Via Alpina 2010: Étape 31, du refuge Boffalora à Campello Monti

Vendredi 30 juillet

7h30, départ pour une longue journée

Col d'Egua
Col d’Egua

Le programme est chargé aujourd’hui avec ses dix heures de marche, le passage de trois cols (de catégorie modeste) et une dénivelée cumulée positive de mille quatre cents mètres. L’orage d’hier a fait le ménage : le ciel est bleu et la luminosité parfaite. Un panorama sauvage de vraie montagne. Tous les espoirs sont permis et je peux même m’autoriser quelques petites dérivations avec lesquelles j’ai pris l’habitude de composer à présent car depuis le début de ma randonnée, je ne crois pas avoir vécu plus de trois jours totalement exempts de faffings.

 17h, à Alpe Pianello

Je suis assise dans l’herbe, à me reposer d’une longue étape, dans la douceur d’un après-midi avancé. Perdus sur ces hauteurs, une poignée de fermes d’estive et un refuge fermé. Je dois encore monter probablement une vingtaine de minutes pour atteindre le col marqué d’une croix que je vois d’ici, avant de plonger sur Campello Monti. Tout s’est déroulé aujourd’hui comme je l’avais prévu. Ou presque.

Après le col de Baranca

Mon regard vagabonde, frôle les sommets. Tout est calme. Rassurant. Apaisant. Au loin une femme, d’un certain âge est assise sur une pierre. Elle me paraît folle à vouloir discuter avec le vent. Ou peut-être avec son chien que je ne vois pas mais dont j’entends les aboiements joyeux. Surgit comme un lutin de derrière des rochers, un petit gamin, vêtu d’un coupe-vent bleu clair et chaussé de bottes de caoutchouc, le chien sur les talons. Le petit cherche, furette, collecte comme tous les enfants du monde cailloux, fleurs et bâtons, lançant à celle qui doit être sa grand-mère des questions, lui assénant des réponses, la gratifiant de rires. Je me prends à les envier. J’aurais tant aimé être ce gamin et venir chercher la liberté, l’éblouissement chez une grand-mère vivant à la porte du paradis. J’aimerais être cette grand-mère éloignée du tumulte des villes qui ferait découvrir à ses petits-enfants ce que personne ne pourra jamais leur apprendre.

Je n’ai pas été ce gamin, je ne serai probablement pas davantage cette grand-mère-là.

Santa Maria de Fobello

Le bambin est intrigué par ma présence ; le chien aussi. Ils s’approchent, suivis de la femme. Il reste à distance, intimidé et l’est encore plus lorsque je lui adresse un bonjour avec un accent qui doit lui paraître bien curieux. Le morceau de chocolat que je lui propose ne demande aucune parole et le chien lui aussi, au moment de la distribution semble comprendre mon langage. Dans tous les pays, les mères et les grand-mères ont le même réflexe de vouloir extirper un merci alors que la mimique de contentement voulait en dire beaucoup plus.

Après quelques échanges, je les regarde s’éloigner avant qu’à mon tour je me remette en route pour terminer ce qui me reste de montée.

18h 20 : A la terrasse du bistrot de Campello Monti

 

Rencontre à Santa Maria

Faire comprendre que je cherchais le posto tappa n’a pas été une mince affaire. Je n’avais aucune indication de l’endroit où il se terrait, alors le plus logique était de me rendre à l’auberge, centre névralgique de tous les villages. On me fit comprendre qu’ici on servait à manger et que l’on ne s’occupait pas de la gestion du gîte. La responsable descend au village en général vers dix huit heures trente. Là-bas, me dit l’aubergiste, en accompagnant d’un geste du bras les propos où j’identifie les mots « Casa » et « fiori » qui décrivent selon toute vraisemblance la petite maison fleurie qui descend le long de la rue à une centaine de mètres d’ici. Il n’y a donc rien à faire, sinon à attendre et comme chaque fois en pareille circonstance, toutes les pensées et les réflexions les plus disparates et les plus farfelues  affluent…

Pour tuer le temps,  devant un panaché frais et pétillant, je me livre crayon en main à l’…

« Étude scientifique d’une étape de grande randonnée traitée à la manière des instituts de sondage sur demande des grands groupes de presse. »

