Via Alpina 2011. Etape 19, de Bürglen à Urnerboden

« A quoi sert la lumière du soleil, si on a les yeux fermés. »

(Proverbe arabe)

Depuis quelques jours est née une préoccupation qui ne m’effleurait même pas l’esprit auparavant. Je marchais en pleine insouciance, sans me préoccuper du ciel mais depuis trois jours, il m’a réappris la méfiance, a dessiné des perspectives de longues morosités alors que je les pensais éphémères. C’est quand le bonheur ou la chance commence à nous échapper que l’on prend conscience de sa valeur. Il en est ainsi pour tout : des choses les plus anodines aux plus importantes. Et dire que je me plaignais du soleil excessif ! J’en oubliais de voir ce que ce temps magnifique offrait à mes yeux. Et j’oubliais de croire qu’il était l’artisan de mon enthousiasme que je supposais indéfectible et ne venant que de moi seule.

Scabieuse

Ce matin donc, mon premier regard est pour la fenêtre. Elle affiche une luminosité en rien comparable avec celle des jours précédents et me jette hors du lit. Trop beau pour être vrai et surtout durable. Je me méfie des effets d’annonce cousus de nuages blancs, petits et épars certes, mais sournois. De toute façon, quand on marche, on n’a pas le choix des armes : la seule qui vaille est de devancer l’ennemi. Branle-bas de combat, je me prépare en un temps record pour descendre déjeuner. La restauratrice est beaucoup plus optimiste que moi ; le temps d’après elle sera beau pour la journée… après, elle ne sait pas.

Je dois monter jusqu’à Klausenpass, qui se trouve au bout d’une vallée en V assez encaissée. Le parcours jusque-là est assez simple à comprendre : le chemin fricote avec la route jusqu’à Spiringen. Il reprend ensuite sa liberté par quelques détours, allant à la rencontre de plusieurs hameaux parsemés sur le versant tapissé de pâturages.

J’ai l’impression que c’est jour de fête. Jamais je crois, je n’ai autant apprécié ce soleil. Il ravive tout ce qu’il touche, insuffle mon énergie vacillante, m’ouvre les yeux avides sur ce qui m’entoure. La terre du sentier a séché en surface, semblant avoir oublié ses épreuves des jours derniers et l’herbe nourrie de ces mêmes pluies rédemptrices ont ce vert lumineux qui donne aux paysages des contrastes tranchés.


Le flanc de montagne d’en face, que je peux tout à loisir observer, à défaut de celui sur lequel je suis et dont je n’ai qu’une vision étriquée et déformée, se divise nettement en trois niveaux. Une première partie sombre et raide, celle qui part du fond de la vallée, juste au dessus des routes et des maisons, est revêtue d’une forêt dense de conifères sombres. Au dessus, la pente s’adoucit. Les arbres laissent place à des alpages éclairés, piquetés de petits hameaux épars et de fermes isolées. La forêt semble être une barrière infranchissable séparant ces deux mondes, celui des ténèbres enfoui entre le pied des deux versants où s’agglutinent des petits toits lointains, et celui de la lumière, presque désert. Surmontant cette harmonie de verdure, des sentinelles de crêtes dentelées de pierre et de neige.

Je remonte jusqu’au col sur un adret, donc au soleil. Rien apparemment n’indique que je suis depuis hier dans le Canton d’Uri. Depuis mon entrée en Suisse je n’ai vu que le Valais et l’Oberland bernois. Renommés, riches, touristiques, vitrine de la Suisse. La frontière pour passer en Uri est virtuelle et tient à des détails subtils : je traverse aujourd’hui de grandes prairies, je vois des paysans occupés à retourner les foins à la fourche car les machines agricoles comme en en voit dans les plaines ne sont pas adaptées à la déclivité. Pas de téléphérique, ni de grands hôtels. Je suis dans une Suisse plus rurale qui vit encore de l’élevage.

