Via Alpina 2010: Étape 36, de Zwischbergen à Simplonpass (Col du Simplon)

Mercredi 4 août 2010

 12h, une Suisse qui n’est plus à la hauteur de sa réputation

Mais quelles sont les deux spécificités de la Suisse ? Ne serait-ce pas l’horlogerie de précision et la neutralité. J’ai la preuve que tout cela n’est qu’un mythe.

Le groupe de randonneurs et moi, avions négocié pour un petit déjeuner servi à sept heures quinze. Eux parce qu’ils ne marchaient pas très vite et moi parce que j’avais un timing à respecter. A l’heure dite, équipés de pied en cape, nous tambourinions à la porte de la salle de restaurant. A travers la fenêtre, aucune lumière ne filtrait. On trépignait à cause du froid car le soleil matinal qui nous avait laissé supposer que le mercure avait déjà commencé son envolée avait fait ranger un peu précocement les polaires dans les sacs. On réitéra les appels, on haussa ostensiblement la voix pour attirer l’attention et sortir du sommeil les propriétaires qui avaient probablement oublié leurs engagements. Rien n’y faisait, rien ne bougeait. On se résigna devant l’inefficacité de notre tapage à nous asseoir aux tables de la terrasse pour attendre un signe de vie.

Enfin la jeune serveuse apparut complètement essoufflée, venant probablement du centre du village situé à cinq cents mètres de là. Encore une dizaine de minutes pour les derniers préparatifs et à peine plus pour engloutir le café et les tartines. J’avais déjà du retard sur mon programme. En d’autres circonstances, je n’y aurai prêté aucune attention, mais aujourd’hui était une journée exceptionnelle, puisque c’était la dernière étape et que j’avais un rendez-vous.

Depuis ce matin, je vis ce chemin dans un état d’esprit particulier me perdant dans un entrelacs de sentiments divers et contraires inspirés à la fois par la séparation et les retrouvailles en instance.

Avant Simplondorf

Un mois de marche en compagnie de cette Via Alpina. C’est long et court à la fois. Il me semble avoir quitté Larche depuis longtemps mais sur le point d’aboutir, la distance qui me sépare du départ n’a plus l’air si démesurée. De même que les difficultés. Que de beaux souvenirs, de moments intenses, de surprises, de joies qui remontent à la surface provoquant par l’imminence de la fin de cette aventure des remous de nostalgie. Il y eut parfois aussi des moments de lassitude. Parce que faute de temps je ne me suis jamais accordée de véritable pause, ces instants d’inactivité peut-être indispensables qui permettent de recharger les batteries et poussent à repartir. J’ai enchaîné les étapes, puisant en fin de parcours un enthousiasme qui peinait un peu à se régénérer. Mais la mémoire est une balance qui place sur un plateau le bien-être et le plaisir, et sur l’autre l’épreuve. Si aujourd’hui elle oscille un peu avant de se prononcer sans équivoque sur le positif, je sais que demain ou dans quelques jours, quand j’aurai pris un peu de repos, ce soupçon d’hésitation n’existera même plus.

Mais il y a aussi les retrouvailles de ceux que j’aime, qui font du terme de cette itinérance une transition heureuse. C’est une autre vie qui s’offrira à moi dans quelques heures, rompant avec l’isolement qui commençait à me peser. Une exclusion affective, mais aussi sociale de trente cinq jours. D’autant plus forte que j’étais dans un pays où les dialogues se limitaient souvent à des phrases stéréotypées ayant trait presque invariablement à mon voyage.

Je suis coupée du monde et comme pour les autres randonnées au long cours que j’ai déjà effectuées, je découvrirai quand je retournerai à ma vie sédentaire, des évènements qui avaient fait la une des journaux quelques semaines auparavant. On a l’impression en se replongeant dans l’actualité à son retour d’avoir un trou dans sa vie, qu’une partie de son quotidien a été gommé laissant place à un vide. On retombe comme après un coma dans une autre réalité et dans des préoccupations qui n’effleuraient personne un mois plus tôt. On s’attriste, on s’indigne des catastrophes, des conflits, des passes d’armes politiques, des faits divers sordides soigneusement archivés dans la mémoire collective mais déjà oubliés, que le retour décharge en vrac à nos pieds. Je me souviens à l’issue de ma traversée de France des Vosges à la Méditerranée, avoir entendu en arrivant comme une rengaine sur toutes les chaînes de télé et de radio, le mot “crise”, alors que personne n’en parlait quand j’étais encore au lac Léman !

