Via Alpina 2010: Étape 32, de Campello Monti à Madonna della Gurva

Samedi 31 juillet 2010

7h30, comment les circonstances vous font verser dans la malhonnêteté

Les allemands occupent la chambre d’à coté, qu’ils ont fermée et que je dois traverser pour me rendre à la salle de bain ou aux W.C. J’ai l’impression de violer leur domicile et je me demande si je ne vais pas les déranger dans leurs galipettes en traversant leur nid d’amour pour aller faire ma toilette.

Je leur propose d’aller ensemble prendre le petit-déjeuner au restaurant, mais ils se contentent comme des rats de grignoter quelques aliments secs.

Je ne manque jamais depuis que je suis arrivée hier, au cours de mes allées et venues entre le restaurant et le gîte, de lancer des œillades en direction de la “casa fiori”, mais elle est invariablement fermée. Au restaurant, au moment de régler la facture de mes agapes, je demande à l’aubergiste où je pourrai m’acquitter du prix de ma nuitée. Une réponse évasive qui ne m’avance gère et me laisse pour le moins perplexe. Il refuse de se charger de la somme. Dans un si petit village, on ne peut pourtant pas ignorer qui est le responsable du gîte et où on peut le trouver ; il ne s’est quand même pas volatilisé et s’il n’habite pas sur place, il doit bien y avoir un moyen de régler sa dette sans pour autant laisser l’argent sur le buffet d’un dortoir ouvert à tous les vents ! Cette rétention d’informations me laisse entrevoir des guerres intestines qui se confirment quand j’évoque d’un air un peu excédé mon intention de partir sans payer, solution à laquelle il semble donner sa bénédiction.

En repassant au refuge pour prendre mon sac prêt pour l’étape, les deux allemands m’attendent. Je leur demande comment ils ont payé et me répondent qu’il faut remonter le chemin jusqu’à la première ferme. Je n’ai pas envie de refaire ce que j’ai descendu hier, même si ce n’est pas loin. Qu’il est facile d’ouvrir un gîte, faire de temps à autre le ménage, laisser les randonneurs s’installer sans même se déranger et regarder tomber dans son escarcelle douze ou quinze euros pour un lit inconfortable, une douche froide avec un scorpion et de surcroît des troupeaux de moutons broutant le plancher.

Percevant mon désaccord et ma façon expéditive d’envisager le règlement du problème, les allemands à la droiture germanique légendaire insistent pour m’éviter de me rendre coupable du délit de grivèlerie. Ils m’énervent ces teutons gnangnans, de quoi se mêlent-ils ? Pour couper court à leur propos teintés de moralité et sauver l’honneur vacillant de probité hexagonale, je les rassure : “Oui, oui, je remonterai payer”.

Mais ils ne m’ont pas attendu pour me rappeler à mes obligations. Leur carte déployée sur le meuble, ils veulent de moi que je leur donne toutes les indications qui figurent sur la mienne.

Sitôt renseignés, ils se mettent en route. Moi aussi, les laissant prendre un peu d’avance, avec un bagage alourdi du poids de ma mauvaise conscience et allégé d’un oubli…

8h10, comment le hasard et l’amateurisme vous ramènent à la probité

A la lisière de Campello Monti, un homme fait paître ses chèvres. Que ce spectacle est beau dans ce petit matin ensoleillé. Une image sortie tout droit des aventures de Heidi1. Si j’avais l’esprit tranquille je m’attarderais, je prendrais quelques photos d’un lumineux contre-jour, mais un vent coupable me pousse à mettre les voiles. L’homme a l’oeil et sait reconnaître un randonneur. Il me hèle et, laissant ses bêtes, s’approche de moi. Pas besoin de savoir l’italien pour comprendre qu’il me demande si j’ai passé la nuit au Posto Tappa !

Interceptée dans ma fuite. Et le pire, ce n’est pas les quelques euros que je m’apprête à lui donner mais la réputation de malhonnête qui s’affiche sur ma figure.

Et là je n’ai pas assuré, je dois l’avouer. Parce que mon dérisoire contingent de mots italiens ne me permet pas de me justifier et parce que je ne suis pas une professionnelle de l’arnaque. J’aurais dû répondre :

“Non, je suis arrivée par hélicoptère ce matin, vous ne l’avez pas entendu ?”, ou, “J’ai passé une nuit de prières à l’église”, ou encore “Mais voyons, j’habite le village depuis vingt cinq ans, c’est bizarre que nous ne nous connaissions pas, non ! ”. Au lieu de quoi, je lui sors un “Si” repentant avant de m’empêtrer dans des explications indignées et entrecoupées de “euh” pour dire, à juste titre que j’ai cherché à plusieurs reprises à voir s’il y avait quelqu’un à la “casa fiori” et que le restaurateur a refusé de prendre en charge le paiement. Il rétorque que les informations étaient affichées sur la porte. Certes, mais pas en français. Un texte à moitié effacé par les intempéries en allemand et en anglais. Bourré de fautes si grossières qu’elles me sautaient aux yeux et rendaient le message incompréhensible. Je ne m’attarde pas à évoquer ce que j’appelle l’argent facile, car nos échanges restent néanmoins cordiaux: il tient à récupérer son dû sans animosité. Je paie et sur un salut réciproque, je poursuis mon chemin.

10h, la gourde n’est pas celle qu’on croit.

