Via Alpina 2011. Etape 15, d’Alpiglen à Meiringen

« L’espérance, c’est sortir par un beau soleil et rentrer sous la pluie. »

(Jules Renard)

Au sortir du gîte, les rencontres sont brèves, mais riches d’échanges. Sur le point de partir, lorsqu’ils s’affairent aux derniers ajustements, les randonneurs se livrent invariablement à des prédictions météorologiques -préoccupation majeure!- s’appuyant sur des informations qu’ils ont glanées ça ou là et leurs impressions du moment. Car l’évolution du temps est souvent perceptible aux premières heures. Un léger voile et une fraîcheur matinale, un vent caressant ou absent annoncent presque toujours une belle journée, alors qu’une chaleur précoce, des paysages se découpant avec une netteté tranchante, un vent capricieux présagent une dégradation avec pour seule incertitude le délai de son arrivée ; de façon générale, elle survient en milieu ou en fin d’après-midi, ce qui laisse un sursis. Un couple me prédit un temps ensoleillé pour la journée et pluvieux pour demain. Face à nos chargements qui laissent deviner que l’on n’est pas sur les chemins pour un ou deux jours seulement, nous évoquons nos parcours et pour la première fois depuis que j’ai repris au Simpson, je trouve un écho à l’évocation de la Via Alpina. Non seulement ils la connaissent mais sont en train de la faire, pour une durée de neuf jours et en sens inverse du mien, se limitant à une partie de la voie verte. Je leur explique (comme je peux !) mes périodes précédentes, en France et en Italie, vantant les beautés que j’y ai rencontrées. Mais ils sont suisses et je ne crois pas pouvoir les convaincre d’aller chercher l’aventure au delà de leurs frontières.

J’avais passé la nuit à mi-pente, il me reste donc à terminer le travail. Devant moi, dans la large cuvette de la vallée s’est installé Grindelwald, qui comme sa consœur Wengen s’hypertrophie en quartiers périphériques grignotant les espaces de verdure et le pied des versants. Je descends en compagnie de la voie de chemin de fer, croisant deux rames encore vides à cette heure qui doivent apporter le ravitaillement et chercher les touristes chargés de bagages démesurés à Alpiglen ou Kleine Scheiddeg. Le spectacle est à main droite, la légendaire face nord de l’Eiger, qui déplace des foules de randonneurs, qui a fait couler tant d’encre et qui embrase l’âme de tous les alpinistes. Si je comprends sa renommée dans le public des grimpeurs qui font de son ascension une consécration, s’il a pu être le sujet de documentaires ou le théâtre de fictions, en revanche je ne vois pas en quoi cette montagne attire tant de randonneurs, qui doivent se contenter de l’admirer, en contre-plongée car elle n’est ni plus belle ni moins belle que beaucoup de ses acolytes anonymes qui jalonnent les parcours pédestres.

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Grindelwald me propose un début de réponse. Et une réponse qui pointe à mon sens comme une évidence, une philosophie où la beauté de la nature est une valeur économique qui doit être soutenue par une béquille commerciale censée apporter au randonneur-consommateur, par le truchement des commerces de luxe et hôtels quatre étoiles, une raison de venir en montagne.

Je me sens ici comme une étrangère. Je me contenterai des commodités de base que sont la supérette pour alimenter mes prochains pique-niques et la poste pour expédier les cartes devenues inutiles et mon courrier. Je traverse comme une ombre les rues envahies de touristes cabotant d’une vitrine à l’autre, pour partir à l’assaut de Grosse Scheiddeg.

