Via Alpina 2011. Etape 11, de Leukerbad à Waldhaus

« Les déceptions ne tuent pas et les espérances font vivre. »

( George Sand )

En arrivant à Leukerbad, on ne peut pas ignorer la grande muraille qui barre l’horizon. La ville semble installée dans une voie sans-issue. Comment le sentier arrivera-t-il à passer l’obstacle qui paraît insurmontable ? Bien sûr, il y a les téléphériques qui esquivent le problème, mais c’est une solution à laquelle je ne veux pas recourir. Alors forcément, cette interrogation taraude et oblige à ouvrir la carte pour comprendre où le chemin trouve un passage pour se hisser au dessus.

La réponse à l’énigme s’était d’abord concrétisée sur une carte postale achetée hier dans un magasin de presse : c’était une photo probablement prise du téléphérique d’un intestin blanc plaqué sur la paroi de la montagne. Il était impressionnant et même amusant. Funambule défiant le vide. Désert aussi, comme le sont tous les sentiers exigeants. Il me fallait en savoir plus et le soir, la carte étalée sur mon lit, je passai au crible le parcours et me dessinai un projet assez précis de l’étape.

Le chemin quitte Leukerbad, et après quelques douces pentes, s’attaque d’une seule traite aux neuf cents mètres de dénivelée séparant Leukerbad de Gemmipass, le sommet de la barre rocheuse. Ensuite, ce n’est que de la douce descente jusqu’à l’hôtel d’altitude de Schwarenbach par un chemin longeant d’abord le lac de Daubensee. Je me trouve face à un dilemme car d’après mes calculs dans le pire des cas je devrais arriver à l’hôtel vers midi ou treize heures. Bien trop tôt ! J’ai à présent trouvé mon rythme de croisière, l’entraînement aidant, je n’éprouve plus pendant la journée ou en fin d’étape la grande fatigue des débuts, et passer un après-midi entier à ne rien faire ne m’enthousiasme pas particulièrement. Aller jusqu’au refuge suivant, c’est allonger le parcours de quatre heures et ajouter en fin de journée six cents mètres de dénivelée. Pour le coup, on tombe dans l’excès inverse. La décision est donc difficile, mais une alternative s’esquisse : il existe au bout du lac, un chemin menant directement à Engstligenalp qui fait l’impasse sur Schwarenbach, économisant près de deux heures de marche et trois cents mètres de montée. Voilà la solution. Elle s’impose. Mon chemin de la journée est tout tracé dans ma tête. Mais c’est sans compter avec les imprévisibles guets-apens du destin.

Carte postale plus parlante qu'une carte de randonnée

La rude grimpette serpentine se déroule absolument comme je l’avais prévue : irradiée d’un soleil cuisant, noyée dans la sueur et oubliée des touristes encore dans leurs lits ou déjà agglutinés dans les files d’attente des téléphériques. Mais aussi superbe. Dominant Leukerbad enlisé dans des vapeurs qui se déchirent par lambeaux. Dans le silence rarement troublé d’un ronronnement qui annonce la venue d’une télécabine s’extirpant de la nébulosité qui, lointaine et haute, se hisse le long du câble et me dépasse en me toisant avec dédain. Elle semble ensuite expirer dans quelques cliquetis avant de s’éteindre pour se faire oublier.

Il lui faut peut-être cinq minutes pour arriver en haut, il me faudra plus de deux heures et demie pour atteindre le même point.

Je sais que pour tous ceux qui pensent que la fin justifie les moyens, cet effort n’a pas de sens. Puisque avec ou sans téléphérique on peut arriver au sommet. Mais ce raisonnement se fonde sur une conception radicalement différente de celle des marcheurs inconditionnels pour qui la montée est indissociable de l’objectif : elle est l’assaisonnement qui lui donne toute sa saveur. En plus du panorama qui se dévoile sur les hauteurs, il y a ce sentiment secret et personnel de fierté et de satisfaction. Pas de la fierté qui affiche une supériorité sur les autres, parce qu’il est bien évident qu’à l’arrivée rien ne distingue ceux qui sont venus à pied de ceux qui ont emprunté le téléphérique. Non, un orgueil intime, une petite victoire sur soi-même, couronnée d’un succès et d’un cadeau.

