Via Alpina 2010: Étape 30, de Rima au refuge Boffalora

Jeudi 29 juillet

 10h, feedback

Un mois exactement que j’ai quitté la maison. La perception de ce voyage n’est plus la même qu’à mon départ et le défi que je m’étais fixé m’apparaît relativement modeste à présent.

Les chemins de randonnée sont comme ceux de la sagesse dont Sénèque disait qu’ils « semblent abrupts et sans accès à notre regard trompé par l’éloignement, mais ensuite lorsque l’on s’en approche ces mêmes choses qui, par une erreur de vision faisaient bloc, s’ouvrent peu à peu ; alors tandis qu’à distance il semblait y avoir des pentes rapides, le faîte est doucement atteint »1.

Avant chaque randonnée, les difficultés pressenties sont différentes et le challenge toujours renouvelé. Pour ma première itinérance solitaire, la traversée de la France par le GR5 et ses variantes de Wissembourg à Menton, elles m’avaient paru énormes, amplifiées par ce saut dans l’inconnu. Je doutais de pouvoir me débrouiller seule et faire face aux dangers démesurés que j’imaginais. J’étais si peu sûre d’arriver au bout du chemin que j’avais tronçonné mon projet, me convaincant que si je n’en faisais qu’une partie ce serait déjà une victoire. Que d’émotion ressentie au dessus du Mont Bego surplombant la vallée des Merveilles, quand je vis la mer, terme de ma traversée. De toutes mes transhumances, c’est ici, à l’endroit où mon but de rallier la méditerranée se matérialisait sous mes yeux, que le merveilleux sentiment d’assouvissement total d’un rêve qui m’ouvrait la porte à toutes les audaces fut le plus fort.

Le début de ma traversée des Pyrénées était empreint non pas de la certitude que j’arriverais au bout, car tous les marcheurs savent qu’un incident même mineur peut faire avorter un projet, mais d’une confiance mesurée en mes capacités de mener à bien cette aventure. Mes doutes venaient, comme c’est souvent le cas, des rumeurs qui laissaient entendre que ce sentier était plus exigeant que le GR5. Mon pari était donc de vaincre ses supposées embûches. En définitive, ces Pyrénées me parurent nettement moins ardues que les Alpes en raison de mon passif de plus de deux mille kilomètres pédestres en solo.  Et arrivée au sommet du Canigou, à quelques encablures de la mer, je ne ressentis pas cette félicité que j’avais éprouvée sur le Mont Bego, certainement parce que dès les premiers kilomètres, je savais ce défi à ma portée.

Mes craintes relatives concernant cette voie bleue de la Via Alpina résidaient dans le fait qu’elle était dans un pays étranger dont je ne connaissais à priori ni la qualité du balisage, ni la langue. Mais c’est précisément ces perspectives de devoir me dépasser et dépasser la complexité d’un itinéraire qui ont pimenté mon projet et attisé mon enthousiasme. Comme l’a dit Corneille: « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».

Saucisson en herbe

Toutes ces difficultés annoncées ou envisagées avant mon départ me semblèrent au moment de les affronter un peu moins redoutables que l’idée que je m’en faisais et sont à postériori des péripéties, des épisodes mémorables riches d’enseignements et des conquêtes supplémentaires.

14h, à Carcoforo

Les chemins sont pour moi, les villages sont pour tous les autres. Personne entre Rima et Carcoforo à part un paysan renfrogné chargeant sa mule et un cochon curieux qui est venu me renifler dans la montée du col de Termo.

Montée au col