Via Alpina 2010: Étape 34, d’Alpe Cheggio à Alpe il Laghetto

Lundi 2 août 2010

16h, devant le refuge d’Alpe Laghetto

L’eau est le patrimoine de tous. Ne pas polluer

Le hasard a le sens de la formule. Un vieil écriteau suintant qui flirte à la frontière des branches proclame “L’acqua e un patrimonio di tutti”, mais j’ai un peu l’impression que ce matin tout le monde m’a légué sa part. Dans ce paysage de mondes engloutis, flottant dans des vapeurs bleues comme sorti d’un film fantastique, l’eau est partout : du lac fumant que je longe au chemin dégorgeant, entrecoupé de flaques et de rigoles, jusqu’au lourd ciel gris de plomb pesant comme un dais funéraire accroché à mi-pente des versants, anéantissant les sommets perdus au-delà. Tout est immobile, comme figé par la couche de vernis de l’humidité. Pas le moindre souffle de vent. Le temps s’est installé dans un statu quo qui semble ne jamais devoir être rompu.

Et dire qu’il y a deux jours, j’aurais accueilli un soupçon de cette eau avec avidité !

J’avais entendu dire que la montée vers Andolla et Passo de Pontimia était belle…Je devrai me satisfaire de la rumeur …

 Une bonne partie de la journée tient en ce simple mot de quatre lettres: RIEN.

Il n’y a rien à voir : mon horizon se borne au cadran de mon altimètre, aux balises rouges et blanches sur le bord du chemin et aux quatre-vingt centimètres carrés de ma carte qui pallient les indications épisodiquement incertaines.

Un RIEN lapidaire qui fait croire à tord que l’étape était courte. Bien qu’elle ne fût pas excessivement longue, elle ne s’est pas pour autant faite en moins que rien.

RIEN… Un mot court qui résume ce qui me reste en mémoire de ces paysages traversés. Quand je dis que je n’ai rien vu, j’exagère un peu. Pour être tout à fait franche, je devrai écrire : en vérité, j’ai vu peu de choses, c’est-à-dire trois fois rien. Mais entendons nous bien et parlons la même langue. Car la formule en français n’a pas la même signification qu’en langue mathématique pour laquelle trois fois rien, c’est-à-dire trois fois zéro donnent zéro, mais pas zéro additionné d’un petit quelque chose comme veulent le laisser entendre les dictionnaires des expressions.

Paysage de film fantastique

Je dirais donc que les panoramas me sont apparus presque comme des messages subliminaux. Mais une journée de quasi cécité est une médaille à double visage. Sans visibilité, pas de souvenir. Mais en revanche, les quelques fenêtres de temps dégagé sont des flashes mémorables. Aussi les rares moments de cette étape marqués d’un évènement visuel significatif sont restés terriblement précis.

Il y eut la halte au refuge Andolla, superbe chalet refait à neuf qui doit jouir, mais ce n’est qu’une supposition, d’une vue splendide. S’arrêter dans un refuge chauffé quand on est mouillé, c’est s’infliger quand on le quitte, la punition de la chambre froide, car malgré l’allure forcée, il faut toujours près d’un quart d’heure pour se réchauffer de nouveau. On paie au prix fort ce moment de farniente douillet.

Je fis ensuite sans m’en apercevoir ma première incursion en Suisse et hélas notre première rencontre ne se déroula pas sous les meilleurs auspices.

Une balise rien que pour moi. Si, si,… c’est écrit KELLER

En milieu de  journée vers Alpe Pontimia, il y eut la rencontre avec les deux allemands qui tombèrent à point nommé, en même temps qu’une brève éclaircie, pour me confirmer que j’étais sur le bon chemin, ce dont je n’étais pas certaine. Peu de temps après, je tombai sur la ferme en restauration dont ils m’avaient parlé. Puis le rideau retomba.

Il se releva quand je fus sur le col dominant Alpe il Laghetto, pour m’offrir une vision fugitive du refuge comme on fait miroiter au candidat d’un jeu télévisé son cadeau pour le faire saliver.

Mais avant cela, il y eut même un moment très étrange. Passant à coté d’un petit lac, le brouillard était si dense que la surface de l’eau se fondait au ciel sans la moindre nuance. Ce que je prenais pour le bord d’une crête était en réalité la berge. De grosses pierres à distance du rivage, émergeant de l’eau, semblaient flotter dans le nuage comme des astéroïdes dans l’espace.

