Via Alpina 2011. Etape 17, d’Engstlenalp à Blackenalp

« Je vais à la fenêtre et le ciel ce matin
N’est ni rose ni honnête … »

(Stéphane Eicher – Déjeuner en paix)

 

Mon premier regard est pour la fenêtre et ce qu’elle me raconte. Et l’histoire de ce matin est pire qu’hier. Le temps n’est peut-être pas plus déplorable, mais l’altitude fait dans la surenchère. Quand il fait beau, elle sait rendre les paysages vraiment merveilleux et plus agréables qu’en fond de vallée. En revanche, associée au mauvais temps, elle ne fait pas dans la demi-mesure. C’est la double peine : pluie et brouillard.

Je descends déjeuner. La salle est vide, les autres clients qui séjournent là, avec raison ne se hâtent pas de sortir du lit.

Werner m’avait indiqué le chemin à prendre en sortant de l’hôtel comme si je risquais de me perdre. Je devais ensuite, après une dizaine de minutes longer son lac. Tout se passe comme il l’avait annoncé. Son pauvre terrain de jeu semble mort, abandonné des hommes. Les truites seront tranquilles aujourd’hui, pour certaines ce sera un jour de sursis.

J’imagine en montant presque à l’aveuglette, ce que doit être le monde de Werner. Un monde nébuleux, flou, approximatif, peuplé d’ombres et j’en suis triste pour lui.

La grisaille a le don d’anéantir mon enthousiasme et dans ces moments que je ne bouderais pas un peu de compagnie. Mais que diable, deux jours de pluie, ce n’est pas la désespérance ! Jusqu’à maintenant je n’ai eu presque que du beau temps. Il faut être bon joueur et accepter les inconvénients d’une longue randonnée.

Curieusement quand il fait ce temps, je ne pense pas à sortir l’appareil photo qui a pourtant un certain talent pour habiller les paysages indistincts d’une touche de charme raffiné et nostalgique. Le réflexe veut que l’on soit plus enclin à concrétiser en pixels les scènes lumineuses et ensoleillées, alors que ce sont celles-ci qui donnent les clichés les plus banals, illustrant invariablement les calendriers et les catalogues des agences de voyage. Les photos de ciels bleus et nature éclatante sont les preuves d’un voyage réussi, celles qui présentent des ciels tourmentées et des paysages estompés ne sont qu’esthétiques.

Jochpass. Inutile de s’éterniser, ni davantage d’y consacrer un long discours car il n’y a presque rien à en dire contrairement à tous les cols qui ont le don de me ravir. Sinon que Jochpass est glacial et hostile, qu’il y règne un vent froid ne chassant même pas cette brume tenace qui colle à tout ce qu’elle touche. Un grand hôtel me paraît à ce point mort que je le crois fermé jusqu’à ce que je vois sortir quatre silhouettes incertaines habillées de vestes fluo que j’identifie comme des employés des remontées mécaniques qui vont incessamment commencer à tourner. Pour personne, mais obéissant à des contraintes administratives qui les rendent étrangères aux considérations purement météorologiques. Logiques !

Jochpass

Je ne tarde pas à m’engager dans la descente avec l’espoir de gagner rapidement à la fois quelques degrés et un peu de visibilité.

Le jalon suivant est Trüebsee. Le brouillard est encore si dense que la berge de l’autre coté du lac est invisible, le chemin recouvert de béton ressemble à une promenade de front de mer. Là encore je ne lambine pas, me contentant d’imaginer les cohortes de touristes qui doivent sillonner ce désert austère quand le soleil est là !

La descente troque la brume qui imbibait sournoisement mes vêtements contre une pluie aux manières plus expéditives et bien avant d’arriver à Engelberg, je suis trempée jusqu’aux os. Je n’ai qu’une hâte, c’est de trouver un endroit au sec pour laisser passer cette averse qui devra bien céder à un moment ou à un autre.

