Via Alpina 2011 – La phase d’approche

 Fin de l’itinéraire bleu

Lundi 27 juin

L’instant précis où je mets le pied sur le marchepied du wagon est le départ pour une autre vie. Il fige immédiatement le tournis de la question qui revenait en boucle depuis la veille : « Mais qu’est ce que j’ai pu oublier ? » et délivre de la légère inquiétude qui taraudait un peu l’esprit puisque maintenant il n’y a plus rien à faire pour remédier à une éventuelle omission. Qui ne peut pas être irréparable, car là où je vais on trouve des magasins.

[On s’apprête à plonger dans cette autre vie comme dans un rêve. Pas obligatoirement le rêve, au sens idyllique du terme, mais le rêve, phase du sommeil qui déconnecte du quotidien et qui déroule une histoire faite d’évènements étranges, agréables ou improbables les mêlant à des épisodes empruntés à la vie réelle. A partir de ce moment-là, comme on se laisse emporter dans un rêve, je me mets en marge du reste du monde : je ne tomberai qu’accidentellement sur les gros titres des quotidiens ou sur des bribes de journaux télévisés qui me livreront des informations énigmatiques et tronquées dans un langage impénétrable me laissant dans l’incertitude et les questionnements.

Le train est le préliminaire obligatoire à toutes les grandes randonnées. On voue ce temps, charnière entre préparatifs et action, à se projeter dans son itinérance imminente. Et comme celle-ci est le prolongement de celle de l’année dernière, aux perspectives s’associent les nombreux temps forts qui l’avaient émaillée, resurgissant pêle-mêle pour me faire imaginer ceux qui m’attendent.

A Bâle, le dépaysement commence. Frontière, la SNCF cède la place aux CCF. On a beau dire que tous les trains se ressemblent, ce n’est pas vrai, même si les différences sont minimes ; cela tient à peu de chose, comme la couleur des sièges, l’uniforme du contrôleur ou les annonces faites au haut-parleur dans une langue presque impénétrable. Instinctivement, j’essaie de saisir ce qui se dit pour évaluer mon niveau en allemand. Si j’arrive à poser quelques questions, en revanche je ne comprends pas beaucoup ce qu’on me répond. Heureusement qu’ici on parle un peu le français.

Devant ma saucisse viennoise, ma barquette de frites et une glace réfléchissante, mais pas rafraîchissante, à Brig par 39° à l'ombre .

Devant ma saucisse viennoise, ma barquette de frites et une glace réfléchissante, mais pas rafraîchissante, à Brig par 39° à l'ombre .

 

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Dans l’un des pays les plus neutres du monde et qui n’a jamais été en conflit avec ses voisins, je voyage en face de deux jeunes soldats en tenue de combat armés d’un fusil d’assaut.

Récit complet de la traversée entre Simplonpass et Wenns

Préparer une randonnée s’apparente un peu à l’art de la divination : les cartes donnent des indices qu’il faut interpréter pour faire apparaître le futur nomade. Mais pour cette randonnée, s’ajoute à la cartomancie, le secours du chemin de fer qui concrétise par des images fugitives les visions prémonitoires. Dans le cadre de ma fenêtre se projette un film comme une bande annonce de la randonnée que je m’apprête à faire : sous un ciel outrageusement bleu défilent en accéléré des paysages verdoyants sur fond de sommets enneigés. Et puis au hasard des arrêts, s’affichent sur des panneaux routiers ou des placards publicitaires quelques lieux qui n’étaient jusqu’à maintenant que des noms sans consistance : Visp, Kandersteg, Oechinenesee… Et soudain la pellicule s’enraye, c’est l’écran noir, le grondement de la rame amplifié par les parois du tunnel. Puis l’image revient, aveuglante, résiste quelques minutes avant de capituler. Le train freine et sort de la nuit pour s’immobiliser après quelques minutes devant le quai de Brig. Il est environ midi. Je n’aurai pas mis plus de trois heures pour arriver à destination dont deux pour traverser la Suisse qui me paraît plus que jamais le mouchoir de poche de l’Europe. Et dire qu’il me faudra trois semaines pour la traverser à pied, mais il est vrai, en y faisant de grands détours. Et j’en expliquerai la raison après.

Je suis jetée dans une étuve qui ferait de Brig, si l’on fermait les yeux pour imaginer les palmiers et les cases de pisé, une ville subéquatoriale. La même canicule que celle qui m’avait saisie au sortir de l’avion à Mopti, Atar ou Aman1. Mais nous sommes en Valais Suisse et tout ce qui m’entoure ne cadre pas avec cette fournaise.

La chaleur règle la vie de la cité : les résidents sont consignés chez eux. Quant aux touristes, si quelques-uns rasent les murs sans jamais oser dépasser les zones d’ombre des stores de magasins, la majorité s’agglutine sous les parasols des terrasses de restaurants. Je les imite, trouvant une petite baraque de fastfood pour une barquette de frites et une saucisse viennoise en attendant mon bus.

Car le voyage n’est pas tout à fait terminé, il me reste un dernier petit tronçon, un saut de puce pour me hisser au col du Simplon, Simplonpass comme on dit ici, le Sempione comme l’appellent les italiens.

Les transports en commun confortables sont pour les voyageurs une bénédiction par temps de canicule ou de grand froid : ils sont préservés des écarts de température comme les bonnes bouteilles dans une cave à vin.  Et ce bus pour le col est un délice de fraîcheur !

Du haut de mon promontoire, je surveille secrètement l'hospice du Simplon et l'arrivée des touristes venus de Domodossola

Du haut de mon promontoire, je surveille secrètement l'hospice du Simplon et l'arrivée des touristes venus de Domodossola

Pauvre Daniel ! C'est quand même balot de se désespérer aussi longtemps sans réagir !
Cruelle Elise.

Pauvre Daniel ! C'est quand même balot de se désespérer aussi longtemps sans réagir !
Cruelle Elise.

 

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Simplon, retour à la case  « arrivée de la Via Alpina saison 2010  » . Le bus me laisse avec quelques autres voyageurs devant l’hospice sur un parking presque désert. Comme à mon habitude, je ne me suis pas encore préoccupée de mon hébergement. Bien qu’aucune indication ne rappelle la fonction première de l’hospice, à savoir l’accueil des voyageurs, je vais fureter dans les sous-sols espérant y trouver quelqu’un. Personne. Seule, sur le perron, une jeune femme accoudée à la balustrade, une touriste peut-être, le regard suspendu à un horizon imaginaire, la pensée se dissipant dans les volutes de la fumée de sa cigarette.

Les difficultés à comprendre ce que l’on me dit freinent mon audace à entreprendre une conversation en allemand. Je peux péniblement formuler des questions simples, mais le rythme de parole et les mots employés pour les réponses me rendent leur sens flou voire même inintelligible.

  •  Vous parlez français ?

Elle me répond d’un « oui » rocailleux.

  • Vous savez si l’on peut dormir à l’hospice.
  • Oui, bien sûr !
  • Je n’ai trouvé personne.
  •  Il faut attendre dix sept heures.
  •  Ah… j’ai peur qu’il n’y ait pas de place. Il faudra alors que je trouve un hôtel.
  •  Il y a de la place. Je le sais, je travaille là ! Mais c’est le prieur qui s’occupe des réservations et il est absent pour le moment.
  •  Bon alors, pas de problème, je vais aller me balader un peu en attendant. À plus tard !

L’année dernière j’avais bâclé la visite du Simplon, pressée d’aller me changer pour me présenter sous un jour acceptable. Après un rapide coup d’œil à l’hospice, je m’étais engouffrée dans les toilettes exiguës de l’hôtel pour échanger mes oripeaux de marcheuse de propreté douteuse contre une tenue de touriste d’apparence acceptable.

L’air est chaud, mais un léger vent d’altitude modère ses ardeurs. Je grimpe au nid d’aigle où un monumental rapace de pierre surveille le col. Une dizaine de spectateurs installés sur des chaises pliantes entourent à distance la sculpture et à les voir ainsi je me demande s’ils attendent que l’animal prenne son envol. Mais ils sont tous armés de bloc de dessin et de crayons. Ils peuvent prendre leur temps, peaufiner leur œuvre, la star pose et ils se lasseront avant elle.

Aigle d'Erwin Friedrich Baumann. 
Sous cet angle on voit bien qu'il est fait en lego !

Aigle d'Erwin Friedrich Baumann.
Sous cet angle on voit bien qu'il est fait en lego !

Artistes ou spectateurs ?
En tous les cas, admirateurs du grand rapace.

Artistes ou spectateurs ?
En tous les cas, admirateurs du grand rapace.

 

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Incontournable boutique de souvenirs gardée par des troupeaux de marmottes sifflantes, présentoirs de cartes postales et paniers de bâtons de marche sculptés. Un petit crochet à la plaque de cuivre rappelant en quelques dates la grande histoire de la construction de la route du Simplon et la petite, celle du dépit d’un amoureux oublié gravé maladroitement au canif « ici Daniel qui attendit deux mois désespérément ».

Un creux d’ombre caressé d’un souffle doux sous un bouquet de sapins m’accueille. Je surveille secrètement du haut de ma cachette, l’hospice assoupi troublé d’une vie satellite hétéroclite : un camion citerne aspirant dans les battements d’une pompe une fosse larguant des effluves pestilentiels, l’arrivée d’un bus venant de Domodossola libérant deux voyageurs, la flânerie de petits groupes de promeneurs. Quelques dessinateurs dissidents fatigués du volatile pétrifié sont venus s’asseoir en rang d’oignons devant le bâtiment comme s’ils étaient au théâtre.

Les images alimentent mes pensées tout aussi disparates, qui papillonnent d’un sujet à l’autre. Des plus pragmatiques aux plus nébuleux…

… Comme cette borne à coté de l’hospice, qui me ramène un an en arrière ; je me vois tendant à une randonneuse française mon appareil photo pour un cliché qui scellait ma traversée de l’Italie par la voie bleue, la joie au cœur d’être allée au bout de mon projet et d’avoir globalement bénéficié de conditions agréables. Il faudrait que je sorte de mon refuge pour aller solliciter un promeneur qui immortaliserait ce nouveau départ à cet endroit précis, car ce n’est pas demain au petit matin que je trouverai un photographe réveillé. Mais je n’ai pas le courage de me lever pour aller affronter le soleil implacable.

…Comme ce départ de sentier, laissez-passer pour près de trois semaines helvétiques, suivies si tout ce déroule comme sur le papier par un bref passage au Liechtenstein, une dizaine de jours en Autriche et Allemagne. Vous pourrez peut-être vous étonner que l’on puisse mettre trois semaines pour traverser la Suisse. C’est bien long pour un si petit pays ! Il est vrai qu’en tirant une ligne droite entre le Simplon et Vaduz, cette trace directe ne prendrait pas plus de dix jours. Mais mon objectif n’était pas de faire une randonnée express en utilisant n’importe quel itinéraire. Je souhaitais suivre au plus près la Via Alpina  qui devait être mon fil d’Ariane et je ne voulais pas qu’elle ne soit affligée d’un trou ou entachée d’une tricherie. Les seules raisons pour lesquelles je m’autorise à enfreindre ces contraintes relèvent de problèmes de sécurité ou de difficultés à trouver un hébergement dans des délais de marche raisonnables. Je ne suis néanmoins pas une ayatollah de la Via Alpina, et quand une alternative intéressante se présentera, comme cela s’est produit parfois l’année dernière, je saurai lui être un peu infidèle.

On cherche souvent dans ses actes des symboles et des fils conducteurs. C’est ce qui explique le succès de certaines traversées (Alpes, Pyrénées) ou les pèlerinages. Pour moi, cette Via Alpina répondait à ces deux critères : en plus de proposer des chemins tout tracés, elle me semblait emblématique de l’unité alpine et correspondait à mon désir de passer mes frontières hexagonales pour d’aller m’immerger dans d’autres cultures, d’autres langues, d’autres mentalités. Parce que la marche est indissociable de la découverte et de l’ouverture à l’autre.

La Via Alpina se compose de cinq variantes, identifiées par des couleurs différentes, qui font le lien entre les huit pays de l’arc alpin entre Trieste et Monaco. J’avais décidé d’utiliser chacune des voies, en partie ou en totalité, et de rendre visite à tous ces pays. Pour des raisons de cohérence, un seul itinéraire n’a pu être intégré au projet.

La plupart des via-alpinistes suivent la voie rouge qui est le tracé principal qu’ils parcourent dans le sens est-ouest. Comme je ne fais rien comme tout le monde, j’ai pris un chemin composite globalement en sens inverse.

