Via Alpina 2011. Etape 12, de Waldhaus à Bundalp

« On va pas au sommet en groupe. On y va seule, et ceux qui restent derrière restent derrière, c’est comme ça. »

(Virginie Despentes)

Est-il trop audacieux d’envisager un quelconque programme pour la journée ou ne faut-il pas au contraire de se contenter d’une ébauche. L’absence de perceptives trop précises évite de perdre son temps en tentatives infructueuses, dispense de respecter un timing et par conséquent de s’obliger à marcher à une allure soutenue. La planification est nécessaire quand les hébergements sont espacés. Dans les autres cas c’est un esclavage qu’on s’impose inutilement.

Aujourd’hui le choix de la fin de l’étape est grand : je pourrais m’arrêter à Kandersteg,  Occhinensee,  Bluminalphütte ou Bundalp et même à Griesalp. Avancer sans se poser de question, faire le point au fur et à mesure.

Je flotte entre deux itinéraires, disparue pour la Via Alpina. A Kandersteg à une heure de là, je retrouverai la version verte, celle qui se déploie exclusivement en terre helvétique, se substituant au parcours rouge. Cette entorse imposée par le destin ampute ma randonnée d’une étape au moins.

Je quitte Waldhaus par un chemin qui se fraie un passage étroit entre le pied des versants, longeant un torrent furieux au grondement assourdissant. Tout un peuple s’est donné rendez-vous sur la chaussée. Des dizaines de salamandres en habit de deuil attendent immobiles comme des statues, la tête dressée. J’ignore si c’est pour fuir l’humidité ou pour des raisons nettement plus réjouissantes. Si beaucoup sont solitaires, quelques-unes ont trouvé l’âme sœur et s’en donnent à cœur joie. Enfin, à cœur joie, c’est vite dit, parce que rien, à leur attitude figée, ne laisse supposer que les bêtes à deux dos sont en proie à une extase démesurée. C’est la première fois que j’en vois autant, et qui plus est de cette couleur. La première m’étonne, et les suivantes m’amusent.

Kandersteg. Je reconnais la gare où j’étais passée une dizaine de jours plus tôt avec ses longs trains-navettes chargés de voitures qui en quinze minutes rejoignent Iselle en Italie, évitant ainsi le passage au Simpson. Le soleil s’invite, changeant radicalement l’ambiance. Il instille une gaité et une animation dans cette petite ville en ébullition qui vit au rythme des scouts et des chevaux.

Le centre international de scoutisme est une véritable ruche où chaque individu ou groupe semble vivre sa vie. On entre, on sort, on s’installe pour se préparer, on finit de déjeuner, on attend le reste de sa meute, on se met en route d’un pas décidé. Tout en discutant ou plaisantant.

Au centre du village, c’est un concours hippique qui occupe les esprits et les espaces ; des vans envahissent les moindres recoins, des cavaliers harnachés convergent vers le manège où semble déjà se jouer les premiers tournois.

On vient à Kandersteg pour monter à Oechsinenesee. Un placard publicitaire le montre comme un lieu idyllique ; on peut aller lui rendre visite à pied ou prendre le téléphérique. Le match est équilibré : la pente n’est ni excessivement longue, ni excessivement difficile. C’est la raison pour laquelle, je ne suis pas seule. Je enserre dans le chapelet distendu des courageux qui préférent prendre leur temps pour y arriver. Et la publicité n’avait pas menti. Il est à la hauteur de la réputation qu’elle lui a faite. D’un beau bleu turquoise engloutissant le pied de la montagne d’un coté, baignant les prairies de l’autre. Si un artiste en avait fait un tableau, on l’aurait accusé d’être sans talent et d’avoir forcé sur la couleur. Pas de parking, deux restaurants égayés de parasols criards, des touristes dans tous les coins et des vaches dissidentes à l’aise au milieu de cette faune vagabonde qui broutent à proximité des terrasses, ayant abandonné le troupeau resté au loin dans les vastes prairies de bord de lac.

Les marcheurs se répartissent selon trois catégories : ceux des aller-retour, ceux des boucles et ceux qui nomadisent.

Oeschinensee (Lac d'Oeschinen)

La montagne sélectionne son public et le dégraissage se fait par palier. Graduellement, la densité humaine s’amenuise. Pour qu’un premier échelon ait la prétention d’attirer le chaland, il faut qu’il se situe au maximum à deux heures de marche du point de départ, qu’on y accède par une pente acceptable, qu’il soit doté d’un restaurant ou d’une buvette et que le panorama vaille le déplacement. Le lac d’Oeschisensee répond à toutes ces exigences.

