Via Alpina 2011. Etape 7, de Burghütte à Riederfurka

« Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde. »

(François Cheng)

 

Ma première préoccupation dès que j’ouvre un œil est d’inspecter le ciel à travers la fenêtre.  Aujourd’hui, pas question de demi-mesure ou de compromis. Pas de temps terne ou brumeux dont on peut s’accommoder à la rigueur pour une journée quelconque en fond de vallée. Il me faut l’adhésion du ciel pour faire de cette étape prometteuse un souvenir extraordinaire et inoubliable et pas un regret éternel. La carte et des photos glanées sur internet m’ont mise l’eau à la bouche. Faire cette étape sous la pluie ou dans le brouillard, c’est comme de manger du caviar avec le nez bouché. Je vais pour une bonne partie de la journée longer le prestigieux  Aletschgletscher, le plus long glacier d’Europe.

Je suis assez rassurée, le temps est clair et vaguement brumeux en vallée, ce qui est plutôt bon signe. Les Baden Powell belges me suivent de peu quand je descends, transformant en un instant la grande salle paisible en réfectoire bruyant de colonie de vacances. Je mange seule à ma table, la jeune genevoise ayant réussi à négocier avec son père un semblant de grasse matinée arguant qu’elle ne pouvait pas décemment se lever plus tôt qu’un jour de classe. Konrad entre deux allées et venues se lance dans des petites discussions décousues. Il m’assure que le temps devrait être à la hauteur de mes espérances.

Konrad, l'âme de Burghütte

C’est une journée qui promet d’être doublement intéressante : d’abord elle sera sans aucun doute superbe, mais en plus dès le départ elle affiche une volonté d’être des plus instructives.

« La terre nous en apprend plus long que tous les livres » écrivait Antoine de Saint-Exupéry,  réflexion particulièrement vraie aujourd’hui. Cette terre fera effectivement pour moi mieux qu’un livre de géographie que l’on aurait ouvert à la page « Géographie physique, chapitre : les glaciers ».

Leur empreinte est là, toute suite, en sortant du refuge. Pas de glace, seulement, sur la roche le souvenir de leur travail qui date de temps immémoriaux. Un travail propre, net. Un polissage impeccable qui a laissé de grandes dalles faisant le dos rond et où le chemin est incapable de trouver à s’ancrer. Il faut donc pour pouvoir gagner de la hauteur faire le Tarzan et monter à la force des bras en s’accrochant à une corde. Puis, le chemin après quelques errements va frayer en terrain de montagne superbe, mais sans surprise.

La suite de la leçon n’est plus sous mes pieds, mais devant mes yeux et pourrait s’intituler « le recul des glaciers ». L’illustration est plus parlante que tous les discours sur le réchauffement de la planète. Sur la carte le Fieschergletscher a le refuge sur le bout de langue, mais la réalité est tout autre. Burghütte n’est plus maintenant qu’au bord des lèvres d’un immense couloir désolé, semé de blocs erratiques que la glace vaincue par le radoucissement a laissé ici, dans un désordre colossal. Et au sommet de ce bras mort, entre des versants libérés de la torture, le front du glacier recroquevillé comme un bout de plastique sous la chaleur d’un incendie.

Après une montée qui tourne le dos à cette agonie, on tourne la page. Des espaces amples, sereins où reposent un lac et le refuge Märjela déjà vibrant du départ de randonneurs, préparent l’entrée en scène de la star de la journée : le Glacier d’Aletsch. L’approche lève le rideau qui laisse apparaître un coin du glacier. On ne découvre d’abord qu’un petit bout de sa surface à la pente faible et régulière. Puis  progressivement du détail, on passe à un portrait qui dévoile son tempérament, sa carrure et son impact sur le relief.

Je fais un petit crochet par l’aire de départ pour les randonnées sur la glace. Deux groupes se préparent, écoutant attentivement les instructions de guides casqués qui expliquent en gesticulant comme les hôtesses de l’air les techniques de base et les consignes à respecter. Et de cet endroit, l’immensité du géant disparaît derrière une muraille de glace crevassée, saupoudrée de grisaille et de caillasses barbotant dans des auges d’eau bleue car, contrairement à un fleuve qui reste sagement en dessous du niveau de ses rives, lui, comme un soufflé, surplombe son lit.

Je reprends le cours de mon étape, retrouvant un chemin en balcon qui folâtre au dessus de ce fleuve de glace. Le spectacle qu’il donne est grandiose, digne de sa réputation et de sa gloire qui l’a promu au rang de patrimoine naturel de l’UNESCO. C’est un long et sinueux ruban figé qui apparaît au loin à l’est, entre les montagnes arides et hostiles.