Engelberg, la montagne des anges, n’était pour moi rien de plus que le titre d’un album de Stéphane Eicher. Mais c’est apparemment une bourgade renommée dans le monde du ski, l’alter ego de Grindelwald. La luminosité est une composante de poids dans la perception et le souvenir des choses si bien que dans ma mémoire, les deux stations resteront fort distinctes.

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Je tournicote un peu dans le bourg, ne sachant où jeter l’ancre. C’est l’heure où tout le monde mange. Mon pantalon et mes chaussures boueuses, ma veste imperméable et mon sac dégoulinants me retiennent d’entrer dans un bistrot où les clients sont propres et secs. Ce que je veux, c’est un endroit chaud, de la place pour me débarrasser quelques minutes de ma veste et prendre le temps de ranger correctement mes affaires que j’ai protégées de la pluie en les fourrant à la hâte dans n’importe quelle poche. Un bureau de poste spacieux convient tout à fait par son anonymat, le mouvement des allées et venues, les multiples bancs dont il est équipé, même s’il a la faiblesse de ne me proposer qu’un café de percolateur. Je piquenique au milieu de clients affairés à remplir des formulaires, consultant ma carte pour évaluer le temps qu’il me reste jusqu’au refuge de Blackenalp.

Blackenalp et nulle part ailleurs. Helga, une Via Alpiniste que j’avais rencontrée à Alpe Devero m’avait vanté l’accueil, et son caractère sauvage. Depuis trop longtemps je ne fréquente que les hôtels, j’ai envie d’un retour à la simplicité et à la chaleur. J’espère y retrouver l’ambiance de Burghütte.

La pluie dépose les armes pendant ma pause postale et avant de me remettre en route, je fais un crochet au supermarché pour quelques achats destinés à compléter mes vivres.

J’ajoute aux achats indispensables, un énorme paquet de Carambar. Ah, les caramels ! j’adore, malgré leur inimitié pour mes plombages. Suffit de les amadouer pour les faire fondre sans qu’ils livrent bataille. En plus, quand on s’ennuie un peu en marchant sous un ciel gris, ils sont hautement divertissants sans pour autant vous faire risquer l’entorse d’un neurone, avec leurs blagues cucul :

Deux chiens se promènent. Tout à coup, l’un deux se met à frétiller :

« Tu as vu dit-il, un réverbère neuf ! Ça s’arrose ! »

… leurs devinettes simplettes

Quelle est la salade la plus explosive 1

… leurs défis barrés,

Réussis à faire marrer tes potes en mangeant un carambar sans cligner des yeux

Oui, effectivement pari difficile, ça manque un peu de potes pour l’instant !

… ou  pourquoi pas, superbarrés !

Fais la Via Alpina sous la pluie en gardant un moral d’acier et sans te plaindre…

On va essayer.

Je me fourvoie copieusement au centre ville, les panneaux dans les agglomérations étant toujours ambigus dans la profusion de bifurcations. Mais bon an mal an, j’arrive à m’extirper de ce dédale de rues et une fois que la machine est lancée, le tempo peut reprendre en suivant les indications plutôt de bonne qualité dès lors que l’on arrive aux quartiers périphériques. Il faut un certain temps pour sortir des zones habitées et reprendre l’ascension.

Le ciel montre des signes évidents à vouloir remédier à sa léthargie grise et uniforme : il charrie à présent un pot pourri de nuages de toutes sortes qui galopent dans la plus grande anarchie, laissant par brefs instants filtrer de faibles rayons.

Curieusement, alors que toutes les indications figurent sur les panneaux, Blackenalp n’apparaît qu’une seule fois. J’en arrive à douter, bien que la carte et mon topo-guide le mentionne clairement. C’est ainsi que j’interpelle un couple de randonneurs qui arrive en face de moi.Ils me confirment que je suis sur le bon chemin et que je devrais atteindre le refuge dans une heure et demie. On en arrive à parler de notre randonnée. Ils connaissent le parcours que je fais mais je ne connais pas le leur. Après quelques appréciations sur nos sacs identiques réputés pour leur légèreté, nous nous quittons.