Cette volonté de faire une randonnée multicolore m’oblige à zigzaguer à travers la Suisse. Il me reste les ultimes étapes de la voie bleue. Pour faire la jonction avec la voie verte qui traverse presque toute la Suisse et s’arrête au Liechtenstein, je devrai emprunter un morceau de voie rouge.  A la fin de la voie verte, je retrouverai la voie rouge qui, après quelques étapes autrichiennes me conduira à Obersdorf, en Allemagne. Là, mon chemin se colorera de jaune. Vous ne comprenez rien à ce parcours ? Ce n’est pas grave, à ce stade de la randonnée, je suis guère plus avancée que vous, loin de mon topo-guide je n’ai qu’une idée très grossière du tracé que je vais emprunter.

L’après-midi s’étire aussi dans des considérations plus impalpables sur ma vie. Ou plus exactement mes vies. On dit que les chats en ont sept ; moi j’ai l’impression d’en avoir trois qui alternent sans se piétiner : ma vie solitaire de randonnée, celle de la maison qui reste durant ce temps en filigrane et qui reprend chaque soir au travers du téléphone portable et celle du travail que j’arrive à si bien oublier.  Les transitions sont abruptes, parfois déconcertantes.

A dix sept heures, je patiente installée sur la banquette du hall d’accueil de l’hospice en attendant le retour du responsable en compagnie d’un touriste originaire de l’Orne, fervent pratiquant venu avec un ami prêtre pour passer une petite semaine de repos, de méditation et de promenade au grand air, à deux mille mètres d’altitude. – Plus près de toi mon Dieu.-

Le prieur arrive. J’en étais restée à l’image d’Épinal du religieux genre Chaussée aux Moines, à la robe de bure traditionnelle laissant dépasser de peu des pieds nus dans des sandales. Sans aller jusqu’à dire qu’il ait été relooké par Christian Lacroix, on peut néanmoins constater une évolution dans l’air du temps. Heureusement que l’habit ne fait pas le moine, parce que celui-ci n’en serait qu’un demi : une chasuble claire coupée à la hauteur des hanches sur un pantalon d’une laïcité banale. Le prieur est aimable, poli, mais sérieux (j’allais ajouter comme un pape, mais peut-être n’ambitionne-t-il pas une telle prérogative !) avec une certaine froideur qui le retient de s’engager dans une conversation que je tente de lancer. Je peux comprendre que pour gérer une maison aussi grande, qui outre l’accueil des randonneurs a une vocation religieuse, il puisse ne pas vouloir perdre de temps avec chacun des clients qui vient s’inscrire et régler la nuitée.

Il me conduit à ma chambre. Le bâtiment est à l’image du religieux : sévère. Des couloirs de monastère opulent ou de sanatorium, longs et sombres traversent de part en part chaque étage éclairé aux deux extrémités par des fenêtres comme les fins de tunnels. Ma chambre est tout au bout. Pas une cellule monacale, mais une jolie petite chambre d’auberge du dix neuvième siècle, au murs lambrissés et meublée de l’essentiel : un haut lit aux montants de bois étouffant sous une couette joufflue immaculée, une table de nuit où je m’attendrais presque à y trouver un pot de chambre, une petite table et un fauteuil si près de la ruine qu’il vaut mieux par prudence n’y mettre, au plus, que le sac. Et un crucifix, discret et bienveillant.

Peu habituée aux codes et aux rites de cet univers ecclésiastique je lui dis :

  • Au revoir … Monsieur. Euh… enfin, excusez-moi, je ne sais pas comment je dois vous appeler !
  • Mais appelez-moi comme vous voulez, cela ira très bien.

Je vais au plus simple, parce que je ne suis pas familière des  titres de civilité. Et pour tout dire j’ai carrément horreur de ceux affichant un statut social suffisamment élevé qui semblent donner droit à la considération. On dit « Maître » à un avocat, « Docteur » à son médecin, « Monseigneur » à un cardinal, Monsieur le Député … et à l’éboueur, au facteur, au boulanger,  on dit quoi ?

  •  Bien, alors au revoir Monsieur.
  •  Au revoir ma fille.

Ah, tiens, un discret rappel à l’ordre qui me laisse penser que j’aurais dû l’appeler mon Père !

