Via Alpina 2011. Etape 14, de Mürren à Alpiglen

🙂 « La Suisse, ça n’est pas si formidable : ôtez les montagnes, qu’est-ce qui reste ? »

(Anonyme)

Ce n’est pas le prix de la chambre qui me fait dire que j’y ai mal dormi. Mais il faut voir les choses en face, j’ai passé la plus mauvaise nuit depuis le début de ma randonnée. La température ne demandait qu’une petite couverture et j’avais à ma disposition une énorme couette qui aurait convenu pour un trek chez les esquimaux. J’ai passé mon temps à l’enlever et la remettre.

Ce matin, ma fenêtre honore sa promesse. La grue est toujours là, mais derrière elle, l’Eiger et ses acolytes pavoisent sous un ciel lumineux. Je pressens que la journée sera belle. Je comptais sur cette chance, car cette étape est annoncée comme l’une des plus remarquables de la randonnée. Cet itinéraire vert d’ailleurs a été élu par un organisme américain comme l’un des plus beaux treks du monde.

Au petit matin, tous les bourgs ou villages ont presque le même visage encore endormi. Les rues sont désertes, les touristes encore dans les lits et les terrasses de restaurants fermées, les stores sont remontés et les parasols pliés. Cet abandon fait oublier l’opulence qui s’affichait la veille avec tant d’ostentation.

Je descends à Lauterbrunnen, de conserve avec la voie du train à crémaillère. Le tortillard me dépasse tranquillement à mi-chemin. Parfaitement adapté à la clientèle locale qui vient avec tant de bagages qu’un wagon leur est entièrement dévolu.

La matinée est déjà bien entamée quand j’arrive à Lauterbrunnen, situé en fond de vallée, nœud de communication et point de départ ou d’arrivée de toutes les ascensions : celles des petits trains à crémaillère, des téléphériques et des marcheurs. C’est une véritable fourmilière. La gare déverse des flots de vacanciers qui arrivent et aspire ceux qui veulent monter par le train pour aller tutoyer la Jungfrau et l’Eiger. La rue principale est inondée de groupes, de familles, de couples qui circulent en sens contraire. Ce monde cosmopolite entre et sort des commerces et des restaurants, s’attarde devant les devantures, flâne le long des trottoirs. Je n’ai jamais encore vu tant d’animation depuis le début de ma Via Alpina. Je trouve cette ville divertissante et un peu déroutante. Alors que la solitude me donne le sentiment d’être acteur, la foule me rétrograde au rang de spectateur. Ce n’est pas désagréable : la comédie humaine a de quoi distraire.

En descendant de Mürren, vue sur la Jungfrau

Un cybercafé branché a pignon sur rue. C’est l’occasion pour moi d’honorer un engagement que les circonstances ont jusqu’à présent contrarié, faute d’occasions à trouver une connexion internet. Quel contraste : au Népal, dans l’un des pays les plus pauvres du monde, les villages des zones de trek ont bien compris le parti qu’ils peuvent en tirer. Des officines misérables équipées d’ordinateurs archaïques d’une lenteur indescriptible fleurissent dans les plus petits hameaux pourvus d’électricité ! Ici, comme en France d’ailleurs, il faut mendier quelques minutes de connexion. Je m’acquitte de mon devoir de quelques phrases postées sur Facebook censées localiser ma position.

Il faut ensuite pour aller à Wengen, suivre une large piste, qui m’extirpe en quelques minutes de la mêlée pour me ramener à la solitude. Je ne rencontre qu’un seul piéton dans un secteur pourtant si fréquenté. Le parcours est commode, agréablement ombragé, sent les remugles de la graisse qui luit sur la crémaillère de la voie qu’il accompagne momentanément. Deux rames me dépassent pendant mon ascension, remplies de touristes qui me lancent des coucous muets, prisonniers des vitres du wagon, accompagnés de sourires et de gestes de la main encourageants. Tout le monde semble heureux de son sort : eux, de ce moment de sursis panoramique avant un probable effort, moi de mon chemin. Nous avons en commun la perspective de vivre un beau moment au sommet.