Le gros du peloton, correspondant à la première catégorie, s’arrête là et s’offre avant la descente une pause reconstituante ou désaltérante.

Ceux qui subsistent après ce premier écrémage, sont ceux qui trouveront un parcours différent pour revenir à leur point de départ, ou qui visent un autre lieu que celui d’où ils sont partis pour jeter l’ancre en fin de journée.

La forêt qui longe le lac est habitée. Un artiste sculpteur de souches y a semé ses enfants jouant à cache-cache derrière les troncs vigoureux, qui peut-être à leur tour un jour, par la magie du ciseau à bois et du burin viendront agrandir la famille.

Ô temps suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours… l’âme de Lamartine plane sur le lac. Une barque paisible à peine brusquée par la cadence des rames, glisse sur l’étendue immobile.

La forêt ne s’attaque guère à la pente, qu’elle laisse aux alpages. Je m’étonne de l’affluence. Des groupes montent, d’autres descendent. Il faut parfois se pousser pour laisser la place car le chemin est étroit.

Et après quelques centaines de mètres, surgit le deuxième palier. Une fermette parmi deux ou trois masures, située au carrefour de plusieurs chemins, qui s’est convertie en buvette. L’opportunité d’arrondir les fins de mois était trop belle. Après une rude montée, peu de randonneurs résistent au plaisir de se désaltérer.

C’est le lieu de pause pour tous, que l’on consomme ou non. On s’allège momentanément du sac, on sort les encas, les cartes, les bouteilles, on attend les retardataires. On discute aussi beaucoup. J’ai monté de concert avec deux femmes françaises, et comme si j’avais subi une longue période de sevrage, j’ai bu avec délectation ces dialogues si faciles.

Le gros du peloton, retourne à Kandersteg par un circuit en boucle. Une minorité grimpeuse poursuit en direction de Bluemisalphütte. sur un sentier qui semble vouloir donner des avertissements pour dissuader les indécis. Il mène sans ambiguité à un torrent : c’est l’examen de passage. L’herbe est marquée de multiples tentatives qui butent sur la rive. Un groupe de jeunes près de moi disperse ses énergies pour trouver le gué le plus facile. Mais le niveau de l’eau est haut et le courant rapide, les roches usées qui dépassent trop distantes pour ne pas redouter une trempette inopportune. Reculer pour mieux sauter, c’est la devise des jeunes qui partent s’installer pour piqueniquer sur énormes cailloux et laisser le temps à une solution de germer.

Il ne me paraît impossible qu’un chemin entraîne les marcheurs dans des passages si improbables. Marcher, n’empêche pas de réfléchir, et voyant sur ma carte que le chemin de ceux qui redescendent à Kandersteg, traverse le torrent, il me suffit de redescendre un peu pour aller le trouver et remonter ensuite sur l’autre rive par les alpages. La technique est payante.

Ce checkpoint marque l’entrée dans un autre univers sans commune mesure avec celui que je laisse derrière moi. Tout change : le paysage, le temps et la température.

De la verdure des forêts et des alpages, on passe au gris minéral de la roche. Roche nue de la vallée glacière que l’on remonte à cheval sur une moraine gigantesque. La glace a déserté son lit profond, la végétation n’a pas encore réussi à le coloniser. Sur le versant opposé où l’on monte, d’entre les sommets, des glaciers suspendus semblent immobilisés par la peur de se jeter dans le vide, urinant des filets d’eau qui dégoulinent en dessous d’eux. La végétation au fil de la progression se réduit à quelques touffes d’herbes coriaces, et bouquets de fleurs endurantes. L’ambiance change. De la gaité, la montagne est passée au chagrin, accablée par l’humeur acrimonieuse d’un ciel qui se couvre progressivement. À cette altitude, les nuages forment un bain de vapeur dense qui noie tout, n’ayant d’ennemi que le vent dérisoire qui doit se contenter de le dissoudre passagèrement, laissant apparaître la vision fugace du chemin qui monte inexorablement et les crêtes désolées, grises et blanches où pointe le toit du si petit et si haut refuge de Bluemisalphütte. On croit en quelques heures faire un bond de quatre mois, sauter de l’été à une fin d’automne. Juillet se transforme en novembre, un novembre comme de chez moi, froid, humide, sombre qui confine à un univers étriqué, prisonnier de remparts imprécis. Ces évolutions brusques ne cessent de me surprendre et quand je replonge quelques temps après dans le souvenir d’une étape, j’arrive parfois à douter que des images si différentes se rapportent à la même journée. Le phénomène est explicable. Équation à deux variables : aux changements de temps rapides en montagne, s’ajoute le mouvement du marcheur qui n’est jamais à la même altitude. Quand le ciel est chargé, selon qu’il est en dessous, dans ou au dessus des nuages, l’atmosphère n’est jamais la même.

