Via Alpina 2011. Etape 8, de Riederfurka à Eggerberg

« Les deux grands secrets du bonheur : le plaisir et l’oubli.  »

( Alfred de Musset )

Je pars en rogne. Ce matin l’addition a subi une inflation astronomique et contrairement à ce que la serveuse prétend je ne crois pas avoir mal compris. Ma colère ne vient pas de la somme que je laisse, sur la longueur de ma randonnée elle représentera un surplus infime, mais du sentiment d’avoir été flouée. Je me suis contentée de la maigre demi-pension qu’on me proposait alors que j’aurais pu avoir pour le même tarif un menu plus à ma convenance.

Mais il est inutile de ressasser un aléa s’il n’a aucun impact sur le cours du projet que l’on s’est dessiné, il faut seulement en tirer les conséquences. L’incident est somme toute mineur, entachera d’une ombre le souvenir de ce gîte mais occupa ma pensée dix minutes, quinze peut-être, après quoi l’affaire sera oubliée, comme épongée par la vision des prés, des forêts, des sommets lointains qui m’entourent. J’en retiendrai qu’à l’avenir il me faudra être vigilante et me faire confirmer sans équivoque les tarifs dès mon arrivée pour m’ éviter de renouveler ces mauvaises surprises.

L’étape me paraît sur la carte très différente de celle d’hier et à priori moins attrayante. Mais la splendeur ne peut pas être au rendez-vous chaque jour. On pourrait même dire que celles qui sont insignifiantes ont la fonction d’être le faire valoir des autres. Les étapes se classent selon une échelle de valeurs et sans ces dernières la barre serait très haute, celles que l’on considère comme superbes rétrogradées de quelques degrés.

Barrage de Stausee Gibidum

Un parcours s’envisage par tronçons, le découpage étant déterminé par des jalons précis : en voiture ce sont souvent les villes qui constituent les relais. En mer et en avion ce sont les escales et s’il n’y en a pas, le voyage est une globalité sans aucun point de repère où la progression reste virtuelle. Je me suis d’ailleurs toujours demandé comment les skippers arrivaient à se contenter de percevoir leur avance uniquement en faisant le point sur la carte grâce à des instruments. En mer, on évalue sa vitesse à l’écume et au sillage, à la tension et au claquement des voiles, aux ressauts de la coque, mais en une heure, une journée de navigation rien ne change. C’est immuablement la même horizontalité. La vitesse est palpable, le changement de position non. C’est ce qui oppose la mer à la terre, le navigateur au marcheur. Je fais inconditionnellement partie de cette deuxième catégorie, car j’ai besoin de visions éclectiques pour accrocher mon regard et ma mémoire, d’aspérités pour contenter mon corps et de points caractéristiques pour concrétiser mon avance. Dans ma jeunesse estudiantine, j’ai pratiqué un peu la voile. Je n’ai pas persévéré. Je m’ennuyais sur ces embarcations où l’espace vital se limitait à quelques mètres carrés au milieu d’un désert d’eau qui m’était défendu. Je ne trouvais pas beaucoup intérêt à avoir comme horizon une bouée qu’il fallait contourner et à lutter pour domestiquer une monture qui se cabrait et refusait de se diriger au point où on voulait l’amener. Il me reste de ces sorties le souvenir de gestes techniques déconnectés de l’environnement où la moindre erreur, quand il y avait un peu de vent, se soldait par une bérézina. Je me rappelle un jour, où, vaincue par notre inexpérience (je dis « notre » parce que nous étions toujours deux à bord) et la force du vent, avoir chaviré. Nous avons attendu tranquillement le zodiac de l’instructeur, installées sur le ventre du dériveur, qui dérivait, dérive en l’air, flottant comme un poisson mort . Nous nous sommes faites copieusement engueuler pour n’avoir tenté aucune manœuvre de rétablissement après le naufrage. A la fin de ce stage, je n’ai plus remis les pieds sur un voilier. J’ai préféré aller les ancrer sur la terre ferme dans le creux des chemins.

