Via Alpina 2011. Etape 13, de Bundalp à Mürren

« Il est parfois bon d’avoir un grain de folie. »

(Sénèque)

J’avais voulu tricher en court-circuitant la Via Alpina pour m’éviter de descendre trois cents mètres qu’il me fallait remonter après. La carte indiquait une échappatoire, mais une fois encore je suis Gros-Jean comme devant. Elle ne mentait peut-être pas totalement sur l’existence de ce raccourci, mais le départ devait être fort discret ou à un autre endroit que celui qu’elle mentionnait.

Habituée à présent à ces revers, je ne m’acharne pas plus de quelques minutes et descends sans regret à Giesalp, regroupement de quelques maisons dont deux hôtels et un gîte.

La montée pour le col de Mürren commence à ce point. Et donne l’impression d’être le véritable départ de l’étape, ce qui précédait se résumant à une mise en jambe.

Une montée qui commence dans un village obéit presque toujours à la même logique. Elle se découpe en trois tronçons successifs : la route goudronnée de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres, suivie d’une piste sans revêtement mais tassée, carrossable qui se termine aux dernières maisons habitées, fermes ou refuges. Viennent ensuite les sentiers, exclusivement à la portée des piétons et des troupeaux, présentant des visages multiples et toujours séduisants. Bien sûr, on l’aura compris, la plupart des randonneurs ont une préférence incontestable pour les petits sentiers, les deux autres types de chemins étant le purgatoire obligatoire pour y arriver.

Je m’acquitte de ces deux premiers tronçons avec l’impatience de découvrir ce qui suivra, le meilleur pour les pieds, l’esprit et les yeux. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, la marche sur des grandes voies à la surface nivelée décrivant de larges courbes et plus fatigante que celle en terrain plus accidenté qui oblige à des mouvements toujours autres pour s’adapter, sollicitant en alternance des muscles différents. La répétition à l’identique d’un geste ou d’une posture est plus éprouvante que la diversité.

Le lieu-dit Obere Dürreberg est le point de départ du petit sentier. Une pauvre ferme d’estive maquillée en buvette propose, des cafés hors de prix, du lait frais à un tarif abordable et du fromage d’alpages. Je rentre dans la pièce sombre qui me plonge dans l’univers paysan des récits de Maupassant. Installé sur un tabouret, un homme taciturne penché sur la table m’accueille et quand je lui demande si je peux avoir un verre de lait, il me marmonne quelque chose que je pourrais traduire par « allez voir dans la cuisine, c’est ma femme qui s’occupe de ça »

Sa femme brasse le lait d’un grand chaudron posé sur un poêle à bois qui fait régner dans la pièce une chaleur tropicale. Comme il m’est plus facile de m’exprimer que de comprendre, c’est souvent avec les gens les plus simples que j’arrive à discuter. Avares de leurs paroles, ils se contentent de répondre à mes questions par des « ja » et des « nein ». Dans ce pas de deux, c’est moi qui mène la danse. Une danse primitive et maladroite réduite à l’essentiel. J’apprends que le couple reste l’été ici et descend dans la vallée fin septembre. Ils ont quelques vaches et un troupeau de chèvres que je rencontrerai quelques centaines de mètres plus haut. L’élevage est destiné à la fabrication des fromages, mais à voir l’installation sommaire et restreinte, il m’apparaît qu’ils n’iront pas garnir les étalages des magasins qui demandent des garanties sur les procédures de fabrication et d’hygiène. La laitière prélève pour moi un grand verre de lait frais. Savoureux et odorant mais qui ne peut pas rivaliser pas avec le mémorable et divin breuvage qu’on m’avait servi l’année précédente au col Assietta en Italie.

Je m’installe dehors pour consommer. L’homme s’est levé et sort, les jumelles à la main. Il semble soucieux. Il me dit qu’il a perdu une chèvre et d’un geste vague me montre le pan de montagne où il pense la retrouver.

Deux cents mètres plus haut, je rencontre les superbes chèvres blanches peu farouches éparpillées dans l’herbe et les rochers comme des confettis de papier blanc. Certaines me regardent d’un œil curieux, mettant une pause dans leur festin de crudités, d’autres me font un accueil plus intéressé en venant lécher mes mains et mes bâtons pour glaner le sel dont elles sont friandes.