Curieusement l’ambiance de ce second col n’est plus la même et l’on sent immédiatement que le parcours est moins prisé  ; les paysages sont pourtant d’une beauté rare, tout aussi grandioses que ceux d’hier et peut-être même plus avec cette vue imprenable sur l’Eiger, le Mättenberg et le Wetterhorn étranglant entre leur pied tranchant des glaciers épuisés. Le chemin n’est pas en reste : il monte énergiquement, traversant joyeusement les prairies, les forêts et coupant plusieurs fois la route qui n’en finit pas de se contorsionner en larges lacets comme si elle repoussait toujours le moment d’arriver au col. Les bus jaunes annoncent leur arrivée par leurs retentissants triolets volés à Rossini. Comme toujours, je n’ai pas rencontré grand monde dans la montée. Grosse Scheiddeg ne peut pas prétendre à la même notoriété que sa petite sœur, Kleine Scheiddeg. Il y a une raison simple à cela, qui ne tient pas à sa beauté intrinsèque mais aux moyens d’accès et aux commodités dont elle est dotée. Un banal bus postal la dessert et un unique hôtel-restaurant investit les lieux. C’est moins « classe », moins prestigieux. Monter avec le même bus que celui que l’on prend pour aller au travail ou à l’école a de quoi vous dissuader ! Ça n’a pas le même prestige que le petit train à crémaillère ou le téléphérique. Quant à monter à pied…

C’est la première fois que je vois autant de cyclistes. Un petite boutique de location de vélos, presque vide, qui a pignon sur rue semble avoir été dévalisée.

Le haut d’un col convient toujours à la pause. Pour tout le monde. Et quand il y a de quoi boire et manger, c’est l’occasion de s’offrir avec la bonne conscience de celui qui vient de dépenser quelques centaines de calories dans une montée cuisante, ce qu’il se refuse en d’autres circonstances. L’objet de mon fantasme est extrême. Je précise, un c’est un cône « extrême » avec plein de chocolat et crème vanille à engloutir sur le champ en face de la descente qui m’attend. Parce qu’à partir de maintenant, ce ne sera que de la descente. Autant dire, de la facilité.

Cette fin d’étape fait partie de ce que j’appelle les parcours élastiques où tout est modulable : le rythme et la longueur puisque rien de moins que trois gîtes ou hôtels jalonnent le chemin jusqu’à Meiringen. Il me suffit de me laisser glisser, et de m’arrêter quand l’envie s’en fera sentir.

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L’hôtel Schwarzwaldalp situé dans les alpages avec ce petit coté traditionnel est tentant, mais il est encore tôt, et je ne ressens pas de fatigue. Je sais que plus je descends dans la vallée, moins les hébergements auront ce charme si particulier que l’on trouve en altitude ; mais, quand j’ai encore l’énergie d’avancer et qu’il fait beau,  je ne veux pas me résoudre à  aller tourner en rond dans un hôtel, si bien situé soit-il.

Une demi-heure plus tard, j’arrive à Rosenlaui. Il y a foule brusquement, une foule amenée par des bus et des voitures qui stationnent dans les parkings ; On y vient pour une randonnée au glacier de Rosenlaui et pour l’hôtel, ou inversement. Un hôtel un peu aristocratique, très style fin du dix neuvième siècle qu’on s’attendrait plus à trouver à Deauville qu’en pleine montagne helvétique. Il ne m’inspire pas, je pressens l’anonymat et les tarifs exorbitants. Même si le ciel commence un peu à se couvrir, j’ai encore largement le temps de me retourner vers la dernière option : Zwirgi.

D’un pas alerte je me remets en route après une très brève hésitation. Encore de la descente et Zwirgi apparaît après un épaulement. Voilà qui me convient tout à fait : un hôtel avenant, moins cérémonieux que celui de Rosenlaui et probablement moins cher, surplombant Meiringen et visiblement vide comme en témoigne la seule voiture qui stationne dans le parking. J’entre avec mon petit discours à présent bien rodé. Dans la salle de restaurant archi-vide de clients, seuls un barmann et un vieil homme en discussion troublent le silence.

  • Guten Tag, dis-je en guise de salut.

D’emblée, comme on dit vulgairement, c’est mal barré. Je reconnais là, ces accueils glaçants où les commerçants faisant mine de ne pas vous avoir remarqué, continuent à converser. Ces situations préludent des échanges qui se limitent au mieux à des tractations commerciales.

Enfin, la réponse vient du barman qui me demande ce que je veux.

  • Haben sie ein Zimmer, fûr mich, fûr eine Nachte, Bitte ? Ich bin allein.

D’un signe de tête le barman m’indique que je dois m’adresser à son interlocuteur qui, d’après ce que je comprends est le patron. Et d’après ce que je vois, un rustre. Ouvrant son cahier de réservation, il me marmonne une réponse presque inaudible complétée d’une somme. Je hausse de surprise les sourcils, car j’ai mal dû saisir. Cent vingt cinq francs.

Il traduit en français. J’avais bien compris, c’est bien cent vingt cinq francs.

  • Vous n’avez pas un dortoir ?
  • Nein
  • Et pas de chambre moins chère ?
  • Nein
  • Et pour ce prix-là, il y a le repas du soir ?
  • Nein.

Une série de Nein secs et sans appels. Des « Nein » non négociables qu’il me lance comme des sentences presque sans me regarder. Je suis mal à l’aise. A travers cette attitude peu courtoise, ces tarifs excessifs en décalage avec ce que j’avais pu lire sur le site de la Via Alpina, j’ai un peu l’impression de revivre la désagréable expérience de Schwarenbach. J’imagine toutes les hypothèses : est-ce mon accoutrement quelque peu douteux en fin de journée qui laisse croire que je tire le diable par la queue, est-ce parce que je suis française, est-ce tout simplement son comportement habituel ? Pensait-il en me proposant une chambre à ce prix-là que je ne pouvais refuser vu l’heure avancée et la menace de pluie presque imminente ? Il était plus de dix sept heures trente. Commandée par un sursaut d’indignation, je refuse.

J’ai dit « Non, c’est trop cher. Tant pis, Aufwiedersehen » et j’ai pensé « merde, allez vous faire voir ! »

Maître corbeau sur un arbre perché...

Alors que je me replie, je sens quatre yeux dans mon dos qui me transpercent.

Il me reste encore une heure un quart pour arriver à Meiringen. C’est la course contre la montre avec le ciel qui roule de lourds nuages noirs, laissant échapper épisodiquement quelques grosses gouttes chaudes. Je ne mettrai finalement que quarante cinq minutes en doublant la cadence, mais la pluie me prendra de vitesse, m’obligeant à me rabattre sur le premier hôtel venu, finalement tout à fait correct. C’est une maison familiale, qui présentement n’accueille aucune famille. La porte de ma chambre est gardée par un corbeau empaillé assez sinistre perché sur une branche. Sitôt arrivée, je me précipite dans la salle de bain afin de ne pas descendre manger trop tard (les suisses dînent de bonne heure !) lorsqu’un tumulte me sort de la douche. Un orage de grêle s’abat avec force sur Meiringen, martelant les vitres et le toit de tôle en dessous de ma fenêtre.

Il s’en est fallu de peu que je me fasse canarder.

Je mange dans une salle presque vide : un couple discret est installé quelques tables plus loin. Comme souvent, lorsque je n’ai personne à qui parler, je mange en feuilletant distraitement les dépliants touristiques qui ne manquent jamais de garnir les étagères.

Avant que je ne remonte dans ma chambre, le serveur en quelques phrases embarrassées me demande de régler le soir-même ma note, sans qu’à ma connaissance il fasse la même demande aux autres clients. J’en arrive à me poser la question de savoir si en Suisse alémanique le synonyme de « Français » est « pauvre et voleur » !

Au sommet de la volée de marches, au seuil de ma chambre, l’inquiétant volatile m’attend. J’ose espérer qu’il ne se fera pas oiseau de mauvais augure. Mais l’avenir me laissera croire qu’il avait quand même quelques pouvoirs.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes Lauterbrunnen-Grindelwald et Grindelwald-Meiringen

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