Le chemin n’est pas tout à fait désert. Deux autres couples montent, séparément. Va s’établir entre nous une espèce de roulement, tacite. Les pauses des uns donnent aux autres l’occasion de les dépasser. Jusqu’au refuge, il en va ainsi de ce petit convoi épars qui avance de plus en plus lentement, multipliant les paliers et affichant dans les dernières longueurs une fatigue évidente. Les couples ne résistent pas à l’épreuve de la dénivelée et arrivent en rang dispersés au sommet.

Un vent glacial nous accueille à la bifurcation située sur la crête et la promesse de la chaleur du refuge et du réconfort d’un café chaud pousse à puiser dans ses dernières réserves pour affronter la dernière ligne droite.

Ce refuge méritait mieux que ce temps consternant. Il est au pied du paradis, mais aujourd’hui, le paradis lui a fermé la porte au nez.

Il fait si sombre qu’il me semble être dix sept ou dix huit heures et je décide de passer la nuit ici.

De près, ce si petit refuge est en réalité de grande capacité. La salle me paraît immense, les dortoirs sont certainement dans les mêmes proportions. De nombreux randonneurs sont installés au milieu du va et vient de ceux qui vont chercher au comptoir de quoi manger et boire.

Je regarde ma montre et découvre effarée qu’il n’est pas encore seize heures. Cette brouillasse trompeuse m’avait fait croire que l’après-midi était déjà terminé. Un bref coup d’œil sur la carte me dit que le prochain hébergement au bout d’une descente est à une distance raisonnable. Reste, reste pas ? … Alea jacta est, sans m’attarder au delà du temps nécessaire pour avaler mon chocolat, je me remets en route, direction Bundalp. S’arracher à la chaleur douillette pour aller affronter le blizzard est un supplice. Un tout petit supplice d’un quart d’heure, le temps d’aller se protéger derrière la crête et de remettre en route la chaudière musculaire capable de dispenser les calories indispensables.

Le début de la descente assez spectaculaire se négocie avec des escaliers munis de cordes arrimées à la paroi qui tiennent lieu de mains courantes. C’est efficace, rapide. Pour les groupes que je croise, en fin de course, au bout de leur énergie, c’est épuisant et interminable. Ils tentent de se rassurer en me demandant si le sommet est encore loin.

  • Oh, Nein, zwandzig Minuten, guten euh… guten …. Pff ! … Aufwiedersehen.
En remontant sur la rive du glacier

Ben voilà ce qui m’arrive régulièrement. Des intentions qui restent des non-dits faute de trouver les mots adéquats ou d’éventuels remplaçants dans l’instant. Vraiment, même en y réfléchissant, je ne vois pas comment « courage » se dit en allemand … C’est sans importance, mais en d’autres circonstances, quand le renseignement que je sollicite m’est indispensable, il m’arrive d’user de techniques simplistes et gestuelles. Le premier procédé consiste à pendre le mot français et à le décliner dans la langue locale : par exemple Courage devient ici Kouraaajeu ! Si cette technique marche assez bien en italien en revanche elle est beaucoup moins probante en terrain alémanique. Si le mot correspond à un concept que je peux rendre visuel, j’opte pour le deuxième procédé en me lançant dans des mimiques et des gesticulations évocatrices. Cette incapacité à m’exprimer me laisse un sentiment de frustration, m’oblige à préparer mes propos et freine les initiatives à entreprendre un dialogue.

De la roche et des éboulis, progressivement on atteint des alpages douloureusement ravinés. J’ai l’impression de descendre longtemps mais cette notion du temps est terriblement subjective car liée au champ de vision. L’espace et le temps forment un couple indissociable.

Je rencontre à la frontière qui dévoile les dessous du nuage, grimpant péniblement, un groupe qui n’en finit plus de s’étirer. La dernière femme m’inspire même de la pitié tant elle peine à avancer, ralentissant ses coéquipiers qui l’attendent épisodiquement. À cette allure, je me demande s’ils arriveront avant la nuit à Bluemislapenhütte et s’il ne serait pas plus raisonnable de rebrousser chemin. Ils illustrent parfaitement le défaut de la cuirasse de la randonnée en groupe : l’association d’individus mus par une même envie, liés peut-être par un lien d’amitié, mais qui n’ont pas le même niveau. Une marche-plaisir pour les uns, une expédition-galère pour les autres. Et peut-être au final, un sentiment de frustration pour les premiers et de rejet pour les seconds.

