Via Alpina 2011. Etape 2, de Bortelhütten à Binn

« En croyant à des fleurs, souvent on les fait naître. »

(Edmond Rostand)

J’ai excellemment bien dormi. Aucun chamois braqueur ou bouquetin violeur n’est venu tambouriner à la porte. J’ouvre, sereine sur ce cadre paisible et enchanteur qui s’ébroue discrètement pendant que la vallée s’arrache péniblement de l’ombre vaporeuse : c’est la promesse d’une belle journée.

Mon petit déjeuner ressemblant en pire à mon dîner d’hier n’arrive pas à me convaincre : au petit matin, passe encore le piteux quignon de pain rassis, mais le pâté sortant comme un étron d’un tube cabossé n’a pas de quoi me mettre en appétit. Ces tristes agapes font surgir des chimères de café-croissant.

Café-croissant, et pourquoi pas ? Trois heures à pied me séparent de Rosswald et de ses bistrots où je pourrai assouvir mes envies.

En un tournemain, les victuailles sont rangées, le sac est bouclé, ma contribution glissée dans le tronc prévu pour les randonneurs qui passent la nuit au refuge en période non gardée.

A quoi bon dire : le chemin est superbe. Je ne ferais que me répéter. La beauté est subjective et presque indéfinissable. C’est une alchimie entre le « soi » comme on dit en immunologie et le « non soi ». Je pourrais décrire avec force détails ce qui m’entoure, tous les plans qui s’échelonnent de l’endroit où je marche à la farandole de sommets qui bornent l’horizon, la foultitude de fleurs qui couvre les herbages, les hordes indisciplinées de conifères et feuillus jetés au penchant de la montagne. Vous pourriez très bien imaginer tout cela, et même si vous avez un peu de talent en faire un dessin. Mais il manquerait aux images qui se formeraient dans votre cerveau, au tableau que vous élaboreriez l’essentiel de ce qu’elles transmettent à l’âme, c’est à dire le bien-être intérieur et l’étonnement de l’instant, incommunicables par les mots.

Voyager en pays où l’on ne maîtrise pas beaucoup la langue met un peu de sel et ajoute à l’expérience quelques petites difficultés et surprises.

A la bifurcation de Steinuchäller, deux options se disputent le privilège de conduire le randonneur à Rosswald. J’opte pour celle qui est légèrement plus courte. Une information mystérieuse complète les indications. « Nur für Schwindelfrei »… « Seulement pour… ? »… Qu’est-ce que c’est qu’un Schwindelfrei ? Fais-je partie des Schwindelfrei ? Bon, allez pas la peine de tergiverser, le café-croissant attend, si ce chemin va à Rosswald et qu’il ne mentionne aucune interdiction claire, pourquoi le bouder.

Parfaitement horizontal, il épouse le versant de la montagne ; il est tout simplement aménagé sur les dalles recouvrant un canal d’irrigation. Terriblement aérien par moment quand il doit contourner une avancée de rocher. Le danger n’est pas grand, car toutes les parties étroites et exposées sont sécurisées de mains courantes. Mais le vide et moi n’avons jamais fait bon ménage. Il me stresse, m’interdit de le regarder dans les yeux et m’oblige à porter le regard vers la paroi.

« Nur für Schwindelfrei  » inscrit à la bifurcation suivante à l’intention des randonneurs qui avancent dans l’autre sens, se rappelle à moi et prend soudain tout son sens. Seulement pour les randonneurs qui n’ont pas le vertige ! … et  tous ceux qui ne comprennent pas l’allemand.

Rosswald, petite station de montagne au pied de pistes de ski est le break alimentaire obligatoire: d’abord le petit déjeuner ensuite le ravitaillement. Comme la beauté d’un paysage, la saveur d’un plat ou d’un gâteau est subjective. On ne l’évalue pas sur sa qualité intrinsèque, mais sur un ensemble de paramètres : la faim, le cadre, l’ambiance et le service. En l’occurrence, le croissant qu’on me sert n’est ni très bon, ni très frais, mais il composera l’un des petits déjeuners les plus agréables de ma traversée grâce au confort d’un fauteuil à l’ombre d’un store et aux trois heures de marche toniques qui m’ont aiguisé l’appétit.

Un petit tour au « Lebensmittel » pour remplacer mes victuailles que mon séjour imprévu dans le refuge non gardé a considérablement entamées ; elles n’étaient déjà pas si conséquentes, car je ne m’attendais pas en les achetant à Brig d’être obligée de les utiliser si tôt.

Il est déjà tard quand je me lance sur ce qui aurait dû être le départ de ma deuxième étape. Il fait donc déjà chaud et l’essentiel de la montée qui amène au sommet du domaine skiable se fait par une longue piste sans attrait. Presque pénible. Mais heureusement, au bout de ce monde dédié à la glisse, aux engins de damage et aux véhicules tout terrain, un petit chemin offert au peuple pédestre de randonneurs et aux troupeaux s’échappe, s’élevant nonchalamment jusqu’au à Schaflischpass jouant ça et là à cache-cache dans les plissures de la pente. Le ciel se brouille sur les sommets devant moi ; il ne supporte pas autant de chaleur de si bonne heure et risque de se fâcher dans quelques heures. Alors j’active un peu la cadence bien que la menace d’orage ne soit pas imminente. Jusqu’au col, je ne croise qu’un couple, puis s’annonçant par les échos de sonnailles et de bêlements, un troupeau de moutons superbes confinés dans un creux du versant. Lorsque je marchais en groupe, situation où l’on effleure plus qu’on ne regarde le spectacle de la nature, il n’y avait pour moi que deux sortes de moutons : ceux qui avaient leur toison, et ceux qui étaient tondus. Mais à présent, mon statut de solitaire qui m’accorde le privilège d’observer plus attentivement, m’a révélé la multitude de races de ces bestiaux. Chaque région, massif ou pays a ses locataires attitrés : J’ai vu des moutons à lunettes dans le Quercy, des têtes noires dans les Pyrénées, des moutons maigres qui ressemblaient à des chèvres au Mali, d’horribles moutons près du grand Paradis en Italie, et bien d’autres encore. Le dénominateur commun, leur langue. Ici ou ailleurs on bêle dans le même patois universel qui ne se teinte même pas d’un accent local. La base de ma classification a évolué : maintenant, le critère essentiel de différenciation repose sur la présence ou l’absence de patous au sein de la colonie, ces chiens belliqueux censés éloigner les prédateurs qui n’ont guère d’estime pour les randonneurs.

Ces moutons-là sont beaux et libres. Dénommés nez-noirs du Valais. Emmitouflés sous une épaisse toison blanche, large tête charbon surmontée de cornes vrillées, images parfaites de jouets en peluche. Parce qu’ils ont probablement chaud et soif, ils stagnent sur un petit névé qui n’est plus qu’un champ de crottes.

Schaflischpass…  Je n’arrive même pas à retenir ce nom plus d’une minute s’il n’est pas inscrit en toutes lettres devant moi et je dois revenir à ma carte pour retrouver l’appellation volatile de ce col. Ces toponymes à rallonge s’impriment dans mon cerveau comme des mariages contre-nature de lettres qui donnent quelque chose d’imprononçable sans aucune signification pour la francophone que je suis. En revanche, l’image du lieu qui restera dans ma mémoire sera indélébile. Comme presque toutes celles des autres cols car ils représentent des lieux emblématiques des randonnées en montagne. Il m’est arrivé d’oublier des parties de chemin, car le cerveau fait des tris, gardant ce qui est remarquable et différent, effaçant les endroits ordinaires et répétitifs. Les cols non seulement sont la transition entre la montée et la descente, mais de plus, il ne sont jamais semblables et toujours imprévisibles. Ils m’ont toujours surprise : des cols étroits se faufilant entre les brèches d’une crête à ceux qui se perdent dans les étendues d’un altiplano, des cols sauvages qu’on atteint par des accès improbables aux domestiqués d’une route, des cols arides et rocailleux à ceux animés d’arbres ou de prairies, des cols sibériens à la bise glaciale à ceux caressés d’un souffle tiède, des cols solitaires à ceux peuplés de touristes, des cols qui gardent la neige à ceux qui s’en débarrassent au printemps. Tous différents, tous surprenant et mis à part une éventuelle route, la carte généralement ne dit rien de ce que l’on va trouver.

Galerie de photos
VA2 Bortelhutten-Binn
 

Celui d’aujourd’hui est un peu singulier. Il ressemble à un terrain de motocross. Entre bosses et creux d’une mer légèrement agitée, le chemin louvoie. La roche est blanche comme de la craie. Je suis face à ce paysage sans le comprendre parce que mes connaissances de géologie sont presque inexistantes. Je me contente de constater : c’est beau, c’est original. Ce col moutonnant qui s’attarde longtemps en hauteur avant de basculer mollement sur l’autre versant ne s’apparente à aucun autre que j’ai déjà vu.

Il marque le la transition avec la deuxième partie de l’étape qui commence par la rencontre des marcheurs allant en sens inverse. Elles se concentrent sur une heure. Il en est toujours ainsi quand aucun point de concentration humaine ne jalonne le parcours, puisqu’aux deux extrémités de l’étape, on part en même temps.

