Via Alpina 2011. Etape 6, d’Ulrichen à Burghütte

« Un rayon de soleil vaut tous les livres du monde. »

(Christian Bobin)

Il m’a suffi d’ouvrir la carte pour me rendre compte de la réalité de la journée. Voir que je fais ici, à Ulrichen un virage de presque cent quatre vingts degrés pour reprendre la direction de Brig. Voir que le chemin n’accusant aucune dénivelée se contentera de courir le long d’un versant. Donc la perspective d’une étape plutôt facile sous un soleil qui piaffe déjà et semble vouloir s’imposer pour toute la journée. Il y a des signes prometteurs qui ne trompent guère. Comme par exemple la légère brume matinale qui adoucit les fonds de vallées et l’horizon, tardant à se dissiper. Au contraire, les soleils francs, les paysages aux couleurs saturées et aux contours nets sont des préludes aux dégradations ou tumultes.

Je monte sans difficulté sur une pente faible. Le chemin en balcon longe et domine la vallée. Large et ample, pas comme celles que j’ai empruntées depuis mon départ du Simpson. Civilisée, ménageant un espace pour toutes les voies de communication, laissant aux prés et aux champs la place de s’étaler sans se contorsionner. Le versant de l’autre coté de ce réseau qui bat des flashes des pare-brises des voitures et du scintillement des flots de la rivière, est loin. Il cache mon passé des jours précédents.

Quand le chemin n’est pas difficile et que la visibilité est bonne, on peut profiter pleinement de tout ce qui nous entoure. On regarde partout : de ses pieds aux sommets amoncelés à l’horizon. Des images qui provoquent un coq-à-l’âne frénétique de pensées sautant des réflexions les plus profondes aux idées les plus farfelues. Je trouve que ce chemin est un peu à l’image de ma vie. Il regarde de loin l’agitation du fond de vallée sans y prendre part, se contentant de s’y mêler quand cela vaut la peine ou qu’il s’y sent obligé. Il me convainc que Munster, petit village à quelques kilomètres d’Ulrichen en vaut la peine. Il n’avait pas menti. La bourgade me semble peu animée mais superbement traditionnelle avec ses chalets de bois noirs parés de jardinières et platebandes multicolores.

En milieu de matinée je commence à rencontrer des marcheurs. J’en suis presque étonnée ; j’en avais si peu vu l’année dernière. Mais attention, relativisons. Ce n’est pas le sommet du Canigou au mois d’août ni la montée du Piton de la Fournaise. L’affluence reste tout de même très modeste.

Ici comme ailleurs, le salut est de rigueur entre randonneurs. J’ai recensé depuis que j’ai passé la frontière (à l’endroit où j’ai fait pipi, souvenez-vous) un nombre non négligeable de formules de politesse : Il y a les « Guten Tag », les « Guten Morgen », les « Gruezi » (je ne garantis pas l’orthographe), les « Gruss Gott », les « Hello » et pour finir les « OVNI » pour « office verbal non identifié » qui regroupe toutes les exclamations et borborygmes impossibles à comprendre et reproduire. Je m’adonne à un petit jeu ridicule qui consiste, chaque fois que je vois se profiler un ou plusieurs marcheurs à me lancer un pari pour savoir de quel type de salut ils vont me gratifier. Au bout d’un certain temps je deviens experte et je prévois avec de plus ou moins de justesse le résultat. Pour résumer, les vieux disent le plus souvent Gruezi, ceux qui balancent entre deux âges « Guten Morgen » et les plus jeunes « Hello ». Les très jeunes, ne disent rien. Moi, je réponds sans réfléchir invariablement « Guten Morgen » jusqu’à me rendre compte vers trois heures de l’après-midi, qu’il faudrait peut-être changer de disque.