La cloche a sonné, que la joie vienne,
 mais oui, mais oui, l'école est finie !

La cloche a sonné, que la joie vienne,
mais oui, mais oui, l'école est finie !

Entrée du Paradis. 
Pour les moines il est de ce coté, 
pour moi il est derrière...

Entrée du Paradis.
Pour les moines il est de ce coté,
pour moi il est derrière…

 

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La jeune fille qui m’a accueillie sur le perron est la cuisinière. Elle me fait savoir que le dîner sera servi à dix neuf heures. A l’heure dite, je me présente devant le réfectoire. Frappée d’une vision qui me ramène de longues années en arrière. Dans la grande pièce froide et triste sont disposées de longues tables encadrées de bancs spartiates. Un seul couvert est mis, semble-t-il au hasard. Je reviens au pensionnat de mes onze ans, les dimanches ou la quasi totalité des internes rentraient dans leur famille. Nous n’étions que quatre ou cinq à rester. J’étais la seule sixième, la petite oubliée parmi des élèves de terminale qui se connaissaient. Elles devaient avoir dix sept ou dix huit ans, elles me semblaient si grandes. Je revois encore nos couverts regroupés sur une table au milieu de l’immense réfectoire. Et le repas où leurs paroles juvéniles tintinnabulaient comme dans une église vide. Je ne participais pas à leurs conversations qui parlaient d’amourettes, de compositions de maths et de philo ou de tel ou tel prof. Je n’osais et ne savais que dire. Elles portaient sur moi un regard bienveillant, me servaient et m’adressaient de temps à autre la parole pour me tirer de mon silence. L’ambiance était si différente de celle de la semaine quand toutes les tables étaient remplies, que la salle résonnait de chahuts éruptifs et du brouhaha des conversations. Pour dormir aussi, je devais me joindre à elles, puisqu’on ne pouvait pas m’affecter une surveillante pour moi seule. Je partais avec ma trousse de toilette, mon pyjama, mes draps et allais m’installer dans leur dortoir. Je les observais discrètement, bavant d’envie devant leurs sous-vêtements que je trouvais d’une rare élégance. Les miens étaient des horreurs sans nom, absolument in-montrables, pas même des trucs de bébés, des trucs de grand-mères qui me faisaient passer en un temps record de la tenue de jour à la robe de chambre.

Retour brusque au présent, ici, au Simplon, un présent qui se veut la porte d’entrée d’un futur heureux et choisi.

  •  Vous êtes toute seule pour manger, c’est un peu triste dans cette grande salle.
  •  J’avais pourtant vu d’autres personnes tout à l’heure.

Oui, mais ce sont des hommes d’église. Ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas manger avec des femmes mais, vous savez,  ils vont parler de religion.

C’est vrai, comment pourrais-je participer à de telles conversations ? Que ce n’est pas parce que Dieu existe qu’on y croit, mais c’est parce qu’on y croit qu’il existe. On sait bien que les femmes n’ont une d’âme que depuis peu, et je suis probablement en retard sur elles.

  • C’est dommage que nous ayons déjà mangé, vous auriez pu vous joindre à nous.
  • Ah oui, ça m’aurait fait plaisir.
  • Nous n’avons pas encore pris le dessert. Venez. On le mangera en même temps que vous.

En un tournemain on déménage mon couvert dans la cuisine. Manuella (je ne saurai son prénom que le lendemain par le plus grand des hasards) et sa collègue se partagent entre les pauses de conversation qu’elles mettent à profit pour déguster leur salade de fruits accompagnée d’un café et le lavage et le rangement de la vaisselle. Nous avons la visite éclair d’un moine vietnamien et d’un moine rigolo que Manuella  interpelle avec gentillesse et humour.  Elle est vive, gaie comme un pinson et bavarde. Elle me parle de la communauté et des principales activités de l’hospice. Elle n’est pas avare non plus de confidences sur ses bonheurs et les déroutes de sa vie personnelle comme si elle voyait en moi la confidente qu’elle ne trouve pas ici dans ce monde un peu à part plus au fait des problèmes spirituels qu’existentiels.

Une soirée agréable que je ne veux pas prolonger davantage, car si pour moi c’est une journée de vacances, pour les cuisinières, qui font également office de femmes de ménage, c’en est une où le travail commence tôt.

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