Les groupes ne s’attardent jamais à discuter et se contentent le lancer en écho des « Gruezi » distants. Les couples et les solitaires m’adressent plus spontanément quelques propos, comme si  le sens que nous donnons à la randonnée, c’est à dire cette primauté de la marche sur la compagnie nous liait tacitement.

Quand le terme de la journée se concrétise par les toits tapis au loin dans les profondeurs de la vallée et que les chemins s’élargissent, les derniers kilomètres d’une douce descente me libèrent du vague souci de devoir affronter encore quelques surprises. Je m’autorise à flâner, papillonner ça et là. Je m’attarde à observer et photographier les fleurs. Tiens, un pied d’edelweiss isolé, encore en bouton, et puis des essaims de petites fleurs inconnues et presque insignifiantes. Le chemin traverse à un moment un champ où se dressent par milliers les têtes aériennes d’une armée disciplinée de pissenlits.

Meuh, ding dong, meuh…

Bonjour 879, bonjour 421…

Elles sont chez elles. Le chemin leur appartient, d’ailleurs ça se voit : elles l’occupent et l’ont copieusement souillé. Elles semblent tolérer mon passage,  se poussent péniblement quand je passe, me dévisageant d’un œil insistant et insondable. Ici, la distraction des vaches, c’est de regarder passer le train des randonneurs.

Non, petit veau, je ne suis pas ta mère.  Il me suit de près, trottinant d’un pas allègre. C’est étrange comme ces animaux peuvent passer avec l’âge de la vivacité à l’inertie presque totale. Les vaches, avec leur regard triste et leurs mouvements lents donnent à  penser qu’elles sont dépressives, et pourtant celles-ci, plus chanceuses que leurs consœurs des élevages intensifs ont plutôt la belle vie.  Mais pressentent-elles leur issue ?

Bien fait Martine, fallait te presser un peu ! Tu savais qu’elle arriverait. Et la voilà cette averse, juste assez importante pour te faire sortir la veste imperméable et s’arrêter après, contente de sa blague.

Après les derniers lacets,  Ze Binne et Binn. Ah, voilà des noms qui ne demandent pas de recourir à la carte pour qu’ils restent intacts en mémoire.

Ze Binne, poignée de chalets près du lac de barrage, encaissée entre des versants abrupts. Binn, après vingt minutes, annoncé par une chapelle en sentinelle sur un promontoire. De là, on découvre ce qui ressemble à un superbe stéréotype de village suisse de montagne. C’est une coulée de chalets noirs aux fenêtres fleuries de géraniums, séparée par le sillon de la rivière et reliée par un pont romain. Son parking, ses deux grands hôtels et son musée de minéraux témoignent de son activité touristique.

Je vote au premier tour pour l’auberge qui affiche des airs d’authenticité : Édifice rustique, façade de bois sombre et enseigne en écriture gothique. Mais il est complet. Reste l’autre hôtel, un grand bâtiment cossu, très dix neuvième siècle, sur l’autre rive.

Je fais l’apprentissage des tarifs hôteliers helvétiques, très douloureux pour notre niveau de vie hexagonal et notre euro décadent. La chambre propre mais simple sans télévision, avec douche et wc à l’étage me paraît hors de prix.

Une brochure qui relate l’histoire de l’hôtel dit que les premiers propriétaires pour se démarquer des concurrents et attirer une clientèle en quête d’exotisme mesuré proposèrent de la cuisine anglaise. Quelle idée ! L’histoire ne dit pas s’ils eurent le succès escompté, mais en tout état de cause, à présent on y déguste des plats typiquement suisses.

Alors que les repas en refuges sont souvent des moments de convivialité, ceux des hôtels ne sont que des spectacles pour les solitaires: attablée devant mon nourrissant plat de Rösti au lard, j’observe pensivement le ballet des serveurs et les conciliabules des nombreux clients. Parmi l’assistance, deux femmes seules sont installées à des tables adjacentes. Trente centimètres doivent les séparer, plus efficaces qu’une barrière antibruit. Murées dans leur silence, elles n’ont d’yeux et de bouche que pour ce qu’elles ont dans leur assiette. L’une des deux sera pourtant tellement loquace le lendemain au moment où je prendrai le large que j’en resterai stupéfaite.

Il faut parfois un si petit pont pour enjamber ce qu’on croit être un abîme qui n’est souvent qu’un ridicule caniveau.

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J’ai abandonné l’idée d’enregistrer mes traces qui, pour la majorité des étapes se superposent à celles présentées dans le site de la Via Alpina. Pour retrouver les informations et le tracé de cette étape, cliquez sur les liens suivants :

Col du Simplon – Rosswald  et Rosswald – Binn

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