Belle montée de sept cent cinquante mètres entre mon interpellation et le Colle d’ell Usciolo. Sous un soleil résolu. Allié à l’effort, il m’assoiffe et après une bonne heure d’ascension, je mets la main à la poche, cette fois pour y saisir ma bouteille. Mince, … en réalité j’ai dit merde, mais par égard pour Bill et Christine qui risquent de me lire, je tempère un peu. Mince donc, elle n’est plus là ! Je ne vois pas où j’aurais pu la perdre. Je ne me suis pas baissée, je n’ai pas fait d’acrobaties, comment aurait-elle pu sortir de la poche? Il n’y a qu’une explication : elle est restée au gîte. Et je me vois, la remplissant et la posant sur le rebord du lavabo. La suite, c’est le néant. Elle doit donc attendre, là où mon geste s’est arrêté. Je ne veux pas redescendre. Il faut se débrouiller, après tout, les contreforts du Mont Rose ne sont pas le désert de Gobi.

J’ausculte ma carte pour repérer les filets bleus et les hameaux qui sont implantés près d’une source. Il faudra se contenter de l’eau recueillie au creux des mains et boire chaque fois au-delà du besoin.

Mais, les petites saignées de la montagne qui abreuvaient mon espoir sont à sec. Elles canalisent probablement l’eau de fonte, mais les sommets dénudés par la chaleur estivale sont exsangues.

Alpe Cunetta di sopra. Deux masures en ruine, entourées de friches et de gravats. Je tourne, fouille le terrain vague à la recherche du plus petit filet d’eau. Mais pas la moindre goutte. J’ai une soif terrible. Et aucune solution pour l’étancher. Et dire qu’il y eut des jours où je croisais tant d’eau que j’en avais en permanence les pieds trempés !

Il n’y a rien à espérer d’ici le col. Après, l’autre versant me fournira peut-être de quoi me désaltérer. Je vois sur ma carte un torrent qui longe le chemin. Mais après le col, c’est la déception, le torrent espéré n’est qu’une cicatrice desséchée. Je n’ai à mes pieds qu’un lac à vingt minutes de là.

 

De l’eau, pitié de l’eau !

Je le côtoie sur toute sa longueur. Il est terriblement tentant. Mais c’est de l’eau stagnante, bouillon de culture et agent de contage possible qui ne se régénère pas d’une eau vive purificatrice. Les déboires intestinaux, je connais et je sais qu’ils peuvent anéantir n’importe quel avenir nomade. Mes souvenirs à ce sujet ne sont pas si lointains. Mais la soif est un conseiller qui tient des propos orientés. Qui minimise les conséquences en soulignant que nous ne sommes pas dans un pays tropical où il faut redouter les parasites excessivement pathogènes. Ici, au pire s’il devait y avoir des problèmes, ils ne seraient pas gravissimes.

N’y tenant plus, avant de dépasser l’extrémité du lac, je m’agenouille pour récolter le strict minimum qui me permettra de tenir jusqu’à un bivacco situé à quarante cinq minutes de là.

12h, au bivacco d’Alpe de Pian Lago : éboueuse ou éboueure ?

Le tuyau qui se hisse comme un serpent sur le bord de l’abreuvoir du refuge, crachant une eau claire, m’appelle avant toute chose. Je me désaltère sans compter au milieu des mulets, seuls gardiens de la montagne qui m’observent avec étonnement. Adossée au mur du bâtiment, une poubelle regorge de détritus. J’y vois une petite bouteille en plastique. Après un rinçage maniaque, je l’adopte : c’est du donnant-donnant, elle fera une bonne action pour moi, en retour j’en ferai une pour la montagne.

Je croiserai un second bivacco à Alpe Pirrozini, plus de deux heures et demi après, absolument superbe, récemment rénové et équipé, encerclé de bergeries en ruine, promontoires providentiels pour des chèvres intriguées qui m’observent en jetant à la cantonade quelques bêlements de bienvenue ou de mise en garde.

 

Poste d’observation

16h, la lutte finale

Si la plupart des marcheurs regardent avec quelque appréhension les montées, l’entraînement aidant, ce ne sont plus elles qui inquiètent quand elles sont fortes mais les descentes car en règle générale ce sont toujours elles qui laissent des séquelles et particulièrement aux genoux.

Depuis quelques jours les douleurs se sont accentuées. Silencieuses à la montée, de plus en plus insupportables dans les pentes raides. A la pause, elles disparaissent, mais reprennent de plus belle aussitôt que la marche reprend.

Quand on lit trop vite une carte, on la lit mal. Après Alpe Pirrozini, mille cent mètres de dénivelée en descente pour trois heures de marche ce qui représentait une pente plutôt douce. Mais en y regardant de plus près, le sentier cheminait longtemps en balcon, remontant même de ci de là pour terminer par une chute vertigineuse.

La fin de l’étape est un calvaire : je suis agrippée à mes bâtons sur un chemin étouffant sous une couche de feuilles sèches tombées à l’automne passé, qui ne s’embarrasse pas de détours. Par endroit, il se jette littéralement dans le fond de la vallée, ce fond qui semble descendre en même temps que moi. Je rage, j’ai si mal que j’en ai les larmes aux yeux. Et cette souffrance m’oblige à m’arrêter de plus en plus fréquemment. Malgré ma vigilance je glisse à plusieurs reprises sur ce tapis mouvant. Quand j’aborde enfin une des ces routes goudronnées, que d’habitude j’aime si peu, je la remercierai de mettre fin à mon supplice.

Le soir dans le petit hôtel du bord de route de Madonna della Gurva à Molini, au moment de m’endormir, je devrai me bourrer d’aspirine pour que le mal me laisse un peu de répit. (lire la suite)

Étape Campello Monti – Madonna della Gurva

V32 Campello Monti – Madonna della Gurva

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