Une difficulté qui permet d’accéder à un site grandiose ou unique me fait immanquablement penser à un plat succulent. Lorsque j’entre dans un restaurant, j’ai toujours horreur qu’on me serve la commande dans la minute qui suit. J’ai l’impression qu’on me vole ce temps destiné à fantasmer sur le plaisir qui m’attend, à préparer mes papilles et mon estomac. Inversement, une attente qui se prolonge indéfiniment transforme l’excitation en exaspération. De même qu’une montée démesurée tuerait l’envie d’aller voir ce qu’il y a en haut.

L’arrivée est grandiose, sauvage, presque aride et ventée. Quelques groupes clairsemés se repèrent de loin en loin. Ils sont venus pour le lac de Daubensee, les plus courageux iront jusqu’à Schwarenbach et reviendront.

Je suis déçue de ne pas trouver ce lac aussi bleu que sur les cartes postales. Il hésite entre le plomb et le brun, probablement à cause des trombes d’eaux qui se sont abattues sur la région hier soir et qui lui ont brouillé le teint.

Je choisis de prendre le chemin sur rive. Le vent frisotte la surface. Je suis seule. Je chemin est lisse. Je marche, fermant les yeux de longs moments. Le flux et le reflux de petites vaguelettes balayant inlassablement les cailloux me transportent loin, sur une plage bordant une mer paisible ou dans une crique abritée des tumultes. Au bout du lac deux jeunes inconscients tapageurs tentent une baignade héroïque ; l’eau est glaciale, le vent aussi. C’est à ce point que démarre le raccourci. Je le cherche, m’engage sur un mauvais chemin, reviens sur mes pas : le ballet des hésitations commence. Je m’acharne à vouloir trouver cet itinéraire, trace directe pour Engstligenalp. J’entame même un retour sur le coté opposé du lac, pensant que le sentier part d’un endroit un peu différent de celui que la carte mentionne. Je monte dans des sillons improbables, jalonnés de quelques perches espacées. Mais c’est impraticable. Je me tords les pieds entre les touffes hirsutes et les pierres qui s’y camouflent. Je m’épuise à ce petit jeu de piste qui ne mène à rien ; et plus je perds de temps, plus je m’accroche. Il doit bien y avoir un chemin. Dans toute difficulté le raisonnement évolue. Et il faut un certain temps, une certaine quantité d’énergie gaspillée pour passer de la volonté de déjouer l’embûche à la résignation.

Après ce contretemps éprouvant et chronophage, je n’ai d’autre choix que de revenir sur un chemin que je n’aurais pas dû quitter. Une seconde fois la carte me trompe. Mon plan s’écroule, il me faut descendre de trois cents mètres pour rallier Schwarenbach et de là, en remonter six cents pour atteindre Engstligenalp. Il n’est pas très tard, mais le pari est risqué. Mon courage commence à s’essouffler et le temps dévoile les premiers signes de brouille. Tout le long de la descente je balance entre m’arrêter à Schwarenbach et aller plus loin. Trop tôt d’un coté, trop loin et trop fatiguant de l’autre. Faire une longue pause avant de redémarrer est une arme à double tranchant, puisqu’elle repousse d’autant l’heure d’arrivée et augmente le risque d’essuyer un orage sur les crêtes. Quand aucune solution ne se dessine, je prends toujours le parti de me dire « attendons d’avoir d’autres éléments pour pouvoir trancher. Peut-être ne faut-il pas quatre heures pour aller de Schwarenbach à Engstligenalp, peut-être n’y a-t-il aucune place dans le gîte ? Inutile de se faire une fois encore un schéma qui ne pourra pas s’inscrire dans la réalité du moment. ».
Au fil de mes kilomètres pédestres je crois avoir accumulé un certain nombre de contretemps et déconvenues. Ça fait partie du voyage. J’ai été confrontée à des chiens belliqueux, à des conditions climatiques de toutes sortes, à la défaillance de quelques balisages, à des chemins qui n’existaient que sur le papier comme ce matin, à des refuges complets ou fermés, mais je n’avais jamais été préparée à la situation que j’allais vivre. Je n’en parlerais pas si elle n’avait eu aucune incidence sur le cours de ma randonnée car elle n’est pas glorieuse, mais elle décida de la fin de l’étape et du début de la suivante.