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Ce chemin qui ne se compromet pas avec la civilisation après Munster et les restaurants pour touristes motorisés sait néanmoins comment ne pas laisser mourir d’inanition les randonneurs. Deux petites fermes d’estive idéalement situées offrent aux marcheurs assoiffés et affamés du fastfood typiquement montagnard et des boissons de toutes sortes. Ce commerce est une aubaine et a dû contribuer à mettre du beurre dans les épinards de leurs propriétaires. Il est encore trop tôt quand je passe près de la première buvette qui attend avec détermination des clients comme en témoignent tous les parasols déployés et les menus qui attendent sagement sur les tables. Dans la deuxième où j’arrive vers midi, une chaleureuse ambiance règne dans des effluves de fromage à raclette sous la ramure des parasols qui entourent des bâtiments rudimentaires et exigus. Une brigade familiale de serveurs entre et sort sans discontinuer. Mon gros sac ou ma solitude attire brièvement quelques regards à mon arrivée. Je m’assieds en bout de table. Devenue invisible, je les observe en mangeant mon morceau de gâteau aux myrtilles. J’ai l’impression qu’ils se connaissent tous, ce qui est probablement inexact et que je ne fais pas partie de leur monde. Parce que je ne comprends pas ce qu’ils disent, parce que je suis seule et qu’ils sont tous en groupes ou en couples, parce que mon équipement à la différence du leur, indique que je ne suis pas d’ici et que je vais ailleurs. Ça ne me dérange pas d’être la femme invisible, la femme caméléon. J’éprouve la même sensation, le même intérêt que dans les gares ou les aéroports quand je voyage seule et que j’observe les autres, ceux à qui j’invente une vie ou ceux qui l’affichent sur leur visage, leurs vêtements et leurs bagages.

Je m’efface discrètement, reprenant mon petit chemin facile jusqu’à Bellwald.

Et c’est là qu’un désaccord rompt une journée de belle entente. Le genre d’engueulade de couple qui explose dans la voiture à la vue d’un croisement quand les avis sur la direction à prendre divergent. Le chemin a l’idée saugrenue d’aller faire un crochet par Fieschertal, semis de toits au carrefour de plusieurs vallées qui déploie ses quartiers comme des pseudopodes. Arrivée là, je devrai y passer la nuit. C’est probablement un lieu de communication commode et une concentration de commerces attrayante mais d’ici, il n’a rien de particulièrement séduisant. Toute à ma réflexion, je tombe presque par hasard sur un panneau indiquant « Burghütte 2H », trajet plus court que celui que la Via Alpina propose, avec en prime une nuit dans les hauteurs sauvages. Je suis prête à succomber aux caprices de la Via Alpina, mais les limites de ma compréhension se heurtent à ce que je considère comme une aberration, à moins que l’on cherche une gare ou un hôtel confortable.

J’hésite entre plusieurs chemins, le premier panneau n’étant pas relayé par d’autres. On m’indique qu’il faut aller à Egga, mais je commence à être suspicieuse à l’égard des renseignements évasifs d’autochtones qui doivent se concerter et qui par politesse ou incapacité d’avouer qu’ils n’ont pas de réponse, vous orientent dans des directions approximatives voire inexactes.

A Egga, un couple de personnes âgées est installé sur un banc. J’entreprends de leur demander s’ils savent où passe le chemin pour Burghütte. La chance me sourit : l’homme parle français et a fait dans sa jeunesse beaucoup de randonnées. Il a la courtoisie d’un lord anglais et semble prendre beaucoup de plaisir à cette petite discussion. Parce c’est peut être l’occasion pour lui de revivre son passé de marcheur, de rendre service ou de réviser une langue qu’il pratique peu. Il me dit qu’ils ne sont pas d’ici mais connaissent l’endroit pour y être venu des années auparavant. La conversation tourne autour de mon parcours (comme d’habitude!), des paysages magnifiques et du temps généreusement ensoleillé qui rehausse l’un et l’autre. Il me dit sans être cependant tout à fait sûr de ses allégations que je suis dans la bonne direction mais sent que je nourris des doutes : je pensais que le chemin montait directement au refuge, ce qui représentait peu de dénivelée, alors que celui que je suis censée prendre descend.

Je m’y engage néanmoins, ne voyant aucune autre possibilité et me résignant à ajouter quelques montées à celles que j’envisageais.

Après cinq ou dix minutes, alors que j’ai atteint un champ qui me laisse de la visibilité, j’entends dans mon dos quelqu’un qui me hèle. Je vois arriver à grandes enjambées mon interlocuteur qui essaie de me rattraper. Dans l’instant me vient l’idée cocasse que le petit vieux (encore très alerte) a planté sa compagne sur son banc pour continuer la randonnée avec moi. Bagdad Café à la sauce valaisanne. Un souvenir qui avait refait surface et le besoin de me confirmer qu’il ne m’avait pas envoyé sur un mauvais chemin l’avaient poussé à me courir après. Et la vue qui s’offre à nous, achève de réveiller sa mémoire. Il se fait plus précis, me montre le sentier qu’on devine. Il m’indique au milieu de la forêt qui couvre le versant la station d’arrivée d’un téléphérique destiné à monter du matériel. Et je comprends que le refuge doit se trouver dans les parages. Il s’en retourne lentement avec probablement le sentiment du devoir accompli.

Tout se déroule comme prévu : je descends jusqu’au fond de la vallée pour trouver un pont enjambant un torrent, où je tombe sur un groupe de scouts. C’est bien la première fois depuis que je marche que je fais ce type de rencontre. En France, c’est une espèce en voie extinction. Connaissant un peu l’inertie des groupes de jeunes de cet âge que je suis amenée à côtoyer dans mon travail, je pense pouvoir les semer en quelques minutes pour échapper à leurs conciliabules. Eh bien, je me trompais, ceux-là ne sont pas des mous et dans la troupe il n’y a pas de jambes de bois, y a peut-être des nouilles, mais ça ne se voit pas.

Je demande au chef de meute s’ils vont à Burghütte. Non, me répondit-il. La suite de la réponse en allemand m’échappe complètement. Alors je l’imagine en me rappelant que les scouts, ça ne va pas dans les refuges, ça dort sous une tente, ça construit des wc et des douches rudimentaires et ça passe des soirées à chanter « C’est un fameux trois mats fin comme un oiseau, hisse et ho » autour d’un feu de camp, ou un équivalent parlant des belles montagnes puisque nous sommes en Suisse. Les chahuts, les cavalcades, le tapage dans les dortoirs me seront donc épargnés.

Une bifurcation met fin notre cohabitation.

 

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Le petit chemin capricieux se permet toutes les fantaisies, s’accrochant dans les cailloux, serpentant dans la forêt, glissant sur d’immenses dalles patinées fournissant parfois à ceux qui n’ont pas le pied sûr, la sécurité de câbles ancrés dans la paroi. Il a le mérite de ne pas laisser l’ennui s’installer. Jusqu’à ce que soudain se dessine entre les arbres les contours du refuge. C’est la stupeur et la déception. C’était donc ça Burghütte ? D’horribles baraquements déserts. Je crois être arrivée dans un casernement désaffecté. Ou un camp de prisonniers, il n’y manque que les barbelés. Et même la vue qui pourrait être belle est gâchée par les câbles et les pylônes du téléphérique qui ne montre aucun signe d’activité récente. Les volets sont ouverts, les portes ne sont pas fermées à clé. J’entre dans le réfectoire. Ça respire la poussière rassise, le tabac froid et le moisi. De vieux registres et quelques objets épars marquent une vie abandonnée ou le passage de rares itinérants. Dans la cuisine des ustensiles révolus rangés sur les étagères sont figés dans une attente intemporelle. Rien n’est dégradé et la saleté a été déposée par les ans. On a l’impression que toute vie a cessé d’un coup, que les lieux ont simplement été oubliés, rayés de la mémoire humaine.

Je me contente de jeter un regard rapide à la fenêtre d’un dortoir. Je m’apprête résignée à une soirée de jeûne et une nuit de sommeil inquiet.Tout à coup, inspectant les alentours je discerne un panneau jaune. Il est trop loin pour que je puisse lire ce qu’il indique. Je pose tout mon barda et m’approche. Les mots se précisent, l’enthousiasme revient, mais je veux en être sûre, ne pas me réjouir trop vite. Si, c’est bien ça, l’écriteau indique : « Burghütte 30mn ». Je ne suis donc pas encore arrivée, ce triste simili camp militaire ou pénitentiaire n’est pas le refuge que je cherche. Cette bonne nouvelle est plus conforme aux indications qui figurent sur mon topoguide.

On pourrait se demander comment, disposant d’une carte et d’une trace GPS on peut se tromper ainsi. Il faut se rappeler que depuis Bellwald, je ne suis pas sur la trace de la Via Alpina. Quant aux cartes suisses au 1/50 000e, elles sont d’un format très petit. Certaines indications qui y figurent sont proprement illisibles à moins d’être confortablement installé à une table. Les distances ne peuvent pas toujours être évaluées avec précision, car à cette échelle les virages ne sont pas tous représentés. Il est évidemment très facile, une fois arrivé à destination, que l’on peut visualiser sur la carte le parcours effectué et se remémorer la topologie des lieux, de se dire : ah, tiens, ici ce trait fin représente le téléphérique, et là, cette crotte de mouche et ce nom illisible, c’est l’endroit où j’ai failli passer la nuit !

