Via Alpina 2011. Etape 16, de Meiringen à Engstlenalp

« L’homme généreux invente même des raisons de donner.  »

(Publius Syrus)

Oiseau de mauvais augure….

Voilà, c’est fait, on y est. Où ? Dans une aquarelle exécutée par un peintre neurasthénique qui n’avait mis sur sa palette que du noir. Le paysage est terne, sans relief, dans des nuances de gris à peine coloré. Les trottoirs déserts de Meiringen sont luisants de pluie, la circulation se limite au passage des livreurs et des camions. Les enseignes des magasins déjà ouverts ne brillent pour personne. Je suis la seule touriste à m’aventurer dans ce no man’s land qui contraste tant avec l’animation de Grindelwald.

Je ne surprends que deux bergeronnettes sautillant sur le bord de la route, ces petits passereaux qui sortent le plus souvent par temps de pluie.

Oiseaux de mauvais augure…

Il a plu une bonne partie de la nuit et il continue de pleuvoir. Une pluie fine sans excès, mais insistante, marquant de brèves périodes d’accalmie. C’est le ciel qui donne des indications sur les perspectives. Quand il est bouillonnant, changeant, il distille l’espoir d’améliorations transitoires ou durables ; on peut penser dans ces conditions que quelques rayons de soleil arriveront de temps à autre à mettre en valeur ce paysage. Mais lorsque, comme aujourd’hui, le ciel est un couvercle de grisaille immobile s’allégeant à peine durant quelques minutes pour laisser filtrer un peu plus de lumière, il semble que la pluie soit installée pour une éternité. Au sortir de Meiringen, le sentier chemine d’un hameau à l’autre sous les forêts et dans les prés. Les arbres déversent sur mes vêtements qui s’imbibent progressivement de pluie, des sanglots convulsifs et l’herbe se charge de remplir mes chaussures. Cette humidité est inconfortable et interdit tout arrêt sous peine de se refroidir.

Après quelques kilomètres, le sentier rejoint une route qu’il faut endurer longtemps. Il ne manquait que cela pour entamer l’enthousiasme du départ et la volonté de faire abstraction de cette ambiance maussade. Les objectifs ne seront pas atteints. Sachant dès hier soir que le temps ne serait pas un allié, j’avais prévu de m’arrêter à Trubsee et ne pas faire l’intégralité de l’étape qui devait m’amener à Engelberg. Tout en foulant mécaniquement le goudron, le message inscrit dans mon conscient qui me dictait de persévérer pour atteindre au moins le but fixé la veille, se fait traîtreusement détrôner par celui qui me dit « wait and see ». Aujourd’hui encore je dispose de plusieurs opportunités d’hébergements.

Je vois arriver de loin deux fantômes colorés. Des randonneurs enfermés sous des capes de pluie. Ce sont forcément des marcheurs partis pour plusieurs jours, dans ces conditions, il n’y a qu’eux sur les chemins. On se lance un bonjour à la volée, c’est tout. Une salutation rapide qui ne ralentit même pas l’allure. Alors que dans les Pyrénées, dans les Alpes italiennes ou françaises, j’ai très souvent partagé avec des marcheurs solitaires ou des couples quelques mots pour déplorer la météo éprouvante, s’encourager mutuellement ou échanger quelques informations, ici en Suisse, excepté le papy d’Egga qui m’avait renseignée avec beaucoup de gentillesse pour m’indiquer le chemin qui allait à Burghütte, les discussions avec les autochtones germanophones se sont jusqu’à présent limitées à des salutations machinales.

Humidité ambiante

Au bout du tronçon d’asphalte, se déploie le hameau de Schwarzenthal. Le gîte semble s’ennuyer dans une solitude qu’il voudrait rompre en clamant qu’il est ouvert et qu’il reste des places. Il est vraiment séduisant avec ses perspectives de confort douillet et de vêtements secs mais je n’ai pas vraiment avancé. Ma tentation réveille des reproches : mais quoi donc, tu n’as pas dû marcher plus de trois heures et demie. Une étape de nain, et de nain avec des toutes petites jambes. Tu ne vas tout de même pas capituler sans même avoir lutté ! Avec des distances journalières si ridiculement courtes, tu n’es pas prête d’arriver au bout de la Suisse ! D’ailleurs la pluie n’a-t-elle pas cessé ?

Ceux qui ne marchent toujours qu’en groupe ou à deux peuvent se demander si on mène vraiment de telles discussions quand on est seul. Eh, bien oui, peut-être pas toujours oralement, mais en pensée certainement. L’individu est double et en de nombreuses circonstances il balance : les deux « moi » cherchent à se convaincre mutuellement par des arguments, exactement comme le font deux protagonistes. Sauf que le dialogue intérieur se solde par une décision finale toujours pleinement consentie, alors qu’à plusieurs, elle est le résultat d’un compromis dans le meilleur des cas et d’une obligation à obéir à la majorité dans le pire.

Donc le « moi » combattif prit une courte longueur d’avance sur le moi « mollasson » en décrétant un moratoire fixé à l’hébergement suivant.

Il faut reprendre après ces instants de tergiversations le rythme énergiquement, pour chasser le froid désagréable qui s’est insinué jusqu’à la peau. Je monte, longeant une falaise démesurée qui suinte comme une pissotière. La pluie ne met pas longtemps à revenir à l’assaut mettant à l’épreuve le goretex et le pantalon qui ont renoncé à lutter, alors que l’herbe détrempée, exécuteur des basses œuvres, achève le travail. L’altitude me fait entrer dans un néant brumeux, opaque, qui vide le paysage de tous ses attraits, vole à ma volonté sa motivation déjà bien fissurée et instille dans mon cerveau des idées obsessionnelles de vêtements secs et de boisson chaude.

En haut de la côte le spectre de quelques constructions s’ébauche, se précise lentement au fil de ma progression. Engstlenalp. Une large place, un panneau, une station de bus, abandonnés dans un vide silencieux.

Le « moi mollasson » repasse à l’offensive avec des arguments de bon sens pour convaincre le « moi combattif » qui se contente de dire :

  • Mais enfin, il est encore tôt !
  • D’accord, mais regarde ce temps, on n’y voit rien et en haut, à Jochpass ce sera pire. Et tu as vu comme tu es trempée ? Et demain, s’il faisait meilleur, ce qui n’est pas difficile, tu regretteras d’être passée dans des paysages aussi superbes qui te sont supprimés aujourd’hui ! Tu pourras toujours rattraper ton retard les jours où il fera beau.

Les jours où il fera beau… Espérance raisonnable ou utopie ?

Un hôtel d’une rigueur presque austère écrase de ses dimensions imposantes les quelques autres bâtiments alentour.

Il n’en faut pas plus pour m’inciter à passer le seuil. Les portes vitrées s’ouvrent automatiquement en coulissant comme mues par un don de télépathie qui leur fait deviner que je n’irai pas plus loin. Le hall est plus élégant que l’extérieur ne le laisse supposer et le prix de la nuitée probablement en conséquence. Un homme est installé derrière un grand comptoir. Les premiers mots me laissent penser qu’il parle assez bien le français.

Je demande d’emblée un dortoir : ce genre d’information est souvent cachée comme une tare, sauf dans les hôtels qui font le plein. Il me semble en effet que les suisses prennent en premier lieu les chambres et se rabattent sur les « touristenlager » moins couteux qu’à défaut de mieux.

Il y a en effet un dortoir. J’ajoute spontanément, comme dans un besoin de me justifier, que je fais une longue randonnée sur la Via Alpina et que je dois être raisonnable dans mes dépenses.

  • Je rêve de faire comme vous, mais je n’en ai pas les moyens, me répond l’homme.
  • Vous comprenez donc que je demande un dortoir ! Vous devriez aller marcher en France ou en Italie, c’est moins cher !