A l’approche du col, le nombre de promeneurs augmente. Les différentes voies d’accès convergent à Klausenpass. Aujourd’hui c’est l’affluence. Sevrés de soleil depuis trois jours, les touristes et promeneurs se sont rués sur les chemins et à quelques encablures du col, le spectacle est ahurissant et divertissant.

Vallée entre Spiringen et Klausenpass

Sur la route c’est un défilé de voitures, dont bon nombre d’entre elles sont décapotables (on ne néglige pas le moindre rayon de soleil), de motos, de camping-car et de vélos. Sporadiquement s’intercale un bus ou un camion. Ajoutez à ce courant irrégulier, des piétons plutôt disciplinés en transit entre deux sentiers et des vaches en liberté qui traversent sans se presser, stationnant même à l’occasion en plein milieu de la chaussée, créant des bouchons. Elles sont ici chez elles, regardent cet envahissement avec indifférence mais n’entendent pas être perturbées dans leurs déplacements. Coté décibel, c’est une cacophonie alliant pétarades, vrombissement, coup de frein sur fond de clarines. Mais, contrairement à nos bouchons urbains, pas de coups de klaxon, la montagne adoucit les mœurs.

La foule se concentre au col. Le parking est plein et la terrasse de l’hôtel aussi. Le soleil est sans conteste le meilleur rabatteur qui soit ! J’imagine que deux jours plus tôt ce col devait donner le même triste visage que Jochpass !

Cornelia et Martin m’avaient beaucoup venté cet hôtel pour le confort de la chambre, la qualité de la nourriture et le tarif abordable. Mais il est décidément une fois encore bien trop tôt pour arrêter. Je ne suis pas fatiguée et j’ai envie de profiter au maximum de ce beau temps, quitte à devoir me satisfaire d’un hébergement moins agréable. Surtout que la suite est une descente facile où il suffit de se laisser aller, où il est permis de papillonner et de lambiner.

Urnerboden marquera la fin de l’étape. Il y a des journées où l’on a hâte d’arriver en raison de la fatigue qui s’accumule, de la faim, de l’ennui. Mais aujourd’hui c’est l’inverse. Mon but se rapproche inexorablement et pourtant il me reste de l’énergie qui pourrait encore me faire marcher des heures et des heures. Je ralentis pour retarder l’échéance. Mais enfin, il faut se résigner, Urnerboden en fond de vallée coiffant une petite éminence, m’attend.

Le village n’est pas désagréable. Il y a un seul hôtel qui cache dans ses sous-sols deux dortoirs. Quatre lits pour moi, c’est plus qu’il n’en faut.

Je mange seule, en silence à coté d’une tablée de quinze personnes qui remplit la salle de son vacarme. A coté de moi, vient s’installer une femme accompagnée de sa fille, que j’ai vue une heure plus tôt arriver en tenue de randonneuse.

On échange quelques mots. La discussion n’ira pas au-delà, bornée de fossés infranchissables que sont ma maîtrise trop chancelante de l’allemand et la capacité assez limitée des suisses germanophones à s’ouvrir aux autres. Je ne m’en attriste pas. Je suis venue ici par choix. Je constate cet état de fait, repoussant la tentation de donner foi aux rumeurs qui courent sur la tiédeur de mes hôtes helvétiques. Ma randonnée s’appauvrit de ses échanges qui se limitent le plus souvent à des formules de politesse rapides et superficielles. Je fais l’apprentissage de la vraie solitude, celle qui n’est presque jamais entrecoupée du regard des autres. Une solitude qui me rend transparente.

Je mange, captivée par ce qui se passe dehors, fermant mes oreilles et mon attention au spectacle de la salle. Avec le recul je n’arrive pas à capter le moindre souvenir du service et du menu ; mon regard se porte au-delà des grandes baies vitrées qui donnent sur la large vallée en auge couronnée d’un ciel digne de la palette d’un peintre. Le ballet de nuages blancs teintés de rose, de saumon et de gris est d’une beauté aux perspectives inquiétantes.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape   Altdorf – Urnerboden

 

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