Arrivée à Schwarenbach, je ne sais pas encore ce que je dois faire. Je souhaiterais pour me décider avoir des informations précises et qui mieux que ceux qui travaillent dans cet hôtel isolé dans la montagne, familier d’une clientèle de marcheurs peut me les donner ? J’entre dans le restaurant. Une jeune fille est affairée devant son hybride ordinateur-caisse enregistreuse. Je me poste devant le comptoir avec un « Guten Tag » engageant. Aucun écho à mon bonjour, elle continue imperturbablement à tapoter sur son clavier. J’attends, elle tapote, elle tapote… Je crois qu’un raclement de gorge va la sortir de ses problèmes comptables. Que nenni, elle tapote, elle tapote, me laissant la curieuse sensation d’être invisible. Je passe à l’option “ Phase d’approche renforcée ” qui consiste à m’imposer davantage. Je dépose mon sac un peu bruyamment, m’accoude et m’étale ostensiblement sur le comptoir en dépliant ma carte. Cette agitation la tire enfin de ses équations à dix inconnues et lui arrache un « Guten Tag » tardif.

Je me lance dans une bafouille germanique laborieuse pour demander quel est le temps qu’il faut pour aller à Engstligenalp et s’il y a des places ici, dans le Touristenlager (dortoir). Ich weiss nicht und ich weiss nicht, soit pour les francophones exclusifs : je ne sais pas combien il faut de temps pour aller là où vous voulez, et je ne sais pas s’il y a de la place dans le dortoir. La petite fait preuve d’initiative : se saisissant de ma carte, elle part se renseigner en cuisine. Elle ressort quelques instants après, un homme sur les talons, que je ne mets pas longtemps à identifier comme le patron de l’hôtel.

A partir de ce moment tout déraille. Sans un mot d’accueil et en haussant le ton, avec un regard accusateur, il me reproche de l’avoir dérangé pendant qu’il mangeait, alors que son temps est compté. S’en suivent d’autres récriminations qui me laissent pantoise. Je lui rétorque sans perdre mon calme que je ne pouvais pas savoir qu’il déjeunait, que je n’ai pas demandé à sa serveuse ( qui se fait toute petite ) d’aller perturber son repas.

Je ne saurais même plus à présent retracer avec exactitude l’enchaînement des propos pourtant en français. Il ne me reste pas de ce moment le souvenir fluide d’un épisode de ma randonnée, mais celui, dérangeant et haché, d’un homme au sommet d’un énervement dont j’ignorais la cause, d’un pot-pourri de questions-réponses et de mon effarement. C’était si brusque et si inattendu que la situation s’est imprimée dans la confusion. Je me rappelle l’avoir vu me planter au milieu de la salle, repartant en cuisine avant de revenir et continuer sa diatribe. Je me rappelle l’avoir entendu me dire que si j’étais fatiguée, je n’avais qu’à aller à Gemmipass, ce à quoi j’ai répondu que j’en venais et que je ne voulais pas remonter. Dans ce cas, me répliqua-t-il en substance, il me suffisait de me reposer ici et continuer après. J’objectai que c’était autant de temps perdu et qu’avec le ciel qui se couvrait je risquais d’être exposée à l’orage sur les crêtes.

Cet accent guttural allié au ton qu’il employait m’était insupportable et, dans de coupables rapprochements, m’entraînait dans des scènes de films de la dernière guerre mettant en scène des soldats allemands arrogants martelant des ordres à des prisonniers résignés.

Si l’on peut s’attendre à des échanges houleux avec ses interlocuteurs quand on les aborde d’une manière insolente ou injurieuse, on n’est pas surpris de la tournure que prennent les choses et on est prêt à encaisser la riposte. Mais là, je prends ce coup de semonce en pleine figure, ne comprenant pas ce que j’ai à me reprocher. J’étais entrée avec le sourire et l’envie de dialoguer et je suis sortie dépitée. Il finira néanmoins par me dire qu’il n’avait pas de chambre libre (ce que je n’avais jamais sollicité) et que des places étaient disponibles dans le dortoir. Mais cette révélation arrivait trop tard ; je lui répondis que j’allais réfléchir dehors.

Je vais m’asseoir sur le muret pour évacuer ce sentiment qui m’envahit et qui n’a rien à voir avec la colère. C’est de la tristesse. Cette tristesse qui annihile la joie de vivre dispensée par la marche. C’est la certitude que le souvenir de cette étape restera entaché d’une souillure qui ternira celui de la belle montée de Gemmiwand, de mon badinage avec le Daubensee. C’est aussi l’évidence que, comme l’écrivait Rousseau, c’est l’affluence qui détruit l’hospitalité.

