Via Alpina 2011. Etape 18, de Blackenalp à Bürglen

« Au bout de la patience il y a le ciel »

        (proverbe africain)
 

Mon bol est ce matin encore à l’isolement. Tant pis, je n’entreprendrai pas de déménager d’autant que je suis la première à m’installer et que je ne sais pas si mes commensaux descendront avant que j’aie terminé.

Je commence à manger observant avec dépit ce qui se passe de l’autre coté de la fenêtre. Pas de pluie mais un brouillard insistant qui déferle par vagues et entretient une grisaille attristante. C’est le troisième jour de ce temps pourri. Pour la première fois depuis que je suis partie, mon enthousiasme s’enraye et ma confiance en l’avenir vacille. Jamais jusqu’à présent je n’avais consulté la météo. Je prenais ses petits caprices comme des soubresauts inévitables et transitoires. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que l’été s’installe dans une crise durable qui va m’obliger à changer d’état d’esprit. Car quoi qu’on en dise, si marcher est un plaisir, il n’en reste pas moins que cette activité qui consiste à mettre un pied devant l’autre demande un minimum de conditions plaisantes.

C’est dans cet état de réflexion que je prends la route après un échange de recommandations sur les gîtes à privilégier et des adieux chaleureux avec Cornelia et Martin qui étaient finalement descendus du dortoir un quart d’heure après moi.

Le froid et l’humidité s’invitent au seuil du refuge. L’effort pour monter jusqu’au col de Surenen (Surenenpass) en vient à bout. Le paysage se dévoile par touches fugaces et voilées. Je trouve à quelques encablures du sommet un abri fermé assez confortable, non signalé sur la carte, qui offre une halte à l’abri du vent.

L’altitude me fait entrevoir le monde qui tente de s’extraire des nuages. Au col, un timide soleil perce mais un vent glacial oblige à s’emmitoufler sous des épaisseurs de polaire. Un couple accompagné d’un chien arrive en sens inverse. Bref salut. Le temps n’est pas propice à des discussions au sommet, et leur tempérament neutre et distant non plus certainement. Ils veulent seulement savoir si je n’ai pas vu un abri en montant. Ja, in zehn minuten… Auf Wiedersehen.

Eh bien, contre toute espérance, le soleil battra en brèche les intentions belliqueuses de la dépression décourageante. Les nuages résistent avant de se disloquer par épisodes chaotiques. Le ciel bleu finit dans cette lutte par remporter un petit chelem, concédant quelques plis à son adversaire. Mais néanmoins, le sentiment d’une victoire l’emporte même si elle n’est pas éclatante.

La longue descente qui fait passer en quelques heures de 2280 à 460m est une alternance de tronçons pentus, cruels pour les genoux et de plats reposants. La chaleur grimpe de façon inversement proportionnelle à l’altitude. Mais la nature ne peut pas faire oublier les affres de la météo : la terre est mouillée, le chemin gluant, coupé de rigoles. Dans le vallon entre le pied de Surenenpass et Brüsti, d’énormes flaques se prélassent dans les moindres replats et au fond de toutes les cuvettes. Les vaches pataugent sans état d’âme dans la fange uniquement occupées à se repaître d’une herbe vivifiée.

Après Brüsti, la pente reprend, raide, dévoilant le bout du lac d’Urnersee, et s’ouvrant sur une vallée largement occupée d’agglomérations confluentes, reliées par un réseau dense de routes.

Arrivée à Attinghausen. Les genoux endoloris et le ventre vide. La pause s’impose. Pour récupérer, manger et faire le point sur la suite à donner à cette journée. Je trouve un banc confortable à la station inférieure du téléphérique pour Brüsti, qui me vaut de devoir m’excuser pour mon ignorance, auprès de plusieurs randonneurs qui me demandent à quelle heure part la prochaine benne.

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Si je suis la voie tracée, il me faut bifurquer à gauche pour aller à Altdorf, et prendre demain la direction de Bürglen. Mais je peux aussi rallier aujourd’hui-même Bürglen, sans faire le crochet par Altdorf. La première option m’offre la satisfaction de rendre visite à la patrie de Guillaume Tell, de pouvoir admirer la célèbre statue s’élevant devant un beffroi qui fait le renom de la ville. Mais, rallier directement Bürglen, me fera gagner une heure demain sur une étape évaluée à près de dix heures et demie. Longueur évidemment tout à fait envisageable si les conditions sont bonnes, mais éprouvante si elles ne le sont pas. Et pour l’heure, je n’accorde plus une confiance aveugle aux sourires que le ciel me fait aujourd’hui.

Tell père,Tell fils

La valse hésitation dure le temps du casse-croûte et comme toutes les décisions, une fois prises, elles font oublier au moins dans l’immédiat l’alternative délaissée.

Bürglen est la porte d’entrée d’une vallée latérale qui démarre en face de moi, un peu au-dessus des dernières maisons d’Altdorf.

Il me faudra une heure pour arriver à destination et si j’en ai le courage j’irai jusqu’à Spiringen puisque j’en ai encore le temps.

Bürglen est un charmant village, de bois et de pierre qui a voulu profiter de la notoriété de son illustre citoyen Tell, père de la Suisse. À l’instar d’Altdorf, le village a ouvert un petit musée et érigé une statue en son honneur. Exécutée par un artiste local, elle n’a pas la même prestance que sa cousine sise à quelques kilomètres de là, mais sa facture un peu maladroite lui confère une naïveté touchante.

Je trouve un hôtel agréable au centre du village. La patronne me propose une petite chambre simple et vieillotte, mais confortable avec douche et WC sur le palier, rien que pour moi, à un prix raisonnable. Ce sera même la chambre la moins chère de toute ma traversée de la Suisse !

La journée n’est pas très avancée, j’aurais pu monter jusqu’à Spiringen, mais le courage m’a manqué. La terrasse ombragée de l’hôtel et le panaché m’ont comblée et quand je me suis décidée à aller au musée, pour avoir trop flemmardé dans la mansuétude d’un repos réparateur, il était déjà fermé.

La salle où l’on mange étant séparée du celle où on ne fait que boire, je dîne dans un coin sombre, face à moi-même dans un silence presque religieux épisodiquement troublé par la patronne qui vient m’apporter un plat ou s’enquérir de mes désirs.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes  Engelberg – Altdorf et Altdorf – Urnerboden

 

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