Via Alpina 2011. Etape 5, de Riale à Ulrichen

Je regrette le choix de mon hôtel. Il a pourtant été parfait. Parfaitement impersonnel comme le sont ceux destinés à accueillir un public skieur, presque invariablement désertés en été. Malgré la chambre refaite à neuf, le service impeccable et le menu copieux. Je n’avais pas imaginé hier soir que cette poignée de maisons que je voyais de loin puisse receler plusieurs gîtes. Je me suis alors précipitée sur le premier qui se trouvait sur mon chemin, à distance des habitations.

Ce matin, je découvre le village. Grelottant à l’ombre des sommets et sommeillant encore, il se resserre à quelques pas de son église mise en exergue sur un monticule comme un bijou sur son présentoir.

Ce village de pierre et de bois est plein de charme, d’hôtels et de restaurants. Je n’y rencontre encore personne, car j’ai démarré tôt, comme je le fais quel que soit le temps, chaque fois que l’on peut ou veut me servir un petit déjeuner aux aurores. Parce que lorsqu’il fait chaud, dès neuf ou dix heures la température devient souvent insoutenable, et quand le temps est à la pluie ou à l’orage, l’avance que l’on prend autorise des arrêts pour laisser passer le grain.

Je ne mets guère de temps à atteindre le refuge Bimse. Et j’aurais pu avec un petit effort pousser hier jusque-là. En pleine nature, il a cependant quelque chose qui me dérange, une sorte de menace sournoise matérialisée par la gigantesque digue du lac de Marosco qui le surplombe. Cette situation fait resurgir le souvenir flou d’effroyables photos et récits de la rupture du barrage de Malpasset qui firent la une de tous les journaux. La catastrophe avait frappé l’esprit de la petite gamine que j’étais alors. J’écoutais les grands parler de cette tragédie, évoquer les villages emportés, le nombre ahurissant de centaines de morts, bilan qui de jour en jour ne cessait de s’alourdir. Je les entendais chercher des responsabilités, déplorer les progrès technologiques aux conséquences non maitrisées, fustiger les négligences et malfaçons qu’on ne manquerait pas de trouver. Tout d’un coup, je découvrais avec terreur que les catastrophes meurtrières n’étaient pas réservées au passé ou aux pays sous-développés (terme employé en ce temps-là, avant qu’on ne le remplace par « pays en voie de développement », c’est à dire « pays pauvres »). Il m’apparaissait que je n’habitais pas dans un grand pays que je croyais si sûr.

Lago di Morasco est un lac artificiel, comme la majorité des lacs de montagne. Développement économique et croissance démographique obligent, ils sont nés dans le but de fournir l’énergie indispensable pour faire tourner les usines, chauffer et éclairer les foyers. J’en ai rencontré au cours de mes pérégrinations de rares qui se contentaient de réguler les cours d’eau ou d’irriguer des plaines en aval. On ne construit plus beaucoup de barrages. Notre fée électricité est de moins en moins hydraulique ou fossile, confidentiellement solaire et de plus en plus nucléaire. De tous temps les nouvelles technologies ont suscité des débats, ont trouvé leurs défenseurs et détracteurs, ont organisé des meetings et des sittings. Il n’y a que les mines de charbon qui n’ont pas suscité de contestation, puisque par le passé le petit peuple n’avait pas son mot à dire et qu’elles mettaient le pain dans l’assiette de ceux qui ne trouvaient plus de travail à la campagne. Concernant les barrages, il n’y eut guère que les riverains qui logiquement et viscéralement les refusaient car pour eux leur construction noyait d’un seul coup leur avenir et leur passé. Leurs combats trouvent une résonance à ceux d’aujourd’hui quand il s’agit de construire une autoroute ou un aéroport, qui ne mobilisent que ceux qui en récoltent les nuisances.

Si contre l’eau on ne peut pas lutter, contre la volonté des hommes de pouvoir et la nécessité de progrès, on ne le peut pas davantage. D’autant que toutes les infortunes d’une poignée d’hommes ne sont rien face aux bénéfices que l’immense majorité en tire. Je ne sais pas si la naissance de ce lac a été très ravageuse. J’imagine que quelques fermes d’estive ont dû être sacrifiées.

En montant, on voit longtemps sa surface laquée bleue turquoise, recueillie au pied des versants. Sans une ride, figée dans sa quiétude. Même si ces lacs artificiels ont été décriés lors de leur conception, il faut tout de même reconnaître, une fois les blessures cicatrisées, qu’ils ont acquis leurs lettres de noblesse. Au delà de leur utilité, ils savent par leur beauté aimanter les promeneurs et faire du lieu où ils reposent un véritable centre d’intérêt. Nos sources d’énergie modernes n’ont pas cette grâce : à part les curieux ou les amateurs de technologies du futur, qui viendrait se pâmer d’admiration devant un champ d’éoliennes ou une centrale nucléaire ?

Lago di Morasco

 

Soleil généreux, température conciliante et belle montée dégagée qui régale le regard de paysages immenses, vide d’arbres après le plateau de Bettmatte, où se perdent deux petits groupes de marcheurs, têtes d’épingles lointaines qui montent sur d’autres chemins que le mien. Je ne croise en montant au Passo del Gries que deux VTTistes dévalant la pente, lançant des exclamations et avertissements excités à chaque fourberie du sentier.

Passo del Gries, un tel nom me transporte à l’autre bout du monde, au Chili ou Argentine dans la Cordillière des Andes. Mais je ne suis qu’en Europe, entre l’Italie et la Suisse. L’arrivée au col saisit : par la beauté du panorama et le froid sibérien entretenu par une bise mordante qui ne faiblit jamais. Les premiers instants de mon séjour sur la terre de Guillaume Tell sont d’une indignité inqualifiable, dénués du plus élémentaire des savoir-vivre envers ce pays qui m’accueille pour une bonne quinzaine de jours si tout se déroule comme prévu. J’aurais pourtant dû savoir me tenir, quelques étapes précédentes louvoyant sur la frontière entre les deux pays m’avaient donné la chance de pouvoir m’adapter.

Obligée par le froid qui règne au sommet de passer un vêtement supplémentaire, je profite de la pause pour me soulager d’un besoin naturel. Cette esplanade dénudée n’offre pas d’emplacement à l’abri du regard, mais des regards, il n’y en a aucun. L’endroit où je suis me semble faire l’affaire. Les plus grands WC de Suisse n’appartiennent qu’à moi seule. Mais hélas les femmes dans ce domaine, comme dans d’autres, ne sont pas à l’égal des hommes et si cet acte peut rester discret pour eux, chez elles, il ne laisse aucun doute quand elles sont à l’action. Que ce col est facétieux ou malveillant ! Au moment précis où je suis dans une position qui ne laisse aucun doute sur la nature de mes intentions, surgit de je-ne-sais-où un quatuor de suisses qui fait semblant de ne pas m’avoir vue. Je me hâte de me réajuster et quand nous sommes proches, chacun marmonne un Guten Tag ( ou autre chose ) gêné. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ils redescendent par là où ils étaient montés, c’est à dire par là où je vais. Je les devance et force même un peu l’allure pour m’en débarrasser. Mais eux connaissent le chemin alors que moi je le découvre. Je fais quelques divagations qui me font perdre du temps. Ils me dépassent à chacune de mes erreurs, et comme je marche plus vite qu’eux je les rattrape invariablement pensant chaque fois les semer définitivement. Ce petit jeu de « je te dépasse-tu me dépasses »  se poursuivit jusqu’au lac où ils font, enfin, une longue halte pour manger.

Et après ça, on se demande pourquoi certains hésitent à accueillir des étrangers dans leur pays ! Faut les comprendre, … venir souiller un lieu aussi paradisiaque, quelques minutes à peine après avoir passé la frontière ! (je tiens à préciser que je n’y ai pas laissé de papier, respectant scrupuleusement le code de déontologie du randonneur). Faut-il craindre qu’ils n’aillent me dénoncer ? Vais-je finir mes jours dans une geôle valaisanne ou être à l’origine d’une votation populaire qui en substance demanderait : » Êtes-vous pour interdire l’entrée des français qui font pipi sur nos belles montagnes ? »

Le lac qui suit le col est Griessee : Docteur Jekyll et Mister Hyde. Superbe quand on regarde la partie au pied de la montagne, léchée par une langue de glace qui glisse entre des versants arides et sauvages. Affreuse du coté de sa digue en plein réaménagement, hérissée de grues, peuplée d’engins de chantier en sommeil et de tas de cailloux. Défigurée en vastes terre-pleins labourés par les pneus des bulldozers. Ce chamboulement déroute dans tous les sens du terme et un peu avant d’atteindre les berges du lac, si l’on suit scrupuleusement les indications, on se retrouve enrôlé dans un mouvement perpétuel comme Devos dans son giratoire. Arrivée sur le barrage, je persiste à me tromper. Pour tout dire je m’énerve. Je m’énerve de ma logique qui consiste à trouver suspect le chemin fléché à la bombe fluo canalisant dans la même direction tous les randonneurs en dehors du périmètre des travaux quelle que soit leur destination. Je m’énerve de douter que le « Wanderweg » sans autre précision qui ne se dirige pas là où je veux aller s’adresse aussi à moi. Je m’énerve à constater que la carte que je crois infaillible soit de mon avis et désapprouve la réalité du terrain. Je pense, donc je ne suis pas. Je ne suis pas ce qui m’est imposé et que je ne comprends pas. Alors, plus têtue qu’une mule, je m’engage dans un petit chemin que je crois être le bon et qui m’entraîne insidieusement vers une zone d’éboulement. Je crois pouvoir la dépasser, car je vois la suite après. Mais le terrain glissant est très en pente et au moment où je décide de faire marche arrière, je suis clouée au sol sans pouvoir faire le moindre mouvement. Il suffirait de peu pour que je ne commence à glisser et la route goudronnée en contrebas m’arrêtera, certes, mais pas sans dommage. Une famille avec un enfant qui s’y trouve, me voit en difficulté, s’arrête pour comprendre ce qui se passe, m’observe avant que l’homme se mette à hurler en italien pour me proposer son aide. Mais que pourraient-ils faire à part me réceptionner en bas dans un sale état ou appeler les secours ? Ils attendent la suite. Je leur crie que je vais me débrouiller, car surgit soudain de mes neurones chauffés à blanc une idée lumineuse pour le cas où l’ébauche d’un mouvement me déstabilise. Dans une poche de mon sac, une paire de crampons attend de faire ses preuves. Mais finalement ils devront attendre une plus noble occasion (ils sont en réalité prévus pour la neige). Alliant talonnades et gestes lents et retenus, j’arrive à me retourner, revenir sur mes pas, sortir de ce couloir savonneux pour retrouver le sillon. Comme d’un commun accord, nous nous saluons de la main avant de reprendre indifférents, le cours de notre destinée.

