Via Alpina 2011. Etape 3, de Binn à Alpe Devero

« Le mot frontière est un mot borgne. L’homme a deux yeux pour voir le monde. »

(Paul Eluard)

Matin chagrin, matin Toussaint. Perlent sur les tables et les chaises de la terrasse les restes d’averses nocturnes, et le ciel en est encore tout barbouillé. Les fleurs courbant l’échine et baissant la tête semblent se réveiller d’une nuit agitée. Mais cette pluie livre avec sa cargaison de grisaille un peu de fraîcheur qui est pour moi un regain d’énergie.

Palpant mes poches et fouillant ma mémoire pour me rappeler tous les préparatifs à effectuer, je recense comme chaque matin avant de démarrer, tout ce qu’il ne faut pas oublier. Le téléphone dans la poche du pantalon, les papiers que je me rappelle avoir glissés dans le sac, ainsi que le livre électronique et tous les accessoires nécessaires à la recharge des différents appareils, le GPS, les bâtons. Voilà tout est là. Je peux partir. A ce moment, une des deux femmes si silencieuses hier soir sort de l’hôtel. La conversation s’engage, en français. Elle est intarissable. Disons plutôt, nous sommes intarissables. Ancienne randonneuse, elle ne vient ici à présent que pour des séjours de repos et de courtes balades. Je ne veux pas m’éterniser et conclus la conversation sur un petit regret :

« C’est dommage qu’hier soir nous n’ayons pas été l’une à coté de l’autre. Notre repas aurait été plus gai. »

Tous les paramètres se conjuguent pour me convaincre que l’étape plutôt banale au départ a envie de se surpasser pour s’inscrire en bonne place dans ma mémoire. Mais elle ne dévoile pas trop vite des atouts. Elle échelonne judicieusement ses panoramas pour me pousser en avant sous un ciel qui se dégage progressivement. Comme souvent lorsque l’on débute dans les profondeurs d’une vallée et que l’on se hisse à l’assaut d’un col, les vues différentes apparaissent successivement avant de s’effacer pour laisser la place aux suivantes. La montagne est magique, et à mon goût a plus de talents que la mer. Arrêtez-vous en un point quelconque de votre ascension et regardez dans les quatre directions. Aucune ne se ressemble. Mieux encore, retournez-vous sur le chemin parcouru, vous avez l’impression qu’il en est un autre. La mer, elle, n’offre qu’une platitude infinie, ce qui est devant est identique à ce qui est derrière, à droite ou à gauche.

Je monte donc dans la forêt, traverse puis longe un torrent, croise quelques bergeries et abris avant d’atteindre le sommet, cuvette jonchée d’éboulis et de névés racornis avant de redescendre sur le lac de Geisspfadsee, le lac du chemin des chèvres.

Magnifique ce lac dans son écrin de verdure encadré d’une sentinelle de pointes acérées comme des crocs. Je ne croise pas la moindre chèvre sauvage ou non, mais un groupe de randonneurs. C’est le premier de la journée et le seul jusqu’à Alpe Devero.

 

C’est l’heure de manger, occasion de prendre le temps de regarder longuement ce paysage sauvage, qui une fois le dernier des quatre marcheurs disparu appartient à moi seule. Pause magique et tempérée à souhait sous un ciel où galopent dans un champ bleu des troupeaux désordonnés de nuages qui fuient vers d’autres ailleurs. Je dois encore un peu monter pour atteindre le col de Geisspfad ou Passo del Rossa.

Double nom pour une double appartenance. Se le dispute-t-on ou se le partage-t-on ? Assise au bord du lac, ce col me plonge dans les interrogations car je vois sa silhouette crantée de sapins. Or à cette altitude, il n’y en a généralement plus. Mais bon, ce doit être une singularité de ce lieu, le versant de l’autre coté étant certainement un adret assez chaud et généreux pour leur permettre de pousser. Et s’il y a des arbres, la pente qui suit est forcément verdoyante et pas trop abrupte.

Mais l’approche me fait d’abord douter avant de me détromper. Arrivée au col, je suis accueillie par un bataillon de cairns, ces petits monticules de pierres qui servaient autrefois, avant l’avènement des balises et des panneaux à guider la migration des bergers, des chasseurs, des passeurs et des colporteurs. Ici entre Suisse et Italie, sur cette frontière qui comme toutes frontières du monde dresse des barrières entre les hommes, les cultures et les langues, ils prennent le contre-pied, affichant au contraire une volonté d’unir dans un même esprit par un lien symbolique commun, le peuple cosmopolite de marcheurs. Ils sont un mot d’espéranto du monde nomade.

Et derrière ce haut-lieu dédié à la paix et à harmonie que je partage avec le vent, ce n’est pas la douce pente qui m’attend, mais un véritable champ de bataille. Un gigantesque pierrier, montagne en démolition, univers de désolation. Je n’aime pas ces paysages, faits de cailloux et de titanesques blocs de rochers enchevêtrés pêle-mêle se partageant l’espace avec de larges dalles usées par d’anciens glaciers, parce qu’ils reflètent la mort. Seules quelques rares touffes d’herbes et trous d’eau pour me rappeler que je ne suis pas échouée sur une planète lointaine et hostile ou survivante sur une terre rescapée de l’apocalypse. Je n’aime pas ces paysages parce que je crains à tout moment de perdre mes balises, car ici, il n’est guère possible de s’inventer un chemin. Inscrite en filigrane dans ma mémoire, ma première ascension en solitaire dans un pierrier où j’avais presque cédé à la panique lorsque les signes m’avaient abandonnée et que le temps semblait vouloir se gâter, me poursuit.

Il faut caboter d’une trace de peinture à l’autre. Mais en définitive, elles se font si évidentes qu’excepté quelques acrobaties, le parcours sera moins hasardeux que je ne le redoutais.

 

Galerie de photos
VA3: Binn-ADevero
 

Au loin, tout au bout, ce monde chaotique semble s’arrêter net avant de se précipiter dans le vide. Plus bas, bien plus bas, c’est la chaleureuse vallée d’Alpe Devero, avec ses toits qui s’éparpillent jusqu’aux alpages gras et verts. Mais entre les deux, la transition est abrupte, se négocie avec prudence, oblige à des tâtonnements. Ici, il n’est pas indiqué « Nur für Schwindelfrei », parce que l’Italie légère et surprenante prend moins de précautions avec ses randonneurs. Il n’y a pas de possibilité de contourner l’obstacle. Quand enfin, pour descendre un petit raidillon, il faut s’agripper à une chaîne comme si c’était une liane, je tremble littéralement de trouille à la pensée de ce qui m’arriverait si je lâchais prise. Quelques dizaines de mètres plus bas, je me trouve au sommet d’une grande échelle de fer verticale scellée dans la paroi. Vertigineuse. Impossible. On veut ma mort. La peur me cloue sur place ; mon corps refuse de bouger. Et devant cette incapacité à entreprendre un mouvement, l’espace d’un instant me traverse le cerveau, l’idée fulgurante d’appeler les secours de mon portable. Et puis comme toujours, j’attends, pour laisser la réflexion prendre le pas sur l’adrénaline. Je m’encourage en rassemblant toutes les idées sensées.

« Tu ne vas quand même pas passer la nuit ici… Le groupe que tu as croisé ce matin est bien monté… Oui, mais moi je descends, ce n’est pas du tout pareil… Tu descends, d’accord, mais il y en bien d’autres qui ont dû descendre avant toi. Tu vois bien qu’il n’y a pas un tas de macchabées au pied de l’échelle quand même ! La discussion intérieure empreinte de moqueries à l’égard de ma couardise et égratignant mon amour-propre fait mouche, me convainc, rétrograde le vertige au second plan, me fait oublier les jambes qui flageolent, me focalise sur les gestes qui assurent la sécurité. Lentement je range mes bâtons, resserre les sangles du sac. J’empoigne fermement les montants de l’échelle, pose un pied sur un barreau puis l’autre. Dans un effort de concentration, je fais abstraction du vide, et comme par miracle, les gestes s’enchaînent dans un mouvement fluide et régulier. Les mains rivées à l’échelle, je fais corps avec elle. Que tout me paraît facile soudain et je suis presque surprise de mettre si rapidement pied à terre.

Le vertige est un adversaire redoutable cependant fair-play car s’il cause des craintes irraisonnées, il offre en revanche à celui qui a pu le vaincre, le sentiment d’avoir acquis une grande victoire.

La suite de la descente… de la roupie de sansonnet. Un peu tyrannique quelques temps encore pour les genoux avant d’atteindre les forêts et les alpages, mais ensuite ce n’est que du bonheur fêté par un soleil radieux. La montagne s’est atomisée jusque dans la vallée d’Alpe Devero, semant comme un géant au milieu des prairies des cailloux à sa mesure. Les fermes sont venues s’installer à ses semelles sans penser qu’un jour peut-être, il viendra terminer le travail.

Au village c’est la course. La course à l’hébergement. Me grillant la priorité, un groupe de randonneurs se voit refoulé au refuge qui affiche complet. Même réponse pour moi qui ne sollicite pourtant qu’une place. Il faut aller au centre du village où il semble avoir plusieurs « posto tappi», enfin disons pensione, puisqu’ici dans cette partie de l’Italie on ne parle plus de posti tappi.

Je renoue avec l’ambiance des fins de journées de randonnée qui se font en gîtes uniquement dédiés aux marcheurs. Temps de repos à la terrasse devant une boisson fraîche où l’on se consacre à son journal de randonnée ou son livre, ou même à ne rien faire du tout.

Une allemande solitaire arrive après moi. Je discerne dans les papiers qu’elle étale sur la table des pages à l’effigie de la Via Alpina. Point de départ d’une soirée partagée où chacune décrit le chemin passé et futur. Elle s’appelle Helga. Partie de Munich, elle compte cette année aller jusqu’à Monaco. Dans leurs grandes lignes, nos parcours sont similaires, mais inverses. On se refile nos astuces et nos coups de cœur. Pas tellement nos coups de gueule. Parce que globalement il n’y en avait pas (encore), notamment pour moi et que de plus, les dialogues anglo-germaniques ne sont pas assez fluides pour se permettre de dépenser notre énergie à ce genre de propos.

Nous mangeons ensemble, envahissant la table de nos cartes et de nos notes pour donner corps à nos explications et prolongeons la soirée jusqu’à ce que la fatigue nous pousse vers nos dortoirs respectifs : demain, nous ferons chacune ce que l’autre a fait aujourd’hui.

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Durant cette saison 2011, je n’ai pas enregistré mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur le lien suivant : Étape Binn – Alpe Devero

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