Au moment où je retourne chercher mes affaires laissées dans le réfectoire, sort des dortoirs une jeune fille. Elle est jolie, mince, avec de longs cheveux châtains qui coulent dans son dos. Tenant un vieux livre jauni qu’elle a peut-être trouvé là, elle se dirige vers un emplacement ensoleillé. D’un air absent et lointain elle me lance un salut dépouillé qui ne semble pas être un engagement à prolonger la discussion. Que fait-elle seule en ce lieu désolé et à cette heure ? Sa présence ici m’intrigue, elle m’apparaît comme un être surnaturel, la fée Morgane d’une forêt de Brocéliande helvétique. Je me souviens avoir croisé peu de temps avant mon arrivée, un jeune homme descendant à vive allure et dans ma logique je leur confectionne une histoire commune qui donne une explication rationnelle à sa thébaïde. Il devait descendre pour aller chercher du ravitaillement et elle attend son retour.

Je reprends le chemin qui s’arrache progressivement à la forêt pour se cramponner au fur et à mesure qu’il monte aux rochers, s’aidant au besoin de mains courantes pour chevaucher d’immenses moutonnements de roches polies. Enfin, après l’ultime bosse équipée d’échelles, saillant comme un cristal de la carapace d’un versant poli, apparaît, entouré d’une petite garde de sapins « Burghütte ».

Refuge magnifique et sauvage malgré son altitude modeste de 1750m, qui peut rivaliser avec ceux que l’on trouve mille mètres plus haut.

Dès que l’on entre, le ton est donné et immédiatement on s’y sent bien. Le gardien en cuisine laisse ses acolytes pour m’accueillir. Sa connaissance du français m’autorise à ranger mes rudiments d’allemand que j’avais un peu révisés avant d’arriver et les réserver pour d’autres occasions. Il se présente, il s’appelle Konrad. On voit tout de suite que Konrad, c’est une personnalité, c’est l’âme et la chaleur du refuge. Me demande mon prénom. Ici, pas de « vous », le « tu » est de rigueur, comme la bonne humeur et l’enthousiasme. L’espace d’un soir je ne suis plus « Madame » accompagné d’un « vous » mais « Martine, tu » ce qui me donne l’enivrante impression de retrouver une seconde jeunesse.

Je mange avec deux genevois, un père et sa fille venus pour trois jours faire de l’escalade, car le lieu est réputé pour cela. Deux autres tables sont occupées par un groupe de scouts ou assimilés que l’on croyait de prime abord être des suisses allemands mais qui sont en réalité des belges flamands. Je m’étonne toujours de ces suisses francophones qui ne connaissent pas un traitre mot d’allemand, alors que c’est la langue la plus parlée de leur pays. Mais Genève c’est particulier, c’est presque plus la France que la Suisse.

Konrad  nous sert un repas copieux avec, s’il vous plait, une laitue de première fraîcheur montée à dos d’homme et de savoureuses saucisses de mouton fournies par un de ses copains. Chaque fois qu’il vient nous apporter un plat, il en profite pour discuter un peu. Il nous décrit sa vie estivale dans les hauteurs, sa clientèle essentiellement constituée de varappeurs, la harde de cerfs et de biches qu’il observe chaque soir sur le versant d’en face. Ah oui, tiens, je pensais que ces altitudes ne convenaient qu’aux bouquetins et aux chamois ! Mais pour nous en donner la preuve, il installe un télescope sur le balcon. La chance nous sourit, ils sont là. Tour à tour nous observons dans l’œil de la lunette, les agapes silencieuses de la harde. Le grand mâle broute majestueusement, entouré de sa cour. Ne voyant aucun jeune du groupe venir se joindre à nous, je me dis qu’il faut peut-être avoir atteint la maturité de l’âge pour savoir saisir au bond et apprécier les spectacles quand ils sont rares.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants : Étapes Ulrichen-Fieschertal et Fieschertal-Riederalp

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