est étonnant comme le mauvais temps est capable de salir tout ce qu’il touche. Si je l’avais découvert sous un soleil resplendissant, au milieu d’un parterre de fleurs multicolores, j’aurais parlé d’ « une charmante petite maisonnette », au lieu de quoi, sur ce pan de montagne boueux, cette construction sommaire, suintante d’humidité me fait l’effet d’une sordide bicoque. L’image de près, il faut bien l’avouer ne rachète pas cette première impression ; il s’agit d’un refuge pour les randonneurs ou les bergers. Son entrée barrée d’une demi-porte a interdit l’accès aux moutons qui ont moquetté ses abords de crottes. L’intérieur est un capharnaüm repoussant et pour terminer le tableau, un assemblage de tôles rouillées fait office de lieu d’aisance à quelque pas de là. Pas de quoi y passer des vacances, je n’y pose même pas le sac.

Épilogue de la montée : le Col de Richetli. J’avais craint que la neige ne me pose des problèmes. Elle est là, mais absente du chemin, emballant tout le reste d’une crépine blanche d’où pointent les herbes drues et des fleurs transies. Il n’y a rien à dire de ce col, car il n’y a rien à voir. À peine s’esquisse la montée à un sommet proche qui se dilue dans un flou gaussien. Je prends à peine le temps d’un cliché, pour fixer le point culminant de la journée avant de plonger dans l’amnésie. La suite est à présent un trou noir. J’essaie de trouver des images à mettre sur cette descente. Le cerveau fouille dans ses archives éparses, me suggère quelques images orphelines dont je ne suis pas certaine qu’elles soient à leur place. Il me semble, par élimination, que c’est ce jour-là, que je vis à mi-pente dans une large cuvette une belle bergerie occupée par deux paysans. L’un deux échangea quelques mots avec moi. Alors que je reprenais mon chemin, je vis arriver un randonneur en sens inverse. Il me posa quelques questions sur le temps qu’il fallait pour arriver au col et sur la suite du parcours. Je crois aussi me souvenir que c’est ce jour-là que des grondements dans le ciel se répétaient presque toute la journée, me laissant croire à un orage lointain. Je trouvais cela curieux, le froid n’était pas propice à ce genre de désordre. La durée et la répétition régulière ne cadraient pas non plus avec mes suppositions. Et au fil de ma progression, ces roulements de tonnerre se précisèrent, et se révélèrent être en fait des détonations. Il devait s’agir d’un exercice militaire.

Richetlipass

La mémoire me revient, précise, à Ober Erbs. Le Skihütte Erbs après environ sept heures de marche depuis le matin, m’offrait le temps d’une pause les bienfaits d’un gîte douillet, le réconfort d’une bonne soupe chaude de légumes accompagnée de deux tranches de pain de campagne. Une ambiance chaleureuse régnait à l’intérieur ; une ambiance faite de calme, de simplicité, de décontraction, typique des gîtes de montagne dépouillés du luxe qui attire une clientèle plus exigeante. Trois randonneurs – un solitaire et un couple- étaient attablés. Ils semblaient résignés à passer la journée ici. D’ailleurs le solitaire avait déplié ses cartes et noircissait avec application ce qui ressemblait à un carnet de randonnée, dans la tenue de celui qui ne compte plus aller affronter le mauvais temps. Les patrons m’accueillirent. La femme se débrouillait un peu français. On parla de mon périple. La traduction de nos propos qu’elle fit aux autres mit un peu d’animation, suscita quelques questions avant que chacun reprit le cours de ses activités ou de ses pensées.

Rencontres
Gabarit de construction : l'année prochaine la Via Alpina traversera le hall de l'hôtel

La fin de la descente me ramena à la civilisation, par un passage obligé à une station de ski reliée à Elm par un téléphérique qui assurait le roulement des touristes. Le lieu grouillait de monde : s’y côtoyaient des familles et des groupes d’enfants de colonies de vacances qui papillonnaient autour des agrès et du restaurant. Sorti du périmètre, il n’y avait plus grand monde.

Une piste hybride que se partagent les véhicules tout terrain et les piétons, auxquels s’ajoutent en hiver les luges et les skieurs, rejoint le fond de vallé

La pluie qui commence à tomber me convainc de ne pas perdre mon temps à chercher un hôtel. Emboîtant le pas à deux jeunes randonneurs, j’entre dans celui affiche un prix promotionnel. Mais je ne sais plus à présent pour quelle raison, je ne serai pas éligible et je payerai le même tarif qu’ailleurs pour une chambre propre mais minuscule avec douche et toilettes à l’étage.

J’ai une vue sur la montagne, ou tout au moins sur ce que le ciel veut bien me laisser et sur un toit plat recouvert de flaques becquetées par une pluie obstinée et désespérante.

 

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Linthal – Elm

 

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