Via Alpina 2010: Étape 35, d’Alpe il Laghetto à Zwischbergen

Mardi 3 août 2010

 10h,  au sommet de mon erreur

Ce matin au petit déjeuner, nous avons tous les trois évoqué mon parcours de la journée et dépliant une brochure où figurait une sommaire carte du secteur, mes hôtes m’indiquèrent une variante plus courte qui m’évitait de descendre au Bivacco Marigonda (fermé) et San Bernardo. L’alternative en hauteur qu’ils me proposaient, rencontrait quelques lacs, et d’après leurs dires, était belle, sauvage et balisée. L’orage d’hier soir avait échangé une grisaille démoralisante contre un ciel uniformément bleu et la fraîcheur du matin présageait une belle journée.

Gardiens du refuge d’Alpe il Laghetto. Au passage, admirez les belles chaussettes.

Je me laissai convaincre de lâcher jusqu’au refuge de Gattascosa la Via Alpina qui n’avait pas les atouts suffisants pour lutter.

Après des adieux chaleureux, j’amorçai la montée en direction du petit lac d’Oraccia, me retournant à plusieurs reprises pour faire signe aux deux compères postés devant le refuge, qui me suivaient du regard jusqu’à ce que je disparaisse dans les hauteurs du versant.

Montée au Lago di Oraccia (Au loin le refuge d’Alpe il Laghetto)

Ils ne m’avaient pas menti. Le destin se rattrapait en se fendant d’un lac probablement comparable à ceux qui m’avaient été soufflés hier par le brouillard et d’un panorama d’une beauté farouche.

La carte à partir de là ne mentionnait qu’un seul chemin, c’est donc sans aucun questionnement que je m’engageai sur celui que je vis. Contrairement à ce que mes hôtes avaient annoncé, il n’y avait plus de balises, mais de leur propre aveu, ils n’étaient pas montés plus haut que le refuge depuis longtemps, alors j’ai voulu croire qu’ils s’étaient trompés. Et d’ailleurs, n’y avait-il pas de temps en temps des cairns ? Certes de plus en plus espacés sur une sente de plus en plus virtuelle et périlleuse, mais néanmoins on ne pouvait pas soupçonner la faune locale de les avoir construits !

Je passai une crête qui ne me semblait pas être dans la bonne orientation, mais tant pis, au delà, le chemin se redessinait assez nettement à flanc de montagne pour atteindre un col. Qui ne devait être autre que le Passo di Oraccia, celui que je devais franchir. Je ne m’attardai pas en considérations diverses, balayant de quelques raisonnements subjectifs les incohérences que je voulais ignorer, en me convaincant qu’un chemin fait par les hommes, mène forcément quelque part.

J’y suis maintenant au col et le lac séquestré dans sa gangue fracassée de roches au creux du vallon qui s’étend à mes pieds n’est pas à l’image de ce que j’attendais. Je comprends maintenant mon erreur. Il m’aurait fallu chercher avec plus d’insistance après le lac d’Oraccia un sentier s’attelant sans détour au reste de la pente, au lieu de quoi j’ai suivi un autre itinéraire (ne figurant pas sur la carte) qui menait au Col Loccia del Balmino. Le découragement me saisit face à la descente raide que j’ai devant moi et le gymkhana entre les cailloux colossaux qu’il me faudra suivre pour rejoindre le chemin que j’ai perdu. Pas impraticable bien sûr, mais une perspective d’une à deux longues heures d’acrobaties, de retenues, de rectifications. Avec l’incertitude permanente de me heurter à un passage infranchissable.

Allez, courage… la journée étant encore longue, il suffit de prendre son temps.

 

Devant moi, la fin du voyage

12h, arrivée à B’tta di Gattascosa

Je suis venue à bout de ce tronçon convulsif, pas sans mal, il faut bien le dire. Et j’emploie le mot “mal” dans son sens premier. Car la pente abrupte en terrain instable au départ du Loccia del Balmino réveilla les douleurs aux genoux estompées par les faibles dénivelées d’hier, qui devinrent très rapidement intolérables. J’appelai de mes vœux la fin de cette descente insoutenable.

Retrouvant ensuite les balises, je ne fus pas longue à les reperdre et ce n’est pourtant pas faute de les avoir cherchées. J’ai tergiversé longtemps à l’ultime coup de peinture (pour ceux qui arrivent en sens inverse c’est-à-dire le premier pour moi), allant en tous sens, revenant sur mes pas. Mais il faut admettre qu’un balisage est souvent plus performant dans un sens que dans l’autre et visiblement là, il ne m’était pas favorable.

La descente reprit alors, au jugé, dans les rhododendrons qui s’avérèrent être une aide précieuse freinant ma progression, amortissant mes chutes et m’offrant de multiples mains courantes.

Enfin, après ce petit exercice qui en définitive fut plutôt drôle et moins éprouvant que je ne le craignais, je retrouvai définitivement le marquage. Qui me conduisit jusqu’à B’tta di Gattascosa. Ne me demandez pas ce que signifie “B’tta”, je n’en ai pas la moindre idée. Toutes les cartes mentionnent cette abréviation, sans qu’aucune ne donne le mot complet.