La marche est l’acte le plus simple qui soit (si l’on en est pas empêché par un handicap) ne requérant ni compétence particulière ni expérience. On me rétorquera qu’elle résulte néanmoins d’un apprentissage, ce qui n’est pas tout à fait exact puisque un nouveau-né sait marcher, c’est d’ailleurs l’un des réflexes qu’on teste à la naissance. L’apprentissage de la marche pour l’enfant n’est donc que la réappropriation d’un mouvement inné, additionné et combiné à des attitudes et postures de recherche d’équilibre qui lui permettent d’être efficace et d’atteindre son but, c’est à dire d’avancer en position verticale.

La marche achemine lentement d’un point à un autre qui est dissemblable par un itinéraire versatile composant avec les caprices d’un relief fantaisiste. Peu de lignes droites, peu d’horizontalité, tout est toujours imprévisible, différent comme en mouvement. C’est pour cela que j’aime marcher.

Donc, pour en revenir à mon idée première, comme tous parcours terrestres, une étape de randonnée en montagne, se scinde en sections limitées de repères marquants qui sont les inversions de pentes c’est à dire les fonds de vallées et les sommets ou les cols. C’est donc une succession de montées et de descentes, une sorte de dos de dromadaire ou de chameau, et aujourd’hui, le découpage se résume à trois segments soit en charabia mathématico-pédestre -700m, +700 et -700, ce qui se traduit en français par une descente, suivie d’une ascension pour finir par une descente, chaque portion ayant 700m de dénivelée.

Commencer la journée par une descente n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux : elle soumet les articulations et les tendons peu échauffés à des contraintes qui laissent parfois des séquelles et installe les muscles dans la facilité. De plus, cette descente n’est pas très étonnante, le chemin dégringole le plus souvent à l’abri des arbres et dans l’ombre de l’ubac du versant. Mais il se rattrape à l’arrivée en offrant une vue plongeante sur le barrage de Stausee Gibidum. Du chemin qui le domine, l’ouvrage ne fait pas planer la menace que j’avais ressentie quelques jours plus tôt quand j’étais au pied de la digue du lac Morasco. Celui d’aujourd’hui suscite plutôt l’intérêt.

Ne croyez pas que j’avais des connaissances sur le sujet (je savais néanmoins qu’il existait plusieurs types de barrages) et pourtant j’en ai rencontré des lacs de retenue au cours de mes différentes randonnées. Mais jamais encore jusqu’à maintenant, je ne les avais vus sous cet angle. Je regardais l’eau et ses rives, je gommais de ma vue le mur de béton qui m’apparaissait comme une prothèse disgracieuse. Celui-ci s’offre tant à la vue, se montre si parlant qu’on a envie d’en savoir plus. Sur le coup, je me contente dans mes notes de résumer mes observations par ces mots : d’une géométrie parfaite et à l’architecture légère et harmonieuse. Il est concave et semble s’arque-bouter pour repousser l’eau, s’agrippant aux parois rocheuses verticales. Je ne pouvais pas rester dans mon ignorance et de retour à la maison je consulte la documentation qui m’instruit sur les différents types de barrages. Celui-ci fait partie des barrages-voûtes que l’on construit dans les vallées étroites et a la particularité d’avoir une double courbure, à la fois verticale et horizontale, ce qui lui donne une allure de ventre ballonné. Tout cela me ramène une fois de plus au barrage de Malpasset qui faisait partie de ce type de construction et dont la rupture fut responsable de la catastrophe de Fréjus. Celui du lac de Morasco, plus massif, moins gracieux est un barrage-poids qui résiste à la pression de l’eau en lui imposant sa masse importante.

Après l’avoir caressé du regard, je vais le chatouiller de mes semelles avant d’entamer le deuxième tronçon de la journée, la montée à Belalp. Sur la digue je prends le temps de laisser ricocher mon regard sur la surface paisible du lac et d’imaginer, en amont, le courant tumultueux de la Massa qui le nourrit, ce torrent qui recueille les épanchements du glacier d’Aletsch.