Wengen avec sa ceinture flottante d’hôtels et de résidences modernes séparées de jardins d’agrément, semble ne jamais vouloir cesser de s’étendre. Ses contours se floutent alors que l’ancien village se recroqueville en son centre comme le bourbillon d’un furoncle. La ligne de chemin de fer est le vaisseau d’irrigation de cette Mecque du tourisme de randonnée et du ski. La gare est presque aussi animée qu’une station de métro aux heures de pointe. Avec autant de peuple, il y a forcément des commerces ouverts qui seront pour moi l’occasion d’améliorer mon ordinaire d’un ou deux yaourts crémeux et de quelques fruits frais. Et soyons pragmatiques. Le chocolat par ce temps chaud, c’est non, hélas. Dommage, mais mon sac m’en sera reconnaissant. Le supermarché est un comptoir britanico-asiatique. Des affichettes surmontant les stands sont traduites en japonais. Quand j’arrive à la caisse, la vendeuse voyant que je ne parle pas bien l’allemand se défend de connaître un mot de français et les réponses à mes demandes me sont faites en anglais. Petit fait cocasse qui me ramène à la conclusion que les hexagonaux ne doivent pas être légion dans le coin.

Ligne Lauterbrunnen – Wengen

Je trouve un banc libre sur la place en face de la gare.

Je mange rêveusement, embarquée dans le tourbillon des vies qui se croisent, quand deux couples de personnes d’un âge certain, viennent investir le reste du banc. Ils parlent français, mais j’ai du mal à définir leurs accents différents. Lents et traînants. Ils conversent dans un langage châtié, dans un style un peu suranné. Un sourire, un « je vais me pousser pour vous laisser un peu de place » sont les tours de clé qui ouvrent sur un dialogue d’abord un peu timide. Un des deux hommes sort une bouteille de vin de la région, des gobelets en plastique et un paquet de gâteaux pour apéritif.

  • Vous allez bien nous accompagner ? me dit-il en me tendant un verre.
  • Ah, je vous remercie beaucoup, mais j’ai déjà mangé mon dessert !
  • Mais ça ne fait rien, vous allez voir, vous m’en direz des nouvelles ! C’est un vin produit par une abbaye de la région de … à vrai dire, j’ai oublié à présent ; mais ce n’était pas le fendant de Monsieur tout le monde.

Offert avec tant de gentillesse, je ne résiste pas et je me dis même qu’une petite lichette ne peut pas me terrasser dans la montée qui me reste.

Arrivent ensuite les crackers et les confidences de part et d’autre. Je mets un pied dans l’intimité de ce quatuor. Un couple est belge et l’autre suisse. Ils ont fait connaissance quelques années auparavant et depuis, chaque année ils se revoient pour passer deux ou trois jours ensemble. De mon coté, j’évoque mon aventure. Ils sont surpris et me prodiguent gentiment quelques conseils paternels de prudence. Visiblement très conformistes et peu téméraires, ils doivent sans doute me trouver écervelée, mais ils sont suffisamment polis et respectueux pour ne pas me faire part de leur jugement. Par leur tempérance un peu vieillotte, leurs propos attentionnés et à travers leurs plaisanteries gentillettes, ils sont attachants.

J’ai parfois le sens de l’a-propos qui dérape un peu. Le chef d’orchestre de cette petite surprise-partie inattendue, détaillant consciencieusement le paquet de gâteaux, explique :

  • Ce sont des gâteaux allégés. Cinquante pour cent de matières grasses et de calories en moins, et ils sont aussi bons que les autres !

Rassurés de savoir nos artères protégées de ces lipides meurtriers et de voir reculer le spectre de l’infarctus, on se plonge avec bonne conscience dans les délices de leurs pâtisseries et de leur nectar qui me rappelle la douceur d’un Sauternes.

  • Mumm ! C’est délicieux. Il ira très bien avec un foie gras !

C’est idiot : ça n’existe pas du foie gras allégé. C’est idiot aussi d’avoir répondu quand on m’avait servi le divin breuvage « Juste le fond du verre ! »… j’en aurais volontiers bu le double ou le triple.

Nous allons tous à Kleine Scheiddeg, mais les moyens d’y parvenir et les objectifs sont différents. Ils prendront le train pour aller y manger. De mon coté, je vais utiliser mes jambes et je ne ferai là-haut, au mieux qu’une pause.

