Via Alpina 2011. Etape 9, d’Eggerberg à Gampel

Maudit sois-tu carillonneur,
Que Dieu créa pour mon malheur
Dès le point du jour à la cloche
il s’accroche, …

C’est tout simplement infernal et interminable. De ma chambre, j’ai une vue sur le clocher qui pointe à un jet de pierre, rien là que de très banal. Ma fenêtre comme à l’accoutumée est restée entrouverte. A six heures moins le quart, le festival commence. Un carillon qui me tire du sommeil comme un tocsin. Une sonnerie agressive à n’en plus finir, en plus de celles qui marquent les quarts d’heure et les heures en double, au cas où l’on n’entendrait pas la volée. Deux ou trois cloches, parodie absurde du Carillon de Bruges, qui radotent une inlassable rengaine martelée. Je n’aime pas ces réveils violents qui me précipitent dans la réalité par effraction.

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Les agissements qui ne trouvent aucune justification me laissent toujours perplexe. Autrefois les cloches appelaient les habitants à la prière, réglaient leur vie, rythmaient les travaux des champs, annonçaient un malheur ou une fête. Pour le peuple, elles représentaient des bornes temporelles et l’imminence d’un danger. Mais maintenant à l’heure de la Swatch, et des pendules électroniques, quelle est l’utilité d’un tel ramdam matinal ? Par habitude, par tradition, l’explication doit être là. Il y a en France des lotissements où le règlement interdit de posséder un coq sous prétexte de nuisances sonores à des heures incompatibles avec le repos… Supposons un instant, oui, ben j’ai peut-être le réveil mauvais, surtout dans ces conditions, mais je peux tout de même avoir des pensées amusées, supposons donc, que les suisses aient répondu « oui » à la votation sur l’implantation des minarets !  Quel Charivari aux premières lueurs de l’aube ! J’imagine le concert improbable : « Allah akbar » sur fond de clarines catholiques. Mais il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Le muezzin n’aurait pas fait le poids face aux décibels dévastateurs du clocher.

Bien, la nuit est irrémédiablement frappée d’un coup d’arrêt. Comme le sac est prêt, il n’y a qu’à faire les cents pas en attendant le petit déjeuner.

Je ne consulte rarement plus que tracé de l’étape, le temps séparant les points de passages successifs et l’enchaînement des dénivelées. Pour des raisons de limitation de poids du bagage, je n’ai pris que le topo-guide débarrassé du descriptif. Stratégie qui a ses avantages et ses inconvénients. On passe dans ces conditions à coté de certaines explications et précisions mais à l’inverse, l’effet de surprise est préservé. On se créée donc à la seule vue du tracé un schéma de l’intérêt qu’il présente en fonction de son environnement. Quand l’étape, comme celle d’aujourd’hui borde une vallée encombrée d’agglomérations et lardée de routes, s’accoquine avec le chemin de fer, elle ne promet forcément rien de bien. Comme en plus sa longueur et sa dénivelée sont modestes, on l’envisage comme une journée de régime ou peut-être pire, de jeûne.

Bisse de Stägeru

Heureusement, le temps est beau, une fois encore. Depuis le début, c’est un soutien fidèle, je n’ai eu à me plaindre jusqu’à maintenant que de l’ardeur du soleil et d’un épisode nuageux qui vécut le temps d’un soupir. Ce temps plaisant semble si indéfectible, que je le crois acquis à ma cause pour toute ma randonnée, m’attendant seulement à quelques incartades épisodiques. Il ne me vient plus à l’esprit de m’en inquiéter. Je ne demande même pas aux hôteliers les prévisions météo. De temps en temps, des craintes furtives comme celles que je nourrissais quand j’étais gosse face à un événement heureux, me reviennent  « Tout ce beau temps, je vais bien le payer un jour, plus dure sera la chute ! »
L’avenir donnera raison hélas à cette stupide logique.

Après une brève condamnation au supplice du goudron, je retrouve le chemin en balcon abandonné la veille. Et contrairement à ce que mes prévisions avaient laissé entendre, il est beau, plein de surprises, et pourtant, j’en ai laissé passer une de taille. Le chemin doit longer deux bisses successifs. Le bisse est une dénomination locale qui pourrait se traduire par canal d’irrigation. C’est un flux alimenté des eaux de la montagne, qui circule le long des versants avec, en général, des pentes très faibles ponctuées de temps à autre de brèves chutes. Le lit est de construction très variable alternant les portions faites de béton, de planches, de troncs évidés, de tuyaux de large diamètre ou tout simplement de terre. Il peut être à ciel ouvert, recouvert de dalles et traverse même parfois les saillies de montagne pour plonger dans les ténèbres d’un tunnel. Sur certains secteurs verticaux, il est très aérien, et s’accroche sur la paroi comme une gouttière. Pour construire et entretenir cette vascularisation dense indispensable aux cultures, il a fallu aménager des sentiers, à l’instar des chemins de hallage pour les canaux. Leur beauté et leur originalité ont élargi leurs perspectives. Ils sont devenus de spectaculaires parcours de randonnée et ont été inscrits au patrimoine naturel de l’UNESCO. On retrouve certainement ce système d’exploitation des eaux de montagnes dans d’autres pays au relief accentué. Celui qui s’en rapproche peut-être le plus est à Madère où les bisses s’appellent des levada. De façon identique, les madériens ont ouvert ces parcours à la randonnée; Ils totalisent près de mille quatre cents kilomètres de sentiers.