Un croisé pacifiste s'est exprimé

J’ai la tête ailleurs. Je marche distraitement, me trompant même à l’occasion, sans que l’on puisse tenir le balisage comme fautif. Je remarque néanmoins que le chemin est plus fréquenté qu’en Italie. Les Suisses ont la réputation de marcher davantage : pas moins de quatre groupes en une matinée, c’est plus que je n’en ai vu dans les huit jours précédents !

La douleur du genou a gagné toute la jambe. Moins vive, mais plus lancinante et à présent aussi bien en montée qu’en descente. Je me réjouis de ma chance car, survenu plus tôt dans ma randonnée, ce problème m’aurait probablement obligée à abréger.

J’aimerais clore en beauté par l’alternative en balcon proposée en remplacement d’un long chemin doublant la route goudronnée en fond de vallée. Quelques zigzags et ô, surprise je me trouve nez à nez avec un panneau de signalisation inquiétant. Inconnu, mais explicite. J’en ai déjà vu des variantes en Afrique où les silhouettes de biches ou de vaches étaient remplacées par des dromadaires, mais là, au pays de la neutralité, celui-ci à de quoi surprendre : dans un cercle jaune se dessine un magnifique char d’assaut ! Même dans les pays les plus belliqueux ou les plus répressifs, ils n’existent pas ! Bon, je continue courageusement redoutant de devoir me jeter dans le fossé pour laisser le passage à une épouvantable horde de chars d’assaut.

Holiecht, avant le Simplon sur le chemin du haut

15h, les derniers pas…

Je suis en vue du Simplon, col dégagé qui ressemble à un plateau d’altitude. Contrairement à ce que je croyais, il ne marque pas la frontière, mais se trouve intégralement en Valais. Napoléon y laissa son empreinte faisant construire d’une part une route entre Brig et l’Italie et d’autre part un hospice, frère jumeau de celui qui règne au Grand Saint Bernard. Plus récemment, la statue monumentale d’un aigle a été érigée sur un promontoire et donne un but de promenade aux touristes qui garent leur voiture au col et veulent s’enivrer d’une bouffée d’air pur.

Simplonpass, Passo del Sempione ou Col du Simplon

En dépit de mon retard au démarrage, de mes erreurs et d’une demi-heure de pause consacrée l’achat et la dégustation de quelques yaourts suisses à Simplondorf, j’arrive à l’heure que je m’étais fixée. J’ai encore le temps d’aller flâner un peu autour de l’hospice, demander comme je le fais toujours au terme d’une longue marche, qu’une bonne âme immortalise par un cliché numérique ce moment historique, peut-être pas pour l’humanité mais au moins pour moi.

Je veux encore avant mon rendez-vous, prendre le temps d’effacer de mon visage la poussière du chemin, plier les bâtons comme pour un long repos, enfouir mes vêtements et chaussures fatigués et douteux au fond du sac pour endosser ceux qui me délivreront l’autorisation à rejoindre le monde civilisé. J’entrerai en randonneuse dans les toilettes exigües du restaurant surpeuplé du col pour en ressortir en touriste anonyme.

Devant l'Hospice, une fin et peut-être un début..

Installée devant un café, dans le vacarme de la grande salle, j’attends un peu fébrile.

Mon téléphone sonne. Je ne comprends que peu de choses, le brouhaha me vole les mots qui me sont destinés.

  • Je suis dans le restaurant rose, près de la boutique de souvenirs ! m’entends-je répondre à une question que je devine.
  • Je serai là dans cinq minutes.

La suite est une autre histoire. Qui nous appartient.

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Fin de la saison 2010 entre Larche et le Col du Simplon

sur l’itinéraire bleu de la Via Alpina


Étape Zwischbergen – Col du Simplon

V36 Zwischbergen – Col du Simplon

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