Chapelle de Nessel

Station intermédiaire Blatten ; tous les chemins mènent à Blatten. Donc, pour en partir on a l’embarras du choix. Je calcule les distances, j’évalue l’intérêt des différentes possibilités pour rallier Belalp, ou tout du moins Alp Bäll (non, non, ce n’est pas du verlan valaisan, ce sont deux hameaux voisins), et je découvre sur la carte qu’il y a une option plus intéressante que celle de l’itinéraire prévu. Ah, ah, Martine plus maligne que la Via Alpina. Je tiens là mon heure de gloire : Inventeure (oui ben, on dit bien procureure, professeure, c’est à dire un masculin efféminé, pourquoi pas une inventeure !) de sentier plus court, plus sauvage, loin de la route. Pas d’hésitation, une entorse à mon règlement intérieur pour la bonne cause. Au début, tant que l’on est sur le macadam tout est conforme aux prévisions. Après les dernières maisons, la réalité devient plus floue, des panneaux antédiluviens s’espacent. Je traverse un bois par un sentier mal entretenu. Je finis par avancer au flair jusqu’à tomber sur un transformateur et de là je rejoins à l’azimut un îlot de maisons où je vois un vieux monsieur occupé à des travaux de jardinage. Tout en marchant, je répète dans ma tête d’éclopée linguistique une question à peu près cohérente :

  • Guten Morgen. Entschuldigen Sie, Bitte »…

Avoir peu de dispositions pour les langues n’empêche pas d’être poli, non ?

  • … Ich laufe nach Belalp ? Wo ist der, euh, den, …dem  Weg ?

On ne se moque pas. Je fais mon possible. Je suis brouillée avec les genres et les déclinaisons mais j’aime bien le verbe laufen. En classe j’avais appris qu’il voulait dire courir. Je ne m’imagine pas grimper 700 m de dénivelée en courant avec mes gros godillots et mon sac qui ballotte un peu. Mais quand on marche lentement, on emploie aussi laufen, car il signifie plus largement l’acte d’aller à pied, gehen zu Fuß.

La réponse est une logorrhée gutturale entrecoupée du roulement des « r », dont il me faut une poignée de secondes pour extirper quelques mots de mes connaissances germaniques. Car ici, on est loin du Hochdeutsch1, on se parle dans un dialecte local. Malgré tout, comme le sujet ne demande pas de grands développements, après quelques répétitions et réajustements de phrases, je réussis à comprendre que le chemin que je vise n’est plus fréquenté depuis longtemps et qu’il faut connaître les lieux pour ne pas se tromper.

Voilà comment on perd trois quart d’heure, comment la queue entre les jambes on rentre dans le rang, comment pour ne pas faire amende honorable on accuse la carte de vous avoir embarqué sur une piste foireuse. Voilà pourquoi cette option n’avait pas retenu l’attention de la Via Alpina.
Mais je persiste et signe : la carte mentionne bel et bien cet itinéraire par un tracé plein qui indique un sentier balisé de randonnée pédestre. Contrairement à ce que je croyais, les cartes même récentes ne sont pas systématiquement réactualisées et mentionnent des tracés qui progressivement sont tombés dans l’oubli.

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Fin du deuxième tronçon à Alp Bäll. Une montée pour y arriver par des petits chemins qui coupent les lacets de la route. Des résidences de location saisonnière omniprésentes qui alimentent un paradoxe. On vient construire des villages de vacances en altitude en des lieux superbes, et par contrecoup ils perdent l’essence même de leur beauté. Car les villages que l’on construit depuis l’avènement des sports d’hiver, n’ont aucun point commun avec ceux qui animaient la montagne autrefois. Ils se resserraient autour d’un clocher, pour entretenir des liens de famille et de voisinage, pour se parler et s’entraider, lutter contre des dangers et le froid ; c’était un microcosme vivant la moitié de l’année en autarcie. Les nouvelles constructions habitées quelques mois par an sont superbes, sentent le neuf, s’inspirent de l’architecture de leurs ancêtres sans en avoir la patine, se dispersant dans un périmètre élargi. Sans cohésion, chacune semble plantée ici, ignorant sa voisine. Probablement que ceux qui y vivent temporairement ne se connaissent pas : propriétaires habitant ailleurs ou locataires occasionnels. C’est la réalité de la montagne aujourd’hui. Si l’on regrette que son visage change, on ne peut aller contre. Il est impossible de reconstruire les villages comme autrefois. Il faut bien survivre, la montagne mute ; si elle était l’outil de travail des éleveurs, elle tire maintenant son économie du tourisme et de la pratique du ski. Et les touristes et sportifs, il faut bien les loger, nécessité fait loi. On ne peut que limiter les dégâts et en d’autres lieux, on a fait pire, comme par exemple à Tignes ou aux Arcs en France, pour ne citer que ces deux-là, qui n’ont guère fait de cas de l’identité montagnarde.