Ils avaient été précis et exacts : au bout du temps annoncé, j’atteins une petite chapelle blanche évanescente faisant des apparitions fantomatiques dans la couche de nuages. Elle donne une impression de profonde solitude et d’abandon, mais à peine ai-je passé un épaulement, que se découpe timidement à quelques centaines de mètres, la silhouette réconfortante de deux bâtiments. C’est Blakenalp, avec sa terrasse déserte, où s’ennuient des bancs et des tables détrempés et quelques pieds de parasols.

Je pousse la porte qui s’ouvre sur une cuisine sombre où se concentre un comité d’accueil étoffé : je ne sais pas si chacun a un rôle précis, mais au moment où j’arrive, le plus vieux de tous, pas très causant, prépare un feu en dessous d’un grand chaudron en cuivre, deux jeunes filles en bottes et parka, entrées juste avant moi, reviennent de l’étable, et un homme d’une trentaine d’années semble être affecté à l’accueil des clients quand il n’est pas employé à d’autres tâches.

Il me fait passer dans la grande salle qui me happe par une bouffée de douce chaleur. Mon regard se porte immédiatement sur le maître de cérémonie : un énorme kachelhoffen entouré d’une banquette qui le borde comme une coursive. Mes vêtements ont eu le temps de sécher durant l’après-midi, mais mes chaussures et mes chaussettes sont à tordre. Elles trouvent à se loger contre le poêle bienfaisant et de mon coté, je ne résiste pas à en faire autant, prenant place sur le banc, le dos calé contre les tièdes carreaux de faïence. J’observe à travers les fenêtres la cavalcade des nuages et l’herbe qui frissonne en silence sous les assauts du vent. Vu de ce cocon douillet, le froid du dehors semble encore plus hostile.

Tirée de mes rêveries par des bruits dans l’entrée et des mots. La porte est poussée. Un coupe de randonneurs apparaît. Je les regarde faire les mêmes gestes que moi.

Le « Guten Abend » est bref, conventionnel, l’urgence est de se mettre à l’aise et se réchauffer. Ensuite de se restaurer un peu et quoi de mieux, ici dans un refuge qui est avant tout une fromagerie d’altitude, de se faire servir des produits locaux : lait frais et morceau de tomme artisanale.

Il faut pour qu’une discussion s’ébauche entre des individus ne se connaissant pas, une amorce, qui n’est autre qu’un point commun suffisamment flagrant. Il faut en plus y ajouter une pincée de plaisir à s’ouvrir à des inconnus. Mettez ensemble deux pêcheurs armés de leur ligne, ou deux musiciens équipés de leur instrument, et les discussions s’engageront spontanément dans les domaines qui les réunissent, pour peu qu’ils ne soient pas des ours. Et quand trois personnes se retrouvent dans un refuge loin de tout, il paraît évident que le point commun est la randonnée. La discussion s’engage donc spontanément allant du parcours de la journée au périple global de chacun. Nous faisons pour quelques jours le même parcours mais en sens contraire.

Parlant de mon itinérance de cette année, je rajoute :

  • C’est une belle randonnée mais c’est très cher.
  • Pour nous aussi.
  • Oui, … mais pour les français c’est plus cher que pour vous, les suisses. Le niveau de vie en France est plus bas et notre euro n’est plus très fort !
  •  Mais nous ne sommes pas suisses, nous sommes allemands.

Surprise de ma part. Mais en y réfléchissant, ce n’est qu’une demi-surprise, car les allemands sont plutôt spontanément causants.

Viennent souvent ensuite les présentations plus personnelles. L’homme parle et comprend assez bien le français, à l’inverse de la femme.

  • Je vous présente Cornélia, mon épouse, me dit-il, et moi c’est Martin (prononcé Martine)
  • Et moi, c’est Martine !

Cornelia qui ne connait pas les us et coutumes gaulois ouvre des yeux ronds. Comment une femme ( à moins qu’elle n’en soit pas une ? ) porte-elle un prénom masculin ? Martin lui explique les différences orthographiques et phonétiques des deux prénoms.