Italie ou Suisse ? Encore en Italie ou déjà en Suisse. Il est bien difficile de s’y retrouver aujourd’hui parce que je ne passerai pas moins de quatre fois la frontière sans m’en apercevoir vu qu’aucun panneau n’indique ni les cols, ni le pays où l’on se trouve.

Carte à l’appui, résumons : D’Alpe il Laghetto au col de Loccia, j’étais en Italie. La descente horrible, les rhododendrons et la montée jusqu’ici à B’tta di Gattascosa étaient helvètes. De là, je vais repasser pour quelques kilomètres en Italie qui me fera ses adieux au Passo del Monscera, me confiant pour le reste de ma randonnée à la Suisse.

Aujourd’hui, cette Italie qui m’était revenue après Issime et Alagna dans un dernier sursaut, je l’abandonne définitivement avec un pincement au cœur comme on quitte un ami. Je pourrai faire mienne cette phrase de Bill qui dit : “Je suis tombée en amour de l’Italie”, même si elle m’a parfois irritée avec ses balisages approximatifs et décontenancée avec quelques gîtes douteux.

En vingt minutes, je devrais arriver au refuge Gattascosa qui semble vivre une animation de week-end, trahie par les petits points multicolores qui vont et viennent et l’éclat des pare-brises de voitures garées à proximité.

 21h, Zwischbergen, dans le Matrazenlager (dortoir)

Quand j’entrai dans le refuge de Gattascosa, la salle était remplie et j’y retrouvai l’atmosphère si familière des fermes auberges des Vosges : un brouhaha incessant dominé épisodiquement par des explosions de voix et de rires, des odeurs de viandes fumées, des serveurs chargés d’assiettes fumantes qui se pressaient entre les tables et la cuisine. Je commandai une boisson, préférant m’installer au calme, dehors, déroutée par ce tumulte si soudain après des jours de calme, loin des trépidations de la foule.

La transition italo-helvète fut nette. Pas tant en ce qui concerne les paysages et le chemin qui était à partir de Passo de Monscera moins abrupt,ce qui me laissa penser que les Suisses prenaient davantage en considération les articulations douloureuses, mais pour les toponymes figurant sur les panneaux et l’ambiance du gîte de Zwischbergen. Une jeune fille m’accueillit et me salua en allemand. Elle me conduisit dans un dortoir aux fenêtres joliment garnies de petits rideaux à carreaux et occupé d’une enfilade de matelas où chaque couchette disposait d’une taie d’oreiller et d’un drap impeccablement pliés. Une affichette indiquait avec une rigueur toute helvétique où il fallait les déposer après la nuit.

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L’après-midi était loin d’être terminé. Quelques touristes et randonneurs paressaient à la terrasse. Dans le restaurant, un berger en costume local méditait, la pipe à la bouche devant une canette de bière, appelant d’un geste de la main la serveuse pour qu’elle la lui remplace chaque fois qu’elle était vide.

La musique adoucit les moeurs…

Un groupe de musiciens composé d’un guitariste et deux accordéonistes entra et s’installa. Les premières tentatives d’accord emplirent la pièce. Derniers ajustages dans le silence retrouvé, quelques mots incompréhensibles pour décider du choix du morceau et œillades de connivence pour ouvrir le bal : les harmonies entraînantes du folklore montagnard s’enchaînèrent sous la houlette des accordéonistes qui se relayaient parfois le temps de vider une bière ou un café.

… l’alcool pas toujours. (le berger éméché contesta avec véhémence l’addition)

Le public était peu nombreux. En tout et pour tout quatre spectateurs : le berger de plus en plus avachi sur sa chaise au fil des bières qu’il éclusait, le patron et la serveuse écoutant en dilettante au gré de leurs allées et venues et moi. Je gratifiai chaque morceau de quelques applaudissements. Jamais je n’écouterais cette musique chez moi, mais en ce lieu je lui trouvai du charme et le talent de mettre un peu de vie. Les randonneurs attablés dehors n’étaient pas intéressés, ne venant même pas jeter un œil. Qu’à cela ne tienne, les musiciens ne semblaient jouer que pour eux-mêmes, pour le plaisir d’être ensemble et c’était déjà bien suffisant.

Je regagnai le dortoir pour attendre devant mon livre l’heure du dîner. Cinq randonneurs suisses allemands firent une entrée bruyante et m’accordèrent leur attention le temps d’un salut rapide. Après quoi, ils oublièrent ma présence.

Le repas fut particulier. Mes colocataires mangeaient à la table à coté de moi. Le patron, un homme circonspect, parlait un français aux accents alémaniques très prononcés. Des photos au mur retraçaient son itinéraire, celui d’un homme de la ville venu s’installer à la montagne pour élever des chèvres et faire des fromages. A cette activité s’était ajoutée ou avait précédé, (je n’ai pas compris l’ordre chronologique) le métier d’aubergiste. Le menu confectionné par sa compagne fut original et raffiné. Tout se révéla impeccable, mais dépourvu de cette chaleur ou de cette fantaisie qui donne à un gîte le pouvoir de se transformer en souvenir inaltérable.

Cette soirée sera la dernière de mon itinérance. Demain, j’aborderai la trente-sixième et ultime étape. (lire la suite)

Étape Refuge Alpe il Laghetto – Zwischbergen

V35 Alpe il Laghetto – Zwischbergen

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