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Rétrospectivement pourtant je m’en veux d’être passée à coté d’une partie de l’itinéraire de toute beauté. Le réseau de chemin était si dense au-dessus d’Eggerberg, les indications pour Ausserberg si flagrantes, ma préparation à l’étape si minimaliste et les logos de la Via Alpina si manquants, que je me suis engagée sur le chemin le plus court. J’étais fort surprise d’avoir rallié Ausserberg en un temps nettement inférieur à ce que j’avais lu dans ma documentation, mais une fois arrivée là, évidemment je ne voulais pas revenir en arrière. Le chemin était beau, mais pas à la mesure du bisse de Goperi, qu’il fallait aller chercher plus loin dans le couloir de la vallée et qui gravitait plus haut que celui que j’avais pris. Par ailleurs les cartes suisses ne mentionnent pas les bisses et les différentes indications sont inscrites en caractères si petits, qu’il faut souvent une loupe pour pouvoir les déchiffrer. Et à priori, rien ne permet de dire qu’un itinéraire est plus intéressant que son voisin distant d’un demi-centimètre sur la carte. Je crois que même avec plus d’attention, je ne me serais pas épargnée cet oubli car on ne sait pas ce qu’on manque quand on ne sait pas ce qui existe. Et je le regrette à présent d’autant plus que rien ne pressait et que l’étape était relativement courte.

Mais, c’est par l’échec qu’on progresse, il me faut en tirer les leçons. Consulter les explications avant de partir et indiquer sommairement pour chaque étape les curiosités à ne pas louper. Bon, tant pis, c’est fait, on ne peut remonter le temps.

Via ferrata , via aqua, Via Alpina, le trio inconstant progresse d’est en ouest, à quelques centaines de mètres au dessus de la vallée du Rhône (appelé ici Rotten) grouillante d’activité dont la clameur incessante me parvient pas bouffées. Chacune des trois voies semble un peu vivre sa vie, rejoignant épisodiquement ses compagnons pour partager un pont, un tunnel, un creux de montagne. Le groupe se scinde en milieu de parcours. Le chemin de fer déserte en premier, s’enfonçant sans prévenir dans un trou de montagne qui semble l’aspirer pour filer vers le nord. Mon chemin s’associe successivement aux bisses de Stägeru et Lüegjeru. Le premier m’entraîne sur des passerelles, dans des escaliers métalliques à claire voie, plonge dans des gorges escarpées et sombres, me tire dans des souterrains équipés de lampes à lumière minutée par des interrupteurs. Le suivant moins aventureux a besoin d’espace, de soleil, de ciel, de liberté. Il traverse une forêt aux frondaisons claires, des prés assoiffés et même des vignes. Il incite à la rêverie, loin des parcours sportifs et exigeants de haute montagne. Et pourtant la montagne, haute et exigeante est à portée de main, mais aujourd’hui le chemin pour se reposer se contente de lui caresser le pied.

Le bisse voit rouge

J’arrive relativement tôt à Hohten ; Gampel bourgade sans grâce apparente vautrée dans la vallée est à une demi-heure de là et heureusement qu’à ce moment-là je ne sais pas encore ce que j’ai manqué car j’aurais été en rage devant ce gâchis. Il me reste encore une bonne partie de l’après-midi. Je  ne peux cependant pas envisager d’aller plus loin car il me faut impérativement des commodités urbaines terre à terre comme la recherche d’un distributeur automatique de billets, ceux que j’avais en poche se volatilisant à une allure effrayante. Je dois aussi penser à reconstituer mes réserves, passer à la poste pour renvoyer les deux premières cartes devenues inutiles et des immondes guêtres inefficaces qui ne font qu’office de poids mort dans le paquetage.

Après les bisses qui me rappellent les levada de Madère, Gampel me ramène à Funchal, sa capitale, avec sa large tranchée, charriant entre de hautes parois maçonnées des flots tumultueux qui rugissent sans répit et sans nuances, censurant presque tous les bruits de la vie de la cité. C’est assez pénible quand on n’y est pas accoutumé. Je trouve une chambre au-dessus d’un petit restaurant qui donne sur le canal et je dois pour échapper à ce grondement assommant fermer sans tarder ma fenêtre. Mais quand je rentre le soir après le dîner, une ambiance singulière m’accueille. Je ne saisis pas immédiatement la raison de cette impression bizarre. Ah, oui, tiens, tout est curieusement très silencieux. Je me précipite à la fenêtre et je constate avec surprise que le lit est à sec. Mais où est passée toute cette eau ? L’a-t-on détournée pour assurer aux habitants une nuit paisible ?

Quand je partis le lendemain matin, le courant à grand tapage avait déjà repris ses droits.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Mund – Gampel

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