Qui n’a pas déjà remarqué que notre vie est passée au peigne fin par les statisticiens dont le résultat des calculs alimente les hebdomadaires dits d’opinion dans les périodes de vide événementiel. Ainsi voit-on  paraître chaque année le classement des hôpitaux, des lycées, des universités, des vins, des villes où il fait bon vivre, sans parler des articles de consommation qu’il est indispensable de posséder. La recette est simple : on répertorie toute une série de variables qui prennent chacune une valeur relative, on les additionne pour obtenir un résultat chiffré entre zéro et vingt ou zéro et cent. Voilà comment on arrive à remplir la moitié d’un journal avec des tableaux dont tout le monde se fiche comme de sa première liquette, sinon, pourquoi ne nous retrouverions pas tous à habiter les mêmes villes paradisiaques, fréquenter les mêmes lycées et universités émérites, se faire soigner dans les mêmes hôpitaux performants et acheter les mêmes télés… euh, pardon…home cinéma ou appareils photo numériques !

Eh bien, partant de ce principe, pourquoi ne pas passer au crible les différents moments de la randonnée. Les paramètres sont simples à établir et classés par catégories qui seraient environnementales (tels que la météo, le balisage, la difficulté technique, le panorama, le type de chemin, la température) et inhérents au marcheur comme l’état de fatigue et la vigilance. Chaque critère serait apprécié par une évaluation chiffrée.

Certains sont essentiels et priment sur ceux qui ont une importance mineure. Ils sont donc affectés d’un coefficient supérieur ou même négatif pour que leur impact sur le résultat final tienne compte de leur prépondérance : par exemple, le balisage est fondamental.

Cotation en vigueur dans les statistiques d’évaluation des randonnées pédestres

–         Météo:

  • Brouillard intense ou pluie drue = -5
  • Brouillard moyen ou pluie fine ou/et épisodique  = -2
  • Temps gris = 0
  • Ciel voilé = 3
  • Beau temps = 4

–         Balisage:

  • Absent ou incompréhensible = -5
  • Peu visible = 0
  • Intermittent = 2
  • Évident= 5

–         Difficulté technique:

  • Chemin escarpé et dangereux = -5
  • Vertigineux mais relativement sécurisé = 0
  • Étroit et requérant l’attention = 1
  • Sans danger = 5

–         Panorama:

  • Affreux = -2
  • Sans intérêt = 0
  • Plaisant = 2
  • Superbe = 3

–         Type de chemin:

  • Route goudronnée = 0
  • Piste = 1
  • Sentier large = 2
  • Petit lacet fantaisiste = 3

–         Température et climat

  • Caniculaire = 0
  • Très froid ou chaud = 1
  • Tiède = 2
  • Agréablement frais = 3

–         Etat de fatigue:

  • Crevé = 0
  • Petite forme = 1
  • Grande forme = 2

–         Vigilance/Distraction

  • Etourderie ou incapacité à observer = 0
  • Attention peu soutenue = 1;
  • Attention satisfaisante= 2
  • A l’affut de toutes les informations = 3

Muni de tous ces indicateurs, on peut établir une grille permettant des évaluations globales qui, selon la manière de lire le tableau, montrera l’évolution d’un paramètre au fil de l’étape (lecture verticale) ou d’un tronçon vu dans sa globalité (lecture horizontale).

Passons maintenant à l’application pratique : et quoi de plus simple que de faire un tableau, à l’instar des périodiques qui présentent ce genre de travail, couvrant des pages et des pages de grilles multicolores peuplées de chiffres minuscules que personne ne  prend la peine de lire.

 Toute valeur chiffrée se situant sur une échelle doit être interprétée :

La lecture verticale nous indique que le temps a été constamment beau, le balisage très inconstant et parfois même nettement perfectible, la difficulté accessible, les panoramas de beaux à superbes et les chemins d’intérêt variable selon les endroits. Quant à la vigilance et la forme, je n’ai pas à me plaindre. J’ai fait ça et là quelques fausses routes qui m’ont poussée momentanément dans de petites colères que la vue d’une balise suffisait à estomper.

En lecture horizontale, la palme est décernée aux deux premières parties ex aequo. La lanterne rouge revient au tronçon central qui cumule la route goudronnée, l’absence de marquage clair et une chaleur étouffante.