Il me faut encore monter un moment pour entendre, sur le versant de la montagne qui me fait face, de l’autre coté du torrent des bêlements solitaires et plaintifs inlassablement répétés comme des appels au secours de la probable bête en perdition.

Je monte, je monte assez longtemps, dans des paysages qui se dépouillent progressivement de toute forme de vie. Plus d’arbres bien sûr, une l’herbe qui se raréfie capitulant devant la roche originelle et une terre inculte qui ont refusé la colonisation. Le chemin est un discret sillon louvoyant qui s’élève imperturbablement vers la crête.

Je suis seule sans l’être. Je ne marche effectivement avec personne, mais il y a devant moi un couple qui avance au même rythme et loin derrière un autre. Je croise aussi deux hommes qui m’indiquent où passe le chemin pour arriver au col de Seffinenfurgge. Il ménage ses effets se dissimulant derrière des falaises sévères, mais facilite son accès par une rampe d’escaliers bien commode. Quand on arrive en haut, il dévoile d’un seul coup le paysage grandiose d’une vallée sombre et déserte encadrée de sommets gris, arides et coiffés de neige.

Malgré la roche nue et éclatée pour unique décor immédiat et les panneaux tordus par les assauts des avalanches, qui sont autant de preuves de la lutte qui se joue ici entre les éléments, je le trouve séduisant, étonnant, apaisant. Il appelle au repos et comme il est plus de midi, il endossera la fonction de restaurant panoramique.

Une famille est là, calme, en harmonie avec le site et deux hommes sont en passe d’arriver sur le versant que je m’apprête à descendre. Tout le monde se fait discret, les paroles comptées sont emportées par le vent qui semble vouloir préserver le lieu de la profanation du bruit.

S’invite à cette retraite aux confins des cieux une flottille de nuages joufflus qui passent la tête par dessus les cimes. Ils ne prédisent rien de bon et semblent dire « Allez, ce n’est pas tout, mais faut peut-être penser à continuer !

J’avais l’intention de m’arrêter à Rotstockhütte, mais en randonnée l’intention est l’ennemie du concret qui sort de sa manche des tas d’arguments pour contrer le moindre dessein : une heure prématurée pour s’arrêter, un ciel qui se retient encore malgré une incontinence aussi légère qu’éphémère, l’absence de difficulté notoire jusqu’aux prochains hébergements, la fatigue absorbée dans une descente plutôt amicale depuis le col. Certes, je sais d’emblée que je ne ferai pas une opération financière car il est évident que les tarifs des hôtels de Mûrren ou même Lauterbrunnen seront nettement plus élevés que ceux d’un refuge.

Des éléments parfois insignifiants s’avèrent persuasifs pour faire prendre les fâcheuses décisions. Voyant les nuages amoncelés sur les sommets devant moi et les risques d’orage qu’ils véhiculent, je fais une fois encore confiance à ma carte qui me propose un chemin restant à flanc de montagne contrairement à celui que suit la Via Alpina et qui grimpe pour passer une crête. J’emboite le pas à un randonneur solitaire, petit bonhomme qui trottine en sautillant d’un cailloux à l’autre dans une sorte de danse de lutin, toujours à la limite de l’équilibre ; il semble avancer vite et pourtant moi, avec mon allure plus pesante et mon sac chargé, je marche aussi rapidement que lui. Je devais trouver après quelques centaines de mètres une bifurcation avec un départ de sentier conduisant directement à Mürren, j’ai fait attention à ne pas le louper et malgré mes sens en alerte, je ne l’ai pas vu. Quand il a été évident que je l’avais manqué, je n’ai pas voulu remonter et j’ai opté pour la facilité immédiate et continué à descendre. Le randonneur intrigué par ma présence sur ses talons, se retourne brusquement  et me dit comme s’il était un devin que je ne suis pas sur le bon chemin. Comment peut-il savoir où je vais ?