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Je finirai par emprunter le Wanderweg, qui après quelques centaines de mètres éclatera en plusieurs directions parfaitement balisées. Je n’étais pas accoutumée à cette façon courante en Suisse, Autriche et Allemagne d’indiquer sans autre renseignement « chemin de randonnée » sur les tronçons communs.

La fin de l’étape est au bout de la descente, dans le fond de la vallée. Une descente paisible qui défatigue, où il suffit de mettre le moteur au point mort et laisser rouler, sans se préoccuper des balises car la route qui longe le chemin et le relief ne laissent la possibilité à aucune fantaisie.

Ulrichen est un joli village, si l’on excepte les quelques rues périphériques identiques à tous celles des villages de Suisse ou de Navarre qui amènent à la population aborigène du sang neuf et des commodités.

Cette fois, je ne ferai pas comme hier en prenant le premier hôtel que je trouve sur ma route. Je ne suis pas en quête de grand luxe et comme mon périple helvétique risque de se prolonger un peu, je dois tout de même regarder à la dépense. Mais choisir un hôtel en Suisse, c’est comme demander à aveugle d’élire une reine de beauté. Car rien n’est affiché, à part les menus. À moins de rentrer dans chaque établissement, on ne peut se baser que sur des supputations purement arbitraires comme la localisation, l’aspect de la façade et l’aménagement des extérieurs. Ayant parcouru tout le village, je jette mon dévolu sur celui qui me semble d’une certaine authenticité : l’hôtel Nufenen. L’accueil est charmant et le tarif, équivalent à celui de l’hôtel de Binn me fait un peu réfléchir, mais la suite du voyage m’apprendra qu’il n’était pas plus élevé qu’ailleurs et même franchement inférieur à ceux situés dans les régions très touristiques.

L’hôtelière parle le français et j’entrevois immédiatement quel parti je pourrai tirer de cet avantage. Je me mets donc à lui expliquer qu’un accord qui me lie à la Via Alpina, prévoit que je donne régulièrement des nouvelles de la progression de ma traversée par le biais de Facebook. N’ayant pas de téléphone portable sophistiqué, j’avais imaginé trouver ça et là des cybercafés et des gîtes connectés pour pouvoir m’acquitter de ma tâche. Mais jusqu’à présent, j’ai traversé un désert informatique. J’ai parfois sollicité des hôteliers qui ne comprenaient pas ma requête. Si bien que mes premiers jours de marche ont été plus que virtuels sur la toile. Mon hôtesse me cède de bon gré son ordinateur, doté d’un clavier machiavélique où les touches sont dans un désordre indescriptibles et les lettres accentuées cachées dans des recoins obscurs. Je dois avouer, pour ne rien arranger, que je fais partie de ces internautes qui sont abonnés au message « Vous avez perdu votre identifiant ou votre mot de passe, cliquez ici ». Facebook (Gesichterbuch ?) me refuse l’entrée et le bougre m’indique des tas opérations inintelligibles en allemand. La dame n’y connait rien. On appelle à la rescousse son fils qui annone deux ou trois mots de français mais qui, comme tous les ados du monde nanti, est un virtuose de l’internet. En quelques clics il me règle le problème.

Je dîne seule dans une salle presque vide. Le repas est très raffiné. La chambre particulièrement agréable, mais à part le fait de pouvoir étendre ma lessive quotidienne partout sans me contraindre, je dois bien avouer que je ne profite pas de ce luxe à sa juste valeur. Je consacre ma brève soirée à un peu de lecture et une partie de la nuit à quelques insomnies … exactement comme dans le dortoir d’un gîte sans confort.

Grange d'Ulrichen

 

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Riale – Ulrichen

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