Après cette entrée en matière, les bonnes nouvelles vont pleuvoir.

Oiseau de mauvais augure…

En premier lieu, il me faut attendre deux heures car le ménage du dortoir n’est pas fait. Je lui rétorque que j’aimerais me changer. Mon pantalon et mes pieds sont trempés. Je ne peux pas attendre dans cette tenue.

  • Changez-vous dans le hall. Il y a des cintres pour suspendre les parkas. Vous pouvez ranger vos chaussures contre le mur.
  • C’est pas très commode … Bon, je vais me débrouiller.
  •  Pour ceux qui sont en dortoir, les douches sont froides.

Curieusement sur le coup j’absorbe cette série de sentences sans y trouver beaucoup à redire. Je n’ai qu’une hâte, c’est de me retrouver au sec, et dans la chaleur de la salle à manger devant un chocolat chaud.

Ida
Werner

Seule dans l’entrée de l’hôtel, je me dépouille de mes hardes froides et collantes, l’œil rivé sur les escaliers et la porte d’entrée pour guetter le moindre arrivant qui pourrait me surprendre dans mon effeuillage indispensable. Après quoi, je pars m’installer dans la salle où deux couples discrets ont élu domicile pour l’après-midi. Un garçon zélé ne met pas dix secondes à venir prendre la commande et aura tout au long de l’après-midi ce curieux et désagréable comportement consistant à venir me demander ce que je veux dès que je lève les yeux en direction du bar ou que je fais un geste comme s’il craignait que je ne consomme pas suffisamment.

Cette attente obligatoire me laisse tout le loisir d’approfondir un peu cette hospitalité qui m’apparait après coup assez peu chaleureuse. Comment se fait-il que le dortoir soit sale au point de ne pas pouvoir y déposer mes affaires et me changer tranquillement ? Je serais surprise qu’il ait été complet ou même partiellement occupé, l’hôtel est quasi vide. Pourquoi, sous prétexte que l’on choisit cette formule, un hôtel de ce standing ne puisse pas proposer une douche chaude quitte à faire payer un jeton comme cela se pratique dans les refuges où l’électricité est parcimonieuse et le ravitaillement problématique ?

Savait-il cet homme, en m’assénant ces privations qu’il m’offrirait la soirée la plus émouvante de ma vie de randonneuse ?

Un sourire au couple âgé à coté de moi, qui entraîne une réponse immédiate de la femme.

  • J’ai entendu que vous parliez français me dit-elle.

Une étoile s’allume à l’horizon de ma soirée qui s’annonçait solitaire et silencieuse.

En un rien de temps on se retrouve à la même table, à évoquer la raison de notre présence ici. Ils s’appellent Ida et Werner. Ils habitent près du lac de Neuchâtel et viennent chaque été passer une dizaine de jours pour que Werner puisse pécher dans le lac situé juste au dessus de l’hôtel. Quand il fait beau, il passe des heures dans sa barque en compagnie de ses copains, mais aujourd’hui il est resté à l’hôtel, le temps n’étant pas propice pour aller taquiner le poisson.

Ils me demandent bien sûr pourquoi je suis là. Je leur explique mon aventure qui les surprend et les alarme. Ils pensent avoir à faire à une écervelée, mais la suite des dialogues leur montre que j’ai peut-être de l’audace, mais que néanmoins, je garde les pieds sur terre. Saisissant quelques phrases au vol, ils avaient vaguement compris la teneur des échanges que j’avais eus avec le patron lors de mon arrivée. Je leur explique alors clairement la situation et ils s’en formalisent plus que moi.

  • Ah ce n’est pas chic de la part du patron, me dit Ida. Nous le connaissons bien, mais parfois je le trouve un peu bourru avec les clients.

Werner écoute plus qu’il ne parle sauf lorsqu’il s’agit de truite. Il est comme tous les pêcheurs du monde, absolument intarissable quand on évoque le sujet. Il en a attrapé une dizaine qui attend sagement dans le congélateur de l’hôtel.