Au delà du désappointement, il faut prendre une décision qui m’apparaît encore plus difficile. Je n’ai plus l’énergie d’affronter les six cents mètres de dénivelée, mais je n’imagine pas non plus rester ici. Je ne veux pas passer le reste de la journée terrée dans le dortoir et dîner discrètement, recroquevillée derrière ma table comme une paria. Tout d’un coup, cet endroit me semble détestable et je ne voudrais pas qu’il devienne le fossoyeur de cette belle étape. Mais que puis-je faire, je suis dans une impasse. Sans conviction, après une dizaine de minutes de sombre rêverie, j’ouvre ma carte et il ne me faut pas plus de quelques instants pour voir se dessiner une solution lumineuse qui balaie toutes mes tergiversations. Un chemin assez direct descend à Kandersteg. Avant d’y arriver, il y a un hôtel ou un refuge. Cette résolution se fait au prix d’un sacrifice : cet itinéraire extemporané fait l’impasse sur Adelsboden, point stratégique où la voie rouge de la Via Alpina passe le relai à la voie verte. Je suis un peu désolée de cette omission dictée par une logique stratégique, mais nécessité faisant loi, je dois me résoudre à savoir faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Je me mets en route, discrètement, sans retourner dans le restaurant pour faire part de ma décision, ne voulant ni reprendre la discussion, ni entendre ses explications ou même ses excuses. Je veux tourner la page au plus vite pour passer à autre chose.

Soudain libérée de mes dilemmes et peu pressée par le temps, je reprends le cœur plus léger le chemin qui est d’abord assez fréquenté par des groupes de marcheurs, puisque nourri par un téléphérique, avant de m’échapper par un petit sentier sauvage, ravissant, capricieux et désert. Un sentier qui fait mille cabrioles et pitreries pour gommer mon restant d’humeur morose.

Waldhaus trônant au milieu d’un hameau terré dans un cirque cerné de toutes parts par des versants abrupts, est un authentique chalet suisse. Avenant, cossu, paré de drapeaux et appâtant le randonneur avec une pancarte alléchante vantant la meringue-chantilly, photo à l’appui. Aie, aie, aie … après tant de péripéties, il me faut bien ça. Et un panaché par dessus le marché… C’est le bonheur, une orgie bourrée de lipides et de glucides ! Aux orties la culpabilité et les “ pour votre santé mangez moins gras et moins sucré ”.

Je suis la seule cliente pour la soirée, le parcours n’est pas fréquenté. Je demande le dortoir, moins cher pour la même solitude. Quoi que…

Il n’y a pas d’électricité, on vit dans la pénombre de murs lambrissés rappelant par de nombreuses affichettes les précautions à pendre pour ne pas mettre le feu. L’eau est froide, la salle de bain s’est installée dans une ancienne étable ou un hangar et le dortoir au sous-sol.

Invité surprise

L’orage éclate vers cinq heures se délestant d’une pluie drue et acharnée m’obligeant à revenir à la hâte alors que je flâne dans la ferme d’à coté.

Vers dix huit heures trente je vais m’installer pour le dîner dans la grande salle vide, presque obscure dans un face à face avec une bougie me plongeant dans un jeu d’ombres et de lumière digne d’un Georges de la Tour. À peine suis-je installée que je vois surgir la patronne et son mari, mis sur leur trente et un comme s’ils allaient au bal. La femme m’explique qu’ils doivent s’absenter pour la soirée et que je resterai avec la grand-mère. Avec beaucoup de gentillesse, l’aïeule s’acquitte avec zèle de sa tâche, tente même de me faire un brin de causette mais renonce rapidement à poursuivre devant mon incompréhension de son dialecte vaguement germanique.

Au moment d’aller me coucher un autre client est là sur le seuil de la porte et observe, circonspect le dortoir sans se décider à y entrer. Je le taquine un peu pour l’inviter à passer son chemin et aller trouver asile ailleurs. Il me faut, manu militari pousser cet indésirable colocataire dehors mais après coup je regrette et me dis que je n’ai pas usé de la bonne méthode. Les légendes n’assurent-elles pas que si l’on embrasse un crapaud, puisque c’en est un, il se transforme en prince charmant….

Et si cela était vrai !

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Leukerbad – Schwarenbach

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