Via Alpina 2011. Etape 20, d’Urnerboden à Linthal

« Certains sentent la pluie à l’avance ; d’autres se contentent d’être mouillés. »

(Henry Miller)

L’étape d’aujourd’hui est plus une promenade qu’une réelle étape de montagne : cinq heures de marche, un peu de montée douce et surtout de la descente. Le temps est mitigé, la température agréablement douce. cette modération me laisse penser qu’il en sera ainsi pour toute la journée. Je me mets donc en route sans vraiment me presser. L’enthousiasme de la veille un peu en berne. Je longe le torrent, avant de rejoindre la route au niveau d’un ancien panneau de pierre qui indique la fin du canton d’Uri. Il aura été si court. J’entre dans l’un dont je n’ai jamais entendu parler : le Glarus. Il y a fort à parier qu’il ne soit pas doté d’une multitude de téléphériques, de grands hôtels. L’Uri m’avait fait sentir qu’on revenait à de la randonnée plus simple, plus dépouillée, en dehors des grands circuits tapageurs. D’ailleurs c’est à Urnerboden que j’ai revu les panneaux de la Via Alpina qui s’étaient effacés devant la profusion d’itinéraires touristiques dans toute la partie si fréquentée entre Kandersteg et Meiringen. Maintenant, sur tous les panneaux, le logo de la Via Alpina apparaît régulièrement et clairement, associé à un numéro de sentier.Sauf à Vorder Staffel, une ferme isolée située sur une patte d’oie où une bonne âme a inscrit à la bombe « Linthal ».

Urnerboden

Je suis la recommandation, sans consulter la carte et le GPS. Pourquoi devrais-je me méfier d’une information aussi explicite ? Après tout, en d’autres circonstances, il m’a bien fallu faire confiance à des inscriptions sauvages. Indéniablement, ce chemin carrossable conduit bien là où il dit, mais avec tant de virages, que mon étape s’en trouve allongée de plusieurs kilomètres. Je consulte alors les instances cartographiques compétentes et l’instrument de navigation pour évaluer l’ampleur de ma dérive : l’erreur est patente. Un chemin assez large s’offre à moi pour rattraper ma trace. Je m’y engage. C’est formidable. La petite flèche de l’écran de mon GPS me rapproche lentement mais opiniâtrement du parcours en pointillé que j’ai abandonné. C’est magique…. enfin, jusqu’à ce que le chemin s’arrête net devant ce que je crois être la porte d’un abri militaire enfoui dans la montagne.

Le même, après 10 minutes de marche

Pas d’autre solution que de grimper dans la forêt touffue. Crapahuter serait le terme le plus exact. La pente est raide, les arbres aux branches basses sont serrés. Je dois trouver des passages, m’accroupir, enjamber, contourner, m’aider des mains. La progression est lente. Pénible, hasardeuse. Je n’en finis pas de me battre avec des ramures griffues et des troncs aux allures d’épieux. Enfin, je vois pointer au dessus de la pente, se découpant dans le ciel blanc la lisière de la forêt retenue par un fil barbelé. Derrière, c’est une prairie pentue, puis le mur d’un chalet fermé. Je suis épuisée, la sueur inonde mon visage et coule dans mes yeux. Allez, encore un dernier effort pour se hisser. Enfin, je vois le chemin et je réalise en observant ce qui m’entoure qu’il m’aurait fallu bien moins de temps et d’énergie en rebroussant chemin pour arriver là où je suis. Une fois encore le GPS a montré ses limites ; les données brutes qu’il délivre sont toujours à prendre avec réserve.

Après une indication malveillante qui m'a envoyée sur le mauvais chemin

La suite du chemin est moins aventureuse. Correctement balisée, elle n’offre pas beaucoup d’occasion de se tromper. Le temps est retombé dans ses mauvais travers. Insidieusement, le ciel s’est chargé, s’est alourdi, s’abattant en un brouillard pesant qui dissimule tout à mi-pente. J’avance dans un monde où rien n’existe au-delà de cent mètres. Une petite pluie fine et intermittente s’invite même à Braunwald, village de vacances discret et paisible qui n’a rien des stations clinquantes du Valais.

Via alpiniste insolite

Quand il n’y a plus rien à voir, il faut canaliser ses réflexions pour éviter de s’enliser dans le pessimisme et des jérémiades récurrentes. Ce qui mine un peu le moral, ce n’est pas le mauvais temps en soi, c’est sa persistance. La parenthèse d’hier ne suffit pas à balayer mes craintes grandissantes de voir la situation s’éterniser.

En dessous de Braunwald, je retrouve la vue. Un funiculaire, chenille colorée, assurant la jonction entre le village et le fond de vallée pour épargner aux résidents et vacanciers une interminable route sinueuse comme un boyau, croise mon chemin, glissant presque silencieusement sur un rail décrivant une pente et des courbes impeccables. La rame est presque vide. À l’opposé de celle montant à Wengen, chargée des touristes surexcités qui me lançaient des grands coucous joyeux.

Champignons hallucinogènes

Linthal, la fin d’une petite étape. La gare. L’hôtel de la gare. Il commence à pleuvoir plus sérieusement. Avant de me décider où je passerai la nuit, je tiens à aller voir une chambre d’hôte signalée un peu en dehors du centre, sur le départ du chemin que je ferai demain.

Finalement, non, la maison est trop belle, j’en imagine le prix. Et trop loin d’un point où l’on peut se restaurer aussi. Le temps de ma recherche, la pluie a forci si brusquement qu’une fois encore, je suis complètement trempée. Je n’ai plus qu’une hâte : prendre une douche chaude et me changer ; il n’est pourtant pas plus que 13h30.