Alors que la discussion dérive sur des propos variés, Werner quitte silencieusement la table, pour un besoin naturel à ce que je crois. Ida, profitant de son absence, me dit qu’il n’y voit plus beaucoup, il ne lui reste qu’un ou deux dixième à un œil. La pêche n’est plus qu’un prétexte pour passer un bon moment en compagnie de ses amis qu’il retrouve chaque année. Je comprends qu’Ida joue un peu la garde-malade, venant ici pour l’aider et lui faire plaisir, dans le souvenir de jours meilleurs. Le retour de Werner met fin aux confidences.

Quelques minutes après la femme du patron nous rejoint et m’interpelle.

  • Madame, voilà la clé de votre chambre.
  • Euh, non, il y a erreur, j’ai demandé le dortoir, il faut que j’attende encore.
  • Non, le monsieur vient de payer votre chambre.

Il me faut quelques secondes pour comprendre l’incompréhensible, et me précipiter dans un refus troublé et ému.

  • Mais non je ne peux pas accepter !
  • Et pourquoi vous ne pouvez pas accepter ? me rétorque Werner.
  • Parce que c’est trop, parce que je ne peux pas vous rendre cette gentillesse, parce que ces choses-là ne se voit que dans les films, parce que…

L’hôtelière pose la clé sur la table et s’éclipse discrètement.

L’incrédulité, la confusion et surtout l’émotion m’ôtent les mots de la bouche. Je m’entends sortir en bafouillant des lieux communs et de plats remerciements.

  • Vous m’avez fait pitié à attendre là sans pouvoir aller prendre une douche chaude et vous changer correctement.

Ida intervient gentiment :

  • Mais il ne faut pas dire à une dame qu’elle vous fait pitié …

Werner se reprend :

  • J’avais envie de vous l’offrir… Vous savez maintenant, je n’y vois presque plus. Je n’ai plus beaucoup de joie dans la vie. Et ça me ferait plaisir que vous l’acceptiez.
  • Je ne sais comment vous remercier…

Je fonds devant cette générosité, devant la gratuité de ce geste que je n’aurais probablement jamais eu moi-même à moins d’être face à quelqu’un se trouvant dans le plus profond dénuement.

Je me lance alors dans une liste de propositions pour concrétiser ma gratitude : je leur offre une consommation, l’apéro, le dessert, ou le digestif, que sais-je. Ils refusent tout. Ils n’ont pas fait cela pour obtenir quelque chose en retour. Et ça je l’avais bien compris.

  • Allez me dit-il, ne perdez pas de temps. Vous trouverez dans la chambre un jeton pour la douche. Et comme pour s’excuser, il ajoute : C’est une chambre très simple, la salle de bain et les wc sont sur le palier.

C’était une chambre très simple, mais elle a forcément été la plus belle de ma traversée. Elle restera dans ma mémoire un souvenir indéfectiblement lié à Ida et Werner. La douche chaude à souhait fut divine.

Je redescendis leur tenir compagnie pour le reste de l’après-midi. Ils s’étaient lancés dans une partie de Yatzee. Werner pour suivre un peu le jeu avait équipé ses lunettes d’une loupe d’horloger. Il se contentait de lancer les dés. Ida tenait les comptes et lui indiquait les combinaisons qu’il lui restait à faire. Entre ses dents, elle me marmonnait en riant qu’il était suspicieux et qu’il s’assurait à tout moment de savoir si elle ne trichait pas.

Nous dinons ensemble, parlant agréablement. Je savais que le lendemain nous ne nous verrions pas car ils mettaient un certain temps à se préparer et ne déjeunaient donc pas de bonne heure.

Au moment de se quitter, je promis de donner de mes nouvelles.

Si l’on peut oublier certaines rencontres, il en est qui restent gravées à jamais. Et celle-ci en fera partie.

Oiseaux de mauvais augure, le destin ce soir a été plus fort que vous, il a gagné une bataille. Peut-être pas la guerre.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Meiringen – Engelberg

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