Et dire que le cerveau en deux secondes est arrivé à la même conclusion que ce petit calcul qui a meublé une bonne demi-heure d’attente. Il n’y a pas à dire, nos neurones dépassent encore malgré leur fonctionnement qui semble aléatoire et intuitif n’importe quelle calculatrice sophistiquée.

Campello Monti

19h 10 : Ignorée et gelée.

Il devient impératif de me manifester, car je crois que l’on m’a oubliée et je commence à me geler sérieusement. J’ai envie de me laver, de me changer et d’aller ensuite prendre un repas consistant. Si je ne fais pas montre d’agacement, tous ces gens qui papotent en faisant semblant de ne pas me voir finiront par me fermer la porte au nez sans s’inquiéter que je passe la nuit dehors.

Je retourne à l’assaut et la restauratrice m’explique qu’il faut encore attendre car la maison fleurie n’est pas ouverte. Je lui montre mon mécontentement en lui faisant comprendre que je suis fatiguée, que j’ai froid et que je voudrais me laver. Elle  lance au hasard quelques questions à la cantonade et avant qu’elle ne s’éclipse, je reviens à la charge pour demander où se trouve précisément ce gîte. Peut-être est-il ouvert, après tout. Le cas s’est déjà produit. Elle hèle alors devant mon insistance un gamin à qui elle demande de me conduire où je veux aller. Quelques ruelles, deux, trois virages et nous voilà arrivés à l’entrée du posto tappa grand ouvert. Deux randonneurs se prélassent sur des chaises en discutant. Je fulmine intérieurement d’avoir dû attendre si longtemps alors qu’il suffisait de m’indiquer le chemin.

Quelques mots rapides de présentation : mes colocataires sont allemands et commencent une partie de la GTA, je vous laisse deviner la suite … en sens inverse.

En deux temps trois mouvements, je suis en tenue d’Eve pour aller prendre ma douche ! Quelle horreur, elle est occupée. Par un scorpion énorme, bien noir, qui me semble terriblement mortel.

Euh, non finalement pas si énorme. Peut-être même en y regardant à deux fois, plutôt petit.

Et probablement pas excessivement mortel… Mais quand même, il fait son effet.

La peur me rend cruelle. D’un jet de douche fourni, je l’envoie faire un petit voyage sans retour dans les canalisations et pour éviter qu’il ne me fasse la surprise de ressortir, je ne coupe pas le débit tant que je suis dans la cabine.

Sans tarder, je repars à l’auberge devançant quelque peu les deux allemands. Je suis installée à une table et eux à une autre mais ils m’invitent à les rejoindre. Je ne suis pas longue à comprendre qu’ils sont intéressés par les renseignements que je peux leur fournir sur mon étape de la journée. Ils déploient en attente de nos commandes une carte ancestrale (empruntée à un ami, me précisent-ils) où je discerne péniblement le parcours à moitié effacé et gommé aux pliures.  Aucun numéro de sentier n’y figure alors que depuis quelques années ces renseignements apparaissent sur le papier et le terrain. Ils me semblent préoccupés dès que j’évoque les approximations de l’itinéraire entre Belvédère et Santa Maria de Fobello. Je finis par leur faire comprendre qu’ils pourront prendre la route à cet endroit-là s’ils ne trouvent pas les balises. Je regrette d’avoir exprimé ces difficultés, sachant par expérience que seuls les problèmes précis accompagnés de leur réponse sont utiles. Les impressions floues, les mises en garde évasives ne font que nourrir l’inquiétude sans apporter de solutions.

Ils sont du genre écolo-radin qui chipotent sur tout ce qu’ils avalent comme si c’était du poison. Dans ma jeunesse j’aurais dit « gangnan ou gnogno ». Un thé et une soupe pour deux : chacun prélève la moitié et passe le reste à son binôme. C’est de la randonnée à l’économie. Chiche, calculée.

Moi, sans état d’âme, je me goinfre d’une énorme pizza roborative, me coûtant trois fois plus que leur deux breuvages clairs, pizza qui sans aucun doute doit être bourrée d’acides gras saturés, de colorants chimiques, d’additifs frauduleux et de tomates OGM. … Mais quel régal ! (lire la suite)

Étapes Carcoforo – Santa M. de Fobello et Santa M. de Fobello – Campello Monti

V31 Boffalora – Campello Monti

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