Après Alpe Baïl, on aborde la dernière ligne droite, la descente vers Mund, situé dans la vallée. Une journée qui se conclue par une longue descente pas trop éprouvante, se négocie sans forcer l’allure, si l’heure n’est pas trop avancée. On marche laissant le temps se dérouler à son gré, on s’attarde plus longuement pour observer ou admirer, on profite longuement des pauses où l’on déballe son casse-croûte dans un endroit confortable. Ça ressemble davantage à une flânerie qu’à une opération commando.
A mi-pente, après avoir longé un petit bout de bisse2 qui n’est guère plus ambitieux qu’un ruisselet sautillant, une charmante petite chapelle au hameau de Nessel qui offre un dernier regard sur le glacier d’Aletsch a attiré des dizaines de promeneurs.
Je m’enlise ensuite dans la forêt. Les notes de la journée sur cette portion de chemin sont inexistantes, le souvenir flou se résume à des impressions et des images furtives. Parce que la marche est devenue mécanique et que l’esprit divague par besoin de s’évader de l’emprise de cet univers qui livre une débauche d’images. Je me souviens d’un grand détour avant Mund pour aller trouver un pont dans une vallée latérale, où j’ai dépassé deux femmes.

J’avais envisagé d’arrêter à Mund, mais comme il fait beau, que la suite du chemin ne demande pas d’effort, je prolonge jusqu’à Eggerberg qui dispose d’un hôtel.
Le panorama sur la vallée et le charme du chemin en balcon réactive les zones de mémorisation : je longe un bisse alternativement caché sous les arbres ou dégagé jusqu’à atteindre un interminable labyrinthe de routes qui mène à tous les ilots habités. Dans la vallée, les villages sonores et scintillants de l’éclat des vitres se télescopent presque. Enfin, comme un épieu fiché presque au pied du versant, le clocher d’Eggerberg annonce la fin de la journée.

L’hôtel est ouvert, désert, et ne semble fréquenté que par la famille qui le tient.
Un panaché offert gentiment par la maison tient lieu de bienvenue. Que dire du reste. Peu de chose. Repas silencieux face à moi-même, invisible, me distrayant en silence des mouvements et des discussions incompréhensibles de la famille et des quelques amis ou voisins de passage, en feuilletant quelques prospectus touristiques glanés sur le comptoir.

Avant de me retirer dans ma chambre, il me faut lutter pied à pied pour obtenir qu’on me serve le petit déjeuner à une heure décente, mais la notion d’heure décente n’a pas la même signification pour une randonneuse et un hôtel de tourisme où l’on vient y passer des vacances décontractées. Huit heures et demi semble être pour la jeune fille qui assure le service un horaire outrageusement matinal, parce, me rétorqua-t-elle pour se justifier, son père confectionne lui-même les Brötchen (petits pains). Parce que, pensait-elle probablement sans vouloir l’avouer, elle n’avait pas l’intention pour une unique cliente de sortir du lit aussi tôt. Qu’à cela ne tienne, j’ai assez de répartie, certes un peu moins dans la langue de Goethe que dans celle de Molière, pour lui suggérer qu’il suffit de me préparer ce soir une collation comme ça se fait souvent et que je pourrai me contenter de pain rassis ! Non, rien n’y fait, aucune de mes propositions ne réussit à l’ébranler. A bout de ressources, je lui dis que je devrai me résoudre à partir sans manger, ayant dans mon sac de quoi me sauver de la famine. L’argument fait mouche, elle cède, ou tout au moins elle délègue à sa mère cette tâche insurmontable.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants :

Étapes Riederalp-Mund et Mund-Gampel

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  1. Allemand littéraire appris à l’école []
  2. Petit canal d’irrigation []

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