Si la fin de leur journée risque d’être éprouvante, elle est pour moi une promenade de santé ; je m’arrête longuement à une grande ferme qui fabrique du fromage. Une jeune fille parlant bien le français (même si elle s’en défend!) m’explique un peu sa vie ici dans les montagnes. J’apprends que, contrairement à ce que je croyais, les vaches sont conduites à l’alpage le soir après la traite, y passent la nuit et rentrent à l’étable le matin pour la journée. Cette stratégie à contrario, protège les troupeaux des grandes chaleurs et des insectes qui rendent les bêtes nerveuses. La ferme produit et affine des fromages de vaches. La vendeuse me conduit à la salle d’affinage, mais avant cela, quitte ses bottes, enlève sa blouse et se lave soigneusement les mains. Et de m’expliquer que la production est destinée à la vente en magasins et la réglementation en matière d’hygiène est très stricte. On pénètre dans une pièce ressemblant plus à un laboratoire qu’à une cave ou dorment en enfilade sur de longues étagères des tomes à différents degrés de maturité. Le choix du morceau que l’on veut acheter est normalement dicté par les préférences gustatives, mais pour moi celui qui décide est le sac. Il me faut un morceau suffisamment consistant pour endurer ma transhumance sans tomber trop vite dans des états de décrépitude rebutante.

Bundalp, la fin de l'étape

Un peu plus loin, s’imposant au milieu d’une bifurcation, trône la ferme-auberge de Bundalp. Elle ne doit pas avancer beaucoup d’argument pour m’inciter à mettre fin à mon étape. Des lapins, des cochons, des poules et des chiens, locataires des lieux ont attiré des familles. Ils égaient à leur insu des petits enfants qui courent dans tous les sens, alors que les adultes ont trouvé refuge à la terrasse devant une bière ou un fendant.

Une agréable jeune femme m’accueille et m’accompagne au dortoir qui restera ma chambre individuelle pour toute la nuit malgré la présence d’autres groupes. Je tiens à saluer la délicatesse ou le respect dont font preuve certains aubergistes suisses qui répartissent au mieux leur clientèle afin de leur offrir des conditions de sommeil acceptable, évitant de les entasser dans un seul dortoir au motif qu’il y aura moins de ménage à faire le lendemain, comme je l’ai parfois vu faire en France.

La lente procession du troupeau qui regagne sa pâture nocturne située plus haut, se fait au son des clarines. Les vaches connaissent le chemin et le berger de plus en plus énervé s’acharne à exhorter un chien flemmard qui rechigne à aller débusquer les traînardes impatientes de goûter aux hors-d’œuvre que les bords tentateurs du chemin leur présentent.

Depuis quelques jours, le temps s’amuse à jouer à Jean qui rit , Jean qui pleure et peu avant le repas, annoncé par les premiers coups de vent, l’orage éclate. Alors que je m’étais éloignée de l’hôtel pour pouvoir capter du réseau, il me prendra de court.

Les éléments se déchaînent, le toit juste au dessus de mon plafond gronde et crépite. Je vois en haut, à travers le rideau de pluie, les pauvres vaches affronter immobiles cette apocalypse.

À dix huit heures quarante cinq, le quitte mon dortoir si paisible pour aller manger. Quand je pousse la salle de restaurant, une bouffée de chaleur, d’effluves de viandes grillées et fumées me saisit en même temps qu’un tohu-bohu étourdissant ; la salle est comble, chaque table complète. On me trouve une place en bout de table auprès d’un groupe de six marcheurs suisses vétérans qui sont déjà passés à l’attaque d’une titanesque meringue chantilly alléchante. Mais avant d’y parvenir il me faudra passer par l’étape « rösti ». Incontournable rösti, c’est le plat le plus abordable, et si je ne veux pas exploser mon budget, compte-tenu de la longueur de mon périple, il me faut bien résister à quelques fantaisies gastronomiques… mais renoncer à la meringue chantilly, c’est au delà du supportable.

Je discute un peu avec le groupe dans un mélange franco-germanique. Ils montrent de l’étonnement face à la longueur de ma randonnée et avouent ne pas savoir ce qu’est la Via Alpina. Ils ne sont pas les seuls. À leur décharge, les logos sont si discrets et si peu fréquents dans le secteur, que si l’on y prête pas attention on ne peut les remarquer. Contrairement, au tour que prennent souvent les discussions avec des français à aucun moment, la notion de marche solitaire est évoquée, critiquée ou faisant objet de mise en garde.

Si ce n’est que de suivre la Via Alpina, aucune obligation trop stricte pour cette journée n’était gravée dans le marbre ; en dépit ou à cause de cela, l’étape s’est déroulée sans le moindre accroc.

Étape précédente                      Étape suivante

Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Kandersteg – Griesalp

.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *