Via Alpina 2011. Etape 10, de Gampel à Leukerbad

« Allumer le feu,

Allumer le feu… »

( Johnny – Pyromane exilé à Gstaadt )

Il est assez difficile quand on décrit un voyage de faire entrevoir avec exactitude le contexte dans lequel on évolue. Si l’on fait une randonnée de bord de mer, l’imaginaire du lecteur le transporte immédiatement sur des plages de sable ou sur des falaises dominant l’étendue qui vient se briser en gerbes d’écume quelques centaines de mètres plus bas, partageant le monde du marcheur en deux parties distinctes : terre à bâbord, mer à tribord ou inversement. Si c’est une randonnée de plaine, il imagine tout de suite des prés à perte de vue compartimentés par des haies ou des clôtures, irrigués de paisibles ruisseaux, ponctués de bois, hérissés de quelques clochers lointains. Quand on parle de désert, le cliché est celui d’une dune ocre et voluptueuse cachant dans son aisselle une minuscule oasis pointant la tête ébouriffée d’un bouquet de palmiers. Et si l’on évoque la randonnée de montagne, immédiatement il se projette dans des sentiers sinueux grimpant résolument dans les alpages, traversant des hameaux étiques de chalets anciens, se lançant à l’assaut de la neige et d’arêtes hostiles.

La réalité est un peu différente et si ces stéréotypes sont la quintessence de la randonnée, ils ne représentent pas la totalité du parcours. Il faut leur associer des panoramas moins attrayants qui à eux seuls n’auraient pas décidé le randonneur à venir.

Chemin de croix pour commencer la journée.Au fond, Gampel et la vallée qui va jusqu’à Brig

Ce qui fait qu’une randonnée côtière amène forcément le marcheur à traverser des villages de vacances, des zones de tourisme intensif, l’éloigne de la mer pour contourner des propriétés privées. Les chemins de campagne ne sont plus comme ceux de Rousseau ou de Stevenson. D’année en année, ils se goudronnent et s’élargissent pour permettre le passage des tracteurs et des 4×4. Les villages s’entourent d’une gangue de lotissements identiques et de zones industrielles. Quant aux déserts, tout au plus dix pour cent d’entre eux se drapent de dunes de sable fin, le reste étant de vastes étendues de cailloux et de rochers.

Mais la randonnée est un tout. Elle ne doit pas seulement répondre à un besoin d’exercice physique qui s’accomplit dans un lieu qui nous avait attiré. Elle doit aussi nous ouvrir les yeux pour adapter notre vision et accepter, apprécier même, ce que l’on n’est pas venu chercher.

Ainsi depuis Urlichen, à l’exception de mon échappée vers le glacier d’Aletsch, je suis restée entre deux univers, longeant une large vallée où les routes, les voies de chemin de fer, les usines et les cultures ont profité des espaces horizontaux et ouverts bordant le Rhône pour se développer. Où les bourgs se succèdent sans délimitations précises, éclaboussant le pied des versants. Jamais de silence, le bruit de cette animation raisonne jusqu’à moi. Dans les pays où il y a peu de plaine, les moindres parcelles de terrain capables de contribuer à l’activité industrielle et économique doivent être exploitées.

Mais aujourd’hui, je quitte cette vallée de Brig qui remonte jusqu’à Sierre et Martiny, je fais un coude à quatre vingt dix degrés vers le nord, pour aller au devant d’autres paysages.

Bratsch, l'un des nombreux villages entre Gampel et Albinen

La montée depuis Gampel est jalonnée de villages sans grande originalité, ni laids, si superbes, à tel point qu’à présent, au moment de retracer cette aventure ils se confondent dans ma mémoire. Bratsch, Eschimatt, Guttet, Albinen. Si je n’en retiens pas grand chose, la faute ne leur en incombe pas entièrement ; ils ne pouvaient résister à la vision qui balaya comme un ras de marée leur souvenir. Au détour du versant après Guttet, une frontière sépare deux mondes. Celui de la vie et celui de la mort. Le versant entier assassiné par un incendie. Une immense forêt de squelettes noirs et blancs grimpe jusqu’au sommet de la montagne et s’enfuit loin devant moi. Le seuil est vite franchi, la transition est nette, sans faire-part de décès. Quelques pas suffisent pour entrer dans cet univers de désolation. Le sentier a résisté aux ravages mais a perdu toute prétention de vouloir offrir des abords agréables. Il s’est adapté aux circonstances se contentant de se frayer un passage entre les fantômes d’arbres calcinés qui s’élancent vers le ciel comme pour l’implorer. Émane de ce spectacle une étrange impression, née d’une contradiction. Ces spectres que le temps n’a pas encore mis à terre font injure au ciel bleu, mais ce ciel bleu rend le tableau moins sinistre. Il incite même à chercher le détail discret qui montre que la vie s’accroche. Il n’est pas dans les cimes anéanties par les flammes, il est à hauteur d’homme, là, autour de moi. Timide. Un renouveau fait de jeunes arbres frêles qui se bousculent, se piétinent dans un parterre désordonné d’herbes coriaces, animé du rose des bouquets d’épilobes et du mauve des fleurs de chicorée sauvage.

Séquelles de l'infernal été 2003

Que ce paysage par temps gris ou sous la pluie doit être lugubre ! Je l’imagine et la représentation que j’en ai, fait surgir ces photos sépia ou noir et blanc des champs de batailles des Ardennes ou des Vosges après la première guerre mondiale où il ne restait des forêts que des troncs déchirés et manchots hérissant un sol éventré comme une armada de lanciers figés dans la déroute.