 

Après un au-revoir cordial – qui sait, on se reverra peut-être au sommet de ma côte ?- je me remets en route. Après les quartiers périphériques, la piste s’attaque à de la belle montagne. Cette région n’a pas volé sa réputation. Elle est à la hauteur des clichés qui figurent dans les dépliants touristiques vantant l’Oberland Bernois. Malgré la foule que le site attire, je ne rencontre pas grand monde jusqu’à la station ferroviaire intermédiaire de Wengernalp où des touristes se reposent. Ils viennent ou vont à la station de Kleine Scheiddeg, située un peu plus haut, à une vingtaine de minutes de là.

Petite Scheiddeg, c’est disons, à mes yeux, la montagne un peu bling-bling. A coté des incontournables hôtels de luxe imposants et de la gare, ont fleuri des installations un peu surprenantes comme un gigantesque tipi, des guichets temporaires de retrait d’argent qui sont aux touristes ce que les salles de traites mobiles sont aux vaches à lait. Mettez au milieu de tout cela une foule animée, sillonnant l’espace en tous sens, comme prise d’un mouvement brownien ou se délassant aux tables des bistrots. L’ambiance m’a prise de court. J’étais venue là dans ma jeunesse : j’avais trouvé une station aux allures aristocratiques dormant avec dignité sous une épaisse couche de neige. Je la revois en été, affublée de gadgets qui dénaturent le site. J’admets que je ne vis pas avec mon temps, que je ne suis pas les aspirations de la majorité quand il s’agit de la montagne. Je comprends qu’elle doit vivre, qu’elle ne peut plus se contenter de l’élevage et de la visite de quelques randonneurs, et qu’elle est obligée de recourir à une économie engendrée par le tourisme de masse. Pour cela il faut attirer des foules, ce qui implique qu’elle y mette des moyens pour les séduire. Et l’on sait tous, que l’espèce humaine reste un indécrottable consommateur.

Mais oublions l’environnement immédiat, le spectacle est derrière. Des sommets aux noms prestigieux comme la Jungfrau et l’Eiger, un autre monde au dessus de la mêlée, un monde fascinant froid et minéral. Ce spectacle accompagne ma descente qui sera courte. Ce soir, j’irai dormir à mi-pentre entre Petite Scheiddeg et Grindelwald, à Alpiglen. Les stations de ski qui travaillent l’été ont au moins l’avantage d’offrir une grande palette d’hébergement.

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C’est un arrêt obligé pour moi, car j’ai envoyé avant de partir un petit paquet que Frau Zwald, la propriétaire du gîte, a gardé jusqu’à mon passage.

J’arrive à l’heure où il y a le plus de travail : les consommateurs de fin de journée sont encore attablés à la terrasse alors que les clients pour la nuit commencent à arriver. L’activité en cuisine pour préparer le dîner bat déjà son plein.

Entre deux tâches, Frau Zwald m’accorde quelques minutes. Je lui explique (en français) qui je suis et lui rappelle qu’un paquet m’attend.

  • Je vais aller chercher votre colis. Vous voulez dormir ici ce soir ?
  • Oui, oui.
  • Je ne vous attendais pas si tôt. J’avais réservé une chambre pour le 14 juillet. Pour cette nuit, je n’ai plus de chambre libre. Il reste le dortoir.
  • Ah, mais c’est très bien.

Bousculée par ses obligations, elle me fait visiter les lieux au pas de charge. Tant mieux, je n’ai qu’une hâte, c’est d’aller ouvrir mon paquet qui contient les cartes détenant la clé de mon avenir.

Une couchette semble déjà occupée, mais le propriétaire des vêtements et du sac ne viendra qu’après l’extinction des feux et sa présence se résumera à un interminable et agaçant ronflement nocturne. Viennent s’installer dans mon dortoir, deux jeunes allemandes charmantes qui se ressemblent. Elles chahutent gentiment, discutent avec une complicité attendrissante. Elles parlent fort bien le français, même si elles s’en défendent. Elles me disent être sœurs. Nous parlons longuement de nos itinéraires. Elles découvrent le mien, ne connaissant que de nom la Via Alpina, et moi le leur qui s’intitule le circuit ou le chemin de l’ours à ce que je crois comprendre. En gros, pour quelques étapes nos chemins se superposent, mais nous les parcourons en sens inverse.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes Griesalp – Lauterbrunnen et Lauterbrunnen – Grindelwald

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