Affichage clair !

J’entre dans l’hôtel « Bahnhof », qui vit l’animation des salles bien remplies de clients qui terminent leur repas et de promeneurs venus se réfugier. J’intercepte un gros homme qui, saisissant dans l’instant que je ne suis pas très familière de sa langue, me parle en français.

Il me propose une chambre, dont je ne me souviens plus le prix, mais qui m’avait paru assez coûteuse. Je lui explique que je ne suis pas à la recherche d’un grand luxe et que faisant une randonnée au long cours, il fallait que je sois un peu regardante.

Sans y mettre la moindre ironie, il a alors cette réponse extraordinaire:

  • Allez à l’hôtel qui est juste à coté, il est moins cher que nous. Et si ça ne vous convient pas, revenez !

Je le remercie, un peu gênée de devoir faire le choix entre sa gentillesse et une économie substantielle.

L’hôtel en question dispose effectivement d’un dortoir, mais aujourd’hui c’est jour de relâche. Je reviens donc, résignée.

  • L’hôtel est fermé pour aujourd’hui…
  • Attendez me dit-il, j’ai peut-être une solution.
Funiculaire Linthal - Braunwald

Il part consulter sa femme et revient après quelques instants.

  • Dans la maison d’à coté, nous avons un gîte. Je peux vous louer une chambre pour cinquante francs.
  • Oui, c’est très bien.

Il me conduit sous les trombes d’eau dans le bâtiment annexe. La chambre est vieillotte, équipée de meubles hétéroclites mais spacieuse, propre et fonctionnelle.

Comme l’après-midi risque encore d’être longue, je me dis qu’il vaudrait mieux la commencer par aller se restaurer un peu, mais il me dit :

  • Le restaurant ferme à 14h. Aujourd’hui nous avions un buffet libre. Si vous voulez manger, il faut vous dépêcher.

Je voulais prendre une petite collation avant tout pour occuper un peu le temps, alors l’idée d’avaler une assiettée de salade en dix minutes ne fait pas mon affaire, d’autant plus que j’ai dans mon sac de quoi faire un piquenique.

  • Vous ne servez pas de repas ce soir ?
  • Non. Il y a une pizzéria un peu plus loin.

C’est l’un des meilleurs moments de la randonnée par temps froid ou humide que de se débarrasser des chaussures gorgées d’eau qui pèsent des tonnes et des vêtements qui collent à la peau. C’en est un encore meilleur que de se ramollir sans retenue sous la douche chaude avant de se glisser dans des habits secs.

Jamais depuis que je marche je n’ai vu un tel déluge. Tout l’après-midi, sans répit, une pluie torrentielle tambourine sur le toit, picore des flaques qui enflent jusqu’à devenir des marres. La chaussée charrie des vaguelettes qui vont grossir les rigoles. Personne ne se hasarde à sortir. Seules quelques voitures, tous phares allumés, avancent précautionneusement, soulevant des gerbes d’eau.

A maintes reprises, je vais à la fenêtre pour observer cet exercice de fin du monde me demandant comment le chemin sera demain.

Dans un moment de clémence, vers dix huit heures trente, le ciel montre les premiers signes d’épuisement ; ce n’est pas encore la capitulation, mais une transition entre la phase aiguë à la phase chronique. Je profite du soupçon d’accalmie pour aller conquérir la pizzéria.

C’est véritablement le point de ralliement de tous les affamés de Linthal : on est accueilli par les senteurs de pâte cuite au feu de bois agrémentées d’herbes de Provence et un brouhaha incessant. Toutes les tables sont pleines. Les serveuses virevoltent entre la cuisine, la caisse enregistreuse et le téléphone qui sonne toutes les vingt secondes. Entre deux pirouettes, l’une d’elle, me case au milieu d’une longue tablée, à la frontière d’un groupe d’italiens et d’un trio de petits vieux, habitant visiblement le coin, qui devisent devant une bière géante. Une fois n’est pas coutume en territoire helvétique, ils sont plutôt causants, probablement parce qu’ils ont un peu bu, parce qu’on est si serrés qu’ils ne peuvent m’ignorer et également parce que la présence d’une femme seule venant apparemment d’ailleurs titille leur curiosité. Je leur expose maladroitement mon aventure. Quand je leur dis que je viens de Strasbourg, ils ne peuvent s’empêcher d’évoquer la seule personnalité qu’ils connaissent, Gilbert Gress, entraîneur de foot, qui a œuvré en Alsace avant d’aller exercer ses talents en Suisse. Comme je suis étonnée de voir des italiens ici qui, de toute évidence sont des travailleurs, l’un des petits vieux me dit qu’il y a 400 immigrés, italiens ou autres à Linthal. Il insiste tellement sur ce nombre, jetant à la dérobée des regards à mes voisins de gauche qui papotent sans discontinuer, que je ne sais comment je dois interpréter le sens de sa remarque. Voyant que la pluie a cessé, ils libèrent la place, aussitôt occupée par un couple. J’échange deux ou trois mots avec les italiens qui me replongent dans mon épopée italienne de l’année passée ; je retrouve quelques mots oubliés. Ils m’en apprennent un autre au moment de partir « arrivederci ».

Quand je retourne à ma chambre, la pluie a enfin cessé, laissant derrière elle une ambiance de tristesse infinie.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Urnerboden – Linthal

 

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