Via Alpina 2010: Étape 33, de Madonna della Gurva à Alpe Cheggio

Dimanche 1er Août 2010

11h, au refuge de la Colma

Premier jour du mois d’août. Le mois de juillet intégralement dédié à la randonnée sans un jour entier de pause se conclut en un bilan dichotomique. A la fois long et court. Une inéquation entre les images lointaines de Larche et le temps de marche que ma mémoire écourte…

 Jusqu’à présent, j’ai toujours constaté que les week-ends amenaient un peu de monde sur les chemins et remplissaient les refuges. Force est de constater que la région du Mont Rose échappe à cette logique car hier et aujourd’hui, en dehors des villages, je n’ai pas vu plus de randonneurs que le reste de la semaine, c’est-à-dire deux en moyenne par jour.

Des allemands et des autrichiens. Je croise si peu de monde, que les quelques marcheurs qui me tirent de mon isolement m’étonnent  presque et il suffirait de peu pour que je leur dise “Mais que faites-vous là ? ” comme si leur présence était aussi incongrue que dans un désert. Et à bien y réfléchir, les déserts que j’ai vus, en Mauritanie ou en Jordanie étaient souvent bien plus fréquentés et les rencontres que l’on y faisait étaient toujours l’occasion de salutations et dialogues parfois interminables.

Quant aux français, ici, je n’en vois jamais et je dois vraiment réfléchir pour me rappeler ceux que j’ai vus pendant un mois de marche, sur un itinéraire pourtant si proche de la France. Faites une randonnée au Népal ou au Maroc, vous en trouverez cent fois plus !

Je suis assise au petit refuge de la Colma le temps d’un café. Il est sympathique et je me prends à regretter de ne pas avoir poussé jusque-là hier soir pour y passer la nuit. Décidément, depuis deux jours, mes choix d’hébergement n’ont pas été des plus pertinents. Il est beau, avec une vue surprenante. Des visiteurs sont attablés pour l’apéritif ; ce sont des chasseurs qui repartiront après ce moment agréable.

Le gérant  d’Alpe Cheggio, me dira ce soir que ce refuge ne travaille pas beaucoup, mal situé, à mi-étape entre Molini et Antonapiana. Dommage, c’est triste un refuge qui doit se contenter de servir des sandwiches et des bières.

Alpe Prei, après le refuge de la Colma

 22h, au refuge de Citta di Novara à Alpe Cheggio

Que dire de cette étape. Rien de spécial. C’était une répétition des dernières. Belle, sous un ciel splendide, avec une chaleur étouffante dès que l’on descendait assez bas.

Une répétition des douleurs aussi dans la pente “genoucide” pour rallier le fond de la vallée d’Antronapiana qui n’en finissait pas de plonger. Et toujours sous les arbres qui pataugeaient dans leurs feuilles jonchant le sol comme des squames formant une couche glissante. Chaque pas retenu était une souffrance renouvelée. Je dus m’arrêter fréquemment. Hier soir j’ai pu constater à quel point mes genoux étaient chauds et enflés comme atteints de rhumatisme articulaire. Cette descente n’a fait qu’aggraver le problème. J’ai toujours entendu dire que le Mont Rose était assez difficile et j’avais imaginé que c’était les montées qui devaient être éprouvantes. Mais en réalité ce sont les descentes qui sont redoutables. Mais je jouis d’une chance complice car le même mal en début de randonnée m’aurait probablement obligée à arrêter. A présent, il ne me reste que trois étapes dont la déclivité paraît plus douce que celle des jours derniers.

Et comme hier, une route rédemptrice me sauva de la torture, pour m’en offrir hélas une autre : le supplice du four solaire. Huit kilomètres de cuisson à température maximale. Ma motivation fondait, un besoin pressant d’ombre, de boisson fraîche et de glace balaya mes scrupules. La décision s’imposa, presque immédiatement, sans lutte intérieure. Mais encore fallait-il qu’une voiture passe, sur cette route abandonnée à la canicule !

Elle ne se fit guère attendre. Vague silhouette tremblotant dans les vapeurs de goudron cuit qui se profilait au loin. Elle se précisait, c’était un 4×4. J’eus conscience que si je levais le pouce et qu’elle s’arrêtait, je bafouais tous mes principes. Non seulement la voiture était l’outil de tricherie par excellence, l’antisèche du marcheur, mais de surcroît, celle-ci incarnait le summum du véhicule que je dénigre.