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On sait et on sent que tout cela est gigantesque, mais en absence de repères visuels, cette démesure reste virtuelle. Pour arriver à l’imaginer il faut rechercher à la surface les cordées de marcheurs : ils sont minuscules, semblables à des chaînettes de streptocoques dans un champ microscopique. Cette échelle de grandeur convertit les fissures en crevasses profondes et les flaques bleu outremer en petits lacs.

Deux moraines noires séparent le lit en trois courants parallèles indiquant que cette langue chargée résulte de la réunion trois glaciers.

Il est majestueux, mais des signes discrets ne trompent pas sur son atrophie. Une vallée latérale a déjà cessé de l’alimenter et se contente d’un torrent qui disparaît sous le bord de la glace. Les études scientifiques ont montré que l’épaisseur du glacier a considérablement diminué depuis 1998 et d’autres ont établi qu’il avait reculé de près de cent vingt mètres entre 2005 et 2006.

C’était un spectacle rare, et je ne parle pas seulement du glacier pour lui-même mais aussi la façon de l’aborder. Voir un glacier est à la portée de n’importe qui. Il suffit par exemple d’aller à Chamonix et prendre le train de Montenvers pour accéder en une vingtaine de minutes à la Mer de Glace. Elle est impressionnante, indéniablement. L’approche est rapide, efficace en apparence. Mais la marche, progression lente au rythme flexible permet de mériter cette attraction au prix de quelques heures d’approche, de la savourer, de la contempler, de s’en imprégner, loin des hordes de touristes et libéré d’horaires à respecter. Un panorama est comme un plat gastronomique, que l’attente fait saliver, que l’ambiance et le cadre rehaussent. Il ne viendrait à personne l’envie de se voir servir la spécialité d’un grand chef dans la minute qui suit la commande, sur une assiette en carton et de la déguster dans le va et vient d’un hall de gare.

Il n’y a pas foule, ce n’est pas pour autant le désert, sauf peut-être dans la première partie de journée entre le refuge de Burghütte et Märjela. Ensuite je fais divers types de rencontres qui me plongent dans des considérations dignes d’un sujet de thèse sur le peuplement des zones d’altitude en été par temps ensoleillé.

En premier lieu, on peut noter que la plupart des animaux ont l’instinct grégaire, qu’il s’agisse de la faune sauvage, du bétail ou des touristes. A cette immense majorité s’ajoute une proportion non négligeable de couples et un infime pourcentage de solitaires.

Les espèces animales ne se mélangent pas et se répartissent en fonction de leurs exigences. Leur densité est d’autant plus forte que l’environnement y répond.

La catégorie « faune sauvage », résidente à vie des lieux, représentée par les chamois et les bouquetins, ne fait aucune apparition. En été elle ne s’accommode guère de la présence des autres individus et se réfugie sur les hauteurs escarpées qui leur offrent nourriture et tranquillité. Nul doute que de son promontoire, ce petit monde silencieux et invisible observe les mouvements et les bruits des intermittents de la montagne.

Il y a ensuite les troupeaux. Point de vaches, l’herbe ici est trop maigre. Des moutons qui semblent à Märjela en terrain conquis, trottinant bêtement et résolument sur le chemin à la suite d’un leader comme s’ils allaient à un rendez-vous. A croire que l’herbe qu’ils convoitent va disparaître dans les cinq minutes à venir. En dehors des ces transhumances inopinées, ils restent dans les pâturages, indifférents à ce qui les entoure broutant inlassablement du lever du jour à la tombée de la nuit dans un conciliabule de sonnailles. Je ne voudrais pas laisser croire que je suis experte en élevage ovin, mais il est à remarquer que contrairement aux Alpes françaises ou aux Pyrénées, on ne trouve pas, ici d’immenses troupeaux de mille têtes ou plus, gardés par un berger épaulé de chiens. Les effectifs sont faibles, les bêtes semblent errer dans la montagne, livrées à elle même.

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Reste l’espèce la plus prévisible, l’espèce humaine, bien que celle d’aujourd’hui comporte quelques variantes auxquelles je ne suis pas accoutumée. Comme les autres animaux, ce genre vit essentiellement en groupes et a la caractéristique de se déplacer en permanence avec un objectif précis, en dépit de quelques pauses.

Tout d’abord, ce peuple migrant à la présence épisodique ne survit généralement pas dans les pentes longues ou sévères à moins qu’il n’ait trouvé un moyen d’accéder au sommet par une astuce technologique, auquel cas il n’est que dans le sens de la descente. Il y a aussi dans les côtes, un genre à part regroupant les marginaux ou idéalistes qui veulent prendre la montagne dans sa globalité avec ce qu’elle représente d’efforts et de souffrance en refusant les commodités tarifées qui leur semblent être les instruments d’une attitude déloyale.