Cailloux dans l’eau ou astéroïdes spatiaux

J’avais hâte d’arriver. Je suis maintenant à quelques dizaines de mètres du refuge où un chien paisible dort en sentinelle sur le rebord d’une fenêtre. Il doit être près de seize heures. Je ne suis pas fatiguée, mais lasse de cette marche lancinante où chaque pas ressemble au précédent. Trempée et frigorifiée aussi. Ce n’est pas réellement le repos que je cherche mais la chaleur et le confort de vêtements secs. Le vent vient de se lever. Dans quelques minutes, je pousserai la porte et probablement la douceur de la pièce m’enveloppera et m’invitera à entrer.

 21h, comme un(e) coq (poule) en pâte

Les deux responsables du refuge qui assurent le gardiennage pour la semaine sont d’une gentillesse incroyable : je suis leur seule hôte et pour tout dire, ils sont aux petits soins pour moi. Sitôt arrivée, ils activent le feu jusqu’à le faire ronfler comme une locomotive. Ils poussent les tables et les bancs pour faire un peu de place aux habits à sécher.  Me suggèrent de pendre les chaussures au dessus du poêle comme des jambonneaux à fumer. M’indiquent sans tarder les douches et l’endroit où laver le linge. Et me conseillent même sur le choix du lit, celui près de la cheminée étant le meilleur pour avoir bien chaud pendant la nuit (et sur ce point, ils ne mentaient pas !).

Pendant que l’un s’active aux fourneaux, l’autre me fait la visite des lieux : sont passés en revue tous les dortoirs à la literie impeccable, les “locale iverno”, l’ancien trop petit et le nouveau de six places en cours de construction. Je ponctue toutes les étapes de “Wouah, bellissimo” admiratifs. Il me montre aussi la source d’“acqua potabile” comme si l’eau qui en jaillissait était miraculeuse, la “turbina” qui alimente en électricité tout le bâtiment et le lieu précis où le réseau pour le téléphone portable peut être capté. Et tout cela dans des dialogues minimalistes uniquement en italien.

On mange à trois.  Au menu, de délicieuses tranches d’aubergines grillées et assaisonnées d’huile d’olive (dont je me ressers sans un non-merci-de-convenance mais avec la culpabilité du gourmand qui ne peut résister), un steak grand comme la main et dur comme de la semelle, (mais bon, le cuisinier qui n’est pas le boucher se contente de puiser dans le congélateur), un morceau de fromage et de la glace.

Ils discutent tantôt entre eux, tantôt avec moi, mais au-delà des mots c’est l’ambiance qui se grave dans ma mémoire.

Après le repas, on sort, au vent, pour aller admirer le ciel tumultueux envahi de nuages bourgeonnants roses, saumon, gris et noirs. Au bout de la vallée le tonnerre gronde et le chien, à chaque roulement répond en écho, se lance dans sa direction comme s’il voulait repousser l’orage.

Me voyant intéressée par les livres disposés sur l’étagère, l’un des deux compères me confie comme une relique un gros recueil dans lequel je m’attends à trouver tous les clichés de beuverie des groupes de randonneurs qui se sont succédé.

Harmonie vespérale, prélude à l’orage

Mais au fil des pages de cet album photos, toute l’histoire du refuge se raconte depuis sa conception jusqu’à son âge adulte. Rien ne manque. On y voit dans les étapes chronologiques de la construction, les hommes, les techniques, les matériaux. Les temps forts, les moments de liesse qui s’échelonnent au fil des saisons. Une carte de voeux à l’effigie du refuge ponctue chaque année écoulée.

Certainement que cette construction n’a pas été sans problème, comme il en va ainsi de toutes les réalisations de cette envergure, mais on sent à travers les regards et dans tous les sourires de ces bénévoles prenant la pose ou figés dans leur tâche, qui venaient la truelle ou la perceuse à la main, la fierté de pouvoir  réaliser ce beau projet qui n’aurait pas pu se concrétiser sans un formidable élan de solidarité et un lien de camaraderie.

Ce refuge est beau et en plus il a une histoire et une vie.

A tous ceux qui emprunteront la Via Alpina, arrêtez-vous ici. Prenez au moins le temps d’un verre et demandez qu’on vous raconte l’histoire du “Rifugio d’Alpe il Laghetto” de la section du club alpin d’ Arsago. Vous aurez la preuve qu’ensemble on peut faire de grandes choses. (lire la suite)

Étape Antronapiana- Refuge Andolla

Étape Refuge Andolla – Alpe il Laghetto

V34 Alpe Cheggio – Alpe il Laghetto

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