Je levai mollement le pouce, pensant que si elle continuait, l’honneur était sauf. Mais elle s’arrêta, mettant un terme à mes dernières réticences. Allez, au diable les états d’âme ! En avant pour huit kilomètres de confort, la planète fera l’effort de respirer tout petit peu de dioxyde de carbone, je lui en ai tant épargné depuis un mois !

 Et le conducteur était charmant. On discuta en franco-italien. J’entamai par le leitmotiv que je sers à tous mes auto-stoppés “ Strada asfalta, no buono per piedi ”.

  • Vous allez jusqu’où aujourd’hui ? me demanda-t-il
  • Alpe Cheggio, pourriez-vous me conduire à Antronapiana ?
  • Oui, je vais vous déposer au départ du sentier !

Sa prévenance tout d’un coup me priva de la glace et du grand verre de boisson fraîche qui me faisaient baver d’envie depuis un moment. D’un autre coté, je me dis qu’il m’épargnait des tergiversations pénibles inhérentes aux villes qui sont souvent très mal balisées.

En huit kilomètres, on ne dit pas grand-chose, surtout quand le vocabulaire commun se résume à quelques mots basiques. Et les échanges sont presque un rituel : d’où je viens ( question à double sens puisque elle concerne mon point départ matinal et le pays que j’habite ), où je vais après Alpe Cheggio. Il énumère les villes françaises qu’il connaît par ses vacances. Il me dit également être habitué à voir des randonneurs (cette portion étant commune à la Via Alpina et la GTA). Des hommes solitaires, il en voit souvent, mais les femmes se font rares.

Comme promis, on se quitte au départ du sentier où sa propriété est postée en sentinelle.

Attention, friche électrique

Il me reste encore une heure trente de montée. Sans cette chaleur étouffante, cette fin d’étape me serait plus agréable que les jours précédents qui se terminaient péniblement dans la douleur des descentes.

Alpe Chieggio est un village d’altitude épars à l’ambiance touristico-pastorale assez curieuse. Des mondes différents se côtoient. On y trouve deux refuges pour les randonneurs, un hôtel et des résidences secondaires pour les vacanciers, un bistrot pour les touristes, des fermes où l’on affine et vend des fromages et des troupeaux de vaches qui paissent dans les pâturages enserrés dans les boucles d’une route qui zigzague. Et si l’on continue la montée, elle mène à un grand barrage surplombant le village qui retient les eaux sombres du lac d’Alpe dei Cavalli.

Il y a plusieurs jours que j’enchaîne de longues étapes sans avoir réellement fait de pause et les deux heures gagnées sur mon programme de la journée étaient réellement les bienvenues. Au refuge de Citta di Novara, je pris le temps d’une sieste, mais comme toujours, ce doit être maladif, sitôt la fatigue immédiate volatilisée, il me fallut bouger. J’allai à la découverte du village, me laissant  au passage embobiner par un marchand de fromages qui arriva à me fourguer un morceau bien trop gros et je prolongeai même jusqu’au lac avant de redescendre sous les premières gouttes de pluie.

Tous les randonneurs encore attardés à la terrasse rejoignirent les uns après les autres leur voiture abandonnant sur les tables verres et assiettes vides. La brigade en cuisine rendit son tablier, rassembla quelques restes comme appoint au salaire de la journée et s’éclipsa joyeusement, me confiant au gardien : ce soir une fois de plus, je suis la seule cliente.

Le gérant sympathique est un cuisinier hors pair : il me servit le meilleur minestrone que j’aie jamais mangé de toute ma randonnée. En revanche, il me contenta beaucoup moins quand, les yeux rivés sur le bulletin météo d’internet, il m’annonça un temps déplorable pour le lendemain, rompant avec une semaine de soleil omniprésent à peine rafraîchie de petites ondées vespérales et nocturnes. (lire la suite)

Étape Madonna della Gurva – Antronapiana

Étape Antronapiana- Refuge Andolla

V33 Madonna della Gurva – Alpe Cheggio

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