Coupés dans notre discussion, le jeune homme nous conduit à nos dortoirs respectifs. Il n’y a pas de douches (et contrairement à l’hôtel d’Engstlenlalp c’est parfaitement compréhensible) mais un peu d’eau chaude au robinet.

Nous n’avons pas le temps de nous préparer très longuement pour le dîner, vu qu’on mange tôt en Suisse. Je passe quand même un moment à observer la confection du fromage. Je me fais expliquer les différentes phases : le chauffage dans le grand chaudron de cuivre, l’emprésurage, le maintien à température, le découpage du caillé, l’égouttage, le moulage, le salage dans la saumure, et l’affinage. La production n’est pas vendue dans les magasins ou les restaurants. Elle est consommée par la famille ou servie aux clients du refuge.

Nos assiettes ont été disposées sur deux tables différentes et cette façon de traiter les clients comme des individus repliés sur eux-mêmes ne voulant pas se mélanger aux autres m’interpelle toujours un peu. Dans la quasi totalité des refuges et gîtes d’Italie et de France, les commensaux se côtoient aux mêmes tables. Je me souviens de repas communautaires dans ma traversée des Alpes françaises, des Pyrénées ou de la Réunion, de ma Via Alpina italienne qui ont été non seulement des moments mémorables mais également l’occasion d’entreprendre des étapes partagées ou l’amorce de relations plus durables. Pour remédier à mon isolement, nous déménageons mon couvert.

On nous apporte une gigantesque jatte remplie de macaronis, parsemés de petits bouts de pommes de terre et surmontés d’une crème fouettée et une autre contenant une compote de pommes. On m’explique que les deux plats ne se dégustent pas l’un après l’autre, mais ensemble. L’exotisme de la préparation et la quantité me font parier que le plat ne sera pas terminé. Et bien, c’était sans compter sur notre appétit et notre volonté d’explorer d’autres horizons gastronomiques. Ce n’était pas mauvais. Il ne resta pas la moindre nouille ni la moindre cuillerée de compote.

Nos agapes furent l’occasion de reprendre nos conversations. Si j’avais été un peu surprise de l’origine de mes interlocuteurs, je le serai davantage par leur histoire. Martin est physicien ; il a travaillé plus de six mois au CEA de Saclay, ce qui explique sa maîtrise du français.

J’ai devant moi de vrais témoins de la grande histoire. Cornelia et lui ont environ quarante ans et sont nés en Allemagne de l’Est. Je ne me souviens plus précisément où, il me semble que c’était une grande ville, qui n’était cependant pas Berlin. Leurs parents et grands-parents ont subi la guerre, la création de la RDA, sans aucun espoir de voir des jours meilleurs. Cornelia et Martin ont vécu leur jeunesse dans cette Allemagne-là, à l’ombre du rideau de fer. Ils durent choisir des professions agréés par le régime. Si Martin trouva sa voie en devenant physicien, Cornelia dû se résoudre à être assistante médicale. Mais un vent de perestroïka se leva sur le bloc de l’est, soulevant chez les jeunes comme Martin et Cornelia un espoir fou. Un vent assez puissant pour abattre en dix neuf cent quatre vingt neuf le mur de Berlin et conduire un an plus tard à la réunification. Martin me décrit à quel point leurs vingts ans ont été une période de rêve qui a marqué leur existence. Ensuite, je ne sais pas dans quel ordre, ils déménagèrent à Hanovre et eurent deux enfants qui, me dit Martin, voient cette liberté comme une chose la plus naturelle du monde. Des enfants qui sont nés européens et n’ont pas dû le devenir, des enfants pour qui voyager à l’autre bout du monde (comme c’est le cas en ce moment) fait partie de la vie. Cornelia a réalisé son rêve : elle a entrepris des études de théologie et exerce maintenant la fonction de pasteur.

Ce soir ils ont gagné le défi superbarré : « Épate ton entourage avec une histoire extraordinaire »

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes Meiringen – Engelberg et Engelberg – Altdorf

 

 

  1. Réponse : la roquette []

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