Il est difficile de reproduire ici les dialogues hachés, où je butais sur chaque mot, où je devais employer des périphrases censées remplacer ceux qui manquaient à mon vocabulaire et où il devait me répéter ses réponses en en changeant les termes. Le courant passa néanmoins entre nous. Il me confirma que je faisais un grand détour pour aller Mürren, que le chemin descendait jusqu’en fond de vallée et qu’il me faudrait remonter ensuite jusqu’à Gimmelwald où je pourrais trouver un téléphérique. Tant pis, revenir au refuge pour prendre le bon chemin ne m’avançai guère au point où j’en étais. Il s’inquièta que je puisse me perdre et m’invita à l’accompagner. A vrai dire, il n’y avait pas moyen de se tromper car à chaque intersection des panneaux indiquaient les directions.
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Ce parcours était aussi beau qu’ il me l’avait annoncé. Il fut ponctué de quelques échanges laborieux concernant sa randonnée et la mienne ; en fond de vallée nous longeâmes un torrent. Au moment de se séparer, il me proposa de poursuivre jusqu’à sa voiture afin qu’il puisse me déposer à Mürren.

  • Nein, Viel Danke, das ist sehr … euh…. ( mais comment peut-on partir dans un pays étranger sans connaître les mots, gentil, sympathique ou aimable ? J’enrage de mon impuissance à ne pouvoir traduire autre chose que des besoins basiques). … das ist sehr… sympathique (peut-être comprend-il ?), aber gehe ich nur zu Fuss.

Il se lance alors dans des explications précises comme si je faisais de la randonnée pour la première fois. Il va même jusqu’à m’indiquer l’emplacement des panneaux que je rencontrerai.

Après une fourche, nos itinéraires divergent, lui descendant plus encore et moi montant doucement en direction de Gimmelwald. À travers le rideau d’arbres, un signe réciproque de la main scelle ce bout de chemin partagé.

Gimmelwald est une bourgade de vacances paisible. Deux jeunes hommes flânent au milieu de la rue principale en bavardant en anglais. Et m’accostent d’un « Hello » gouailleur.

  • Are you English ?
  • No, Canadian.
  • Ho ! Vous parlez français alors ?

L’un des deux parle effectivement français avec cet accent si caractéristique qui trahit sa nationalité. Je lui dis que je suis à la recherche d’un hébergement et il me répond que je peux aller à l’auberge de jeunesse. La nuitée n’est pas trop chère et il y a encore de la place. Le conseil était avisé, j’aurais dû en tenir compte. On échange dans la bonne humeur, et pour ma part avec la liberté que la maîtrise de la langue m’accorde, nos vécus en terre helvétique. Nous faisons les uns et les autres la traversée de la Suisse. Mais eux la font à moto. Le compère de mon interlocuteur exclusivement anglophone se fait traduire nos propos et quand il apprend que je fais le trajet à pied il s’écrit effaré :

  • She’s crasy !
  • Yes, I am !

Il reste quarante minutes de montée jusqu’à Mürren, quarante minutes dont je veux me débarrasser aujourd’hui pour ne pas les rajouter à l’étape de demain déjà assez longue et que je n’ai pas la possibilité de moduler.

Mürren n’est pas le village que j’attendais. J’ignorais jusqu’à son nom avant que je ne le vois inscrit sur ma carte. C’est une bourgade de villégiature luxueuse, qui ne compte presque que des résidences et des hôtels opulents. Elle est quadrillée par des armées de touristes habillés en randonneurs, mais propres et stylés ; je suis en décalage avec mon pantalon crotté, mon tee-shirt auréolé et mon chapeau informe qui me donnent l’impression d’afficher la pauvreté d’un vagabond. Je sillonne le village dans les deux sens pour trouver l’hôtel le moins sophistiqué ; celui dans lequel j’entre me propose une chambre, parmi les plus modestes, à cent vingt cinq francs, sans le dîner. C’est fou ! Je décline la proposition et comprends bien pourquoi le majordome n’insiste pas.

Je finirai par trouver une chambre un peu moins coûteuse, censée m’offrir une vue sur l’Eigger. Mais il était écrit que ma soirée à Mürren ne serait pas à marquer d’une pierre blanche. En fait d’Eigger, je ne vois de ma fenêtre qu’une gigantesque grue plantée dans un chantier à proximité et un sombre ciel d’averse qui fait écran devant le géant.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étape Kandersteg – Griesalp et Griesalp – Lauterbrunnen

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