Les premiers groupes qu’on appellera « les chenilles arpenteuses de séracs » se rencontrent au col de Majela. Leur but est d’aller en découdre avec la glace. Ils sont à pied d’œuvre de bon matin et ont pour cela passé la nuit au refuge. Ils se reconnaissent au casque qu’ils arborent et aux kilomètres de cordes enroulés sur l’épaule. Cette espèce endémique a besoin du glacier pour exister et ne fait le voyage que pour lui. Dans cette catégorie se range le groupe les boys scouts qui a assuré l’ambiance de Burghütte.

Sur le chemin qui longe le glacier on rencontre l’espèce « randonneur standard », équipé de chaussures de marche et chargé d’un sac à dos bien rempli. Peu nombreux, ils cheminent par paquets en discutant.

Villa Cassel à Riederfurka

Je croise ensuite une espèce peu commune qui pourrait s’intituler « essaim asiatique ». Tout droit venu du pays du soleil levant. Ils sont étonnants et apparemment plutôt néophytes. Cependant courageux dans le petit raidillon qu’ils attaquent sous mes yeux masquant par un sourire figé un effort trahi par les grosses gouttes de sueur qui dégoulinent sur leurs joues. Ils me lancent les uns après les autres un « Hi » ravi et déterminé. Les hommes ont tous le même superbe pendentif: un nikon de belle taille, bien encombrant et gadgétisé à outrance et certainement très performant. Mais bon, les fignolages, les plongées et contre plongées sont à réserver pour une autre fois, il faut coller au groupe.  Le visage des femmes disparaît derrière des lunettes de soleil aux verres larges comme des vitrines et sous des chapeaux à larges bords. Leurs mains sont protégées par de charmants gants roses ou blancs du plus bel effet. Pas un centimètre de peau n’est abandonné à l’attaque des UV. En Asie, le hâle est l’apanage du monde rural, un signe de médiocrité sinon de vulgarité, contrairement aux pays occidentaux où il est la preuve d’une certaine aisance financière qui assure des vacances au soleil. Alors, quand on peut se payer un voyage en Occident, venir admirer le plus grand glacier d’Europe, on ne peut décemment pas rentrer chez soi avec la peau d’une paysanne qui laisserait penser qu’on a passé ses vacances dans le fin fond de la campagne nippone à planter du riz ou couper du soja.

Avec ma progression, la fréquentation augmente. Et pour cause. Il y a, à l’endroit où la densité humaine est la plus forte, l’outil indispensable pour permettre à l’espèce « Homo telephericophilus » de survivre en montagne : la télécabine de Mossfluh. Elle vomit à jet continu des touristes propres qui gravitent dans les environs creusant le périmètre d’une résille de chemins. Le terrain est une véritable toile d’araignée. Chaque groupe ou binôme mène sa vie et l’ensemble donne l’impression de fourmilière. On monte, on descend, on discute, on contemple juché sur des promontoires, on mange installé sur un banc, on s’assoupit allongé dans l’herbe. Les nombreux panneaux et la multitude de sentiers m’embrouillent. Au milieu de toutes les informations, les quelques logos de la Via Alpina se font bien timides. Il est évident qu’il n’y a pas de risque de se perdre, mais je n’ai pas envie d’allonger mon étape. J’ergote longtemps avant de savoir dans quel chemin m’engager et comble d’ironie, je dois emprunter à des marcheurs occasionnels leur dépliant touristique où figurent tous les téléphériques du secteur et le schéma sommaire de quelques petits circuits pour m’y retrouver un peu.

Je suis bien la seule semble-t-il à me poser la question de savoir quelle direction prendre. Ces gens qui pour la plupart ne sont pas familiers des cartes et des balisages sont plus à l’aise que moi. Ils sont arrivés et repartiront par les téléphériques et de la boucle qu’ils font, ils sont toujours visibles.

Après la descente qui m’a conduite directement à Riederfurka, poignée de maisons entre la vallée et le sommet, un autre facteur absolument vital génère invariablement un point de concentration humaine : c’est le café – restaurant. A cette attraction personne apparemment ne peut résister : ni les touristes, ni les randonneurs patentés. La bière, la glace ou l’assiette montagnarde c’est l’après-randonnée qui fait partie intégrante de la randonnée. Surtout, comme c’est le cas ici, si l’auberge est idéalement située et qu’elle offre une terrasse panoramique sur la vallée. Le musée Pronatura installé dans la superbe Villa Cassel à quelques enjambées de là, ne peut pas rivaliser et je ferai comme la masse, plus intéressée à étancher ma soif et prendre un peu de repos que d’aller m’instruire (dissuadée par le fait que les explications ne sont pas en français).

L’hôtel de Riederfurka propose une formule « dortoir », nettement plus avantageuse que la chambre individuelle. Comme je ne suis pas certaine de trouver mieux dans le village de Riederalp à une demi-heure de là, et que l’endroit me séduit assez, je me décide à y jeter l’ancre, tournant la page d’une étape merveilleuse à marquer d’une pierre blanche.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Fieschertal-Riederalp

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