Je rencontre un groupe de randonneurs. Par quelques mots appuyés de mimiques de consternation, je les questionne. L’incendie eut lieu durant l’été 2003 et serait d’origine humaine. Sur le moment cette date ne m’interpelle pas, mais en y réfléchissant, cet été-là revient régulièrement dans mes souvenirs de randonnée. L’été 2003, c’était la canicule. Mais j’y avais échappé et j’en veux pour preuve, cette photo curieusement antinomique prise au sommet du mont Vihren en Bulgarie, du petit groupe de randonneurs dont je faisais partie, grelottant sous les assauts d’un vent glacial, emmitouflé dans des parkas alors que la France transpirait et se mourait de chaleur. Plus récemment une autre photo que j’ai vue au refuge de La Caverne Dufour à l’île de la Réunion, datant de juillet ou août 2003 montrait le Piton des neiges (qui malgré son appellation est rarement enneigé) sous une épaisse couche blanche. Et pour la troisième fois, en ce mois de juillet 2011, l’été 2003 vient se rappeler à moi.

Chicorée sauvage

De retour à la maison, j’ai complété mes notes. Les archives des journaux indiquaient que le feu se déclara le 13 août, ce qui coïncide au plus fort de la canicule. Si un mégot fut à l’origine du sinistre, les conditions climatiques exceptionnelles eurent probablement une grande responsabilité dans son ampleur. Cet incendie est l’un des plus importants que la Suisse a connu depuis trente ans. Des moyens lourds furent réquisitionnés en hommes et en matériel. Pour moi, c’était un peu une découverte. Si je n’ignore pas qu’il peut y avoir des feux de forêts partout, ceux de cette envergure me semblaient être l’apanage des pays méridionaux.

Le statut de cette portion de montagne a changé et la motivation de ceux qui viennent aussi. Il y a ceux, comme moi, qui y passent parce qu’ils ignoraient la situation et qu’ils n’ont pas suffisamment la connaissance des lieux pour éviter le secteur. Ils y a ceux qui viennent, en toute connaissance de cause, comme on va visiter un malade par instinct de compassion ou le lieu d’un terrible accident par penchant inconsciemment morbide.

Il faudra encore longtemps à cette montagne pour se refaire une beauté mais la forêt est comme le phénix, cet oiseau fabuleux, symbole de la résurgence cyclique, capable de renaître de ses cendres.

Des fumerolles se baladant dans l'azur comme pour rappeler la tragédie

Après ce champ de ruines, le chemin reprend un visage plus souriant et sans histoire se perdant dans un enchevêtrement de routes et de sentiers qui tous conduisent au pied d’une titanesque barre rocheuse abritant Leukerbad.
Curieuse bourgade : deux noms, deux styles. Leukerbad ou Loesche les Bains selon que l’on est valaisan francophone ou valaisan alémanique. Une large ceinture, juxtaposition de grands hôtels de bon standing, de parcs aquatiques et de magasins pour touristes encadrant de larges chaussées. Le nombre de vacanciers au mètre carré est si grand qu’après ma solitude j’en suis presque déconcertée. Comme parachutée dans un autre monde. Les quartiers anciens, sont retirés derrière ce tape à l’œil, invisibles de prime abord.

Je rentre dans un hôtel qui me semble un peu moins huppé que les autres. On me propose une chambre que je trouve hors de prix, mais qui est probablement dans la fourchette de tarifs qui se pratique ici. Je tombe ensuite sur un genre de résidence de vacances, mais les formalités semblent si compliquées que je renonce. Pas spécialement enthousiaste à l’idée d’imiter les témoins de Jéhovah, je mets rapidement un terme à mon porte à porte et me rends à l’office du tourisme où je trouve une charmante hôtesse qui parle parfaitement le français.
Après avoir expliqué brièvement ma situation, ma demande tient en trois points

– Y a t-il un gîte d’étape disposant d’un dortoir ?
– Sinon, puis-je trouver une chambre d’hôtes ?
– Ou le cas échéant, quel est l’hôtel le moins cher qu’elle peut me proposer ?

Elle comprend mon besoin de vouloir être économe et mon manque d’intérêt pour le luxe. Sa réponse est…

– Non pour la première question,
– Solution pas intéressante financièrement pour la deuxième,
– « Hotel Paradise », dans le vieux village pour la troisième.

C’est clair, précis et efficace. Et tout cela enrobé d’un charmant sourire. Elle se charge de téléphoner pour réserver et me fournit un plan. En cinq minutes l’affaire est réglée mieux que si j’avais dû m’en charger moi-même.

J’avais envisagé d’aller profiter des thermes qui font la réputation de la ville. Mais les cris et la foule aux abords des établissements aux remugles d’eau de javel me font renoncer préférant me réfugier dans la quiétude de ma chambre.

Je trouverai pour le dîner, un restaurant aux talents multiples tout aussi capable de servir des pizzas italiennes, d’authentiques flammkuches alsaciennes que des spécialités suisses. Je ne crois avoir pris une pizza, mais ce dont je me souviens avec le plus de précision, c’est d’avoir été copieusement saucée en revenant à mon hôtel, à tel point que mes vêtements et petites chaussures furent en quelques minutes presque aussi mouillés qu’après une journée de marche sous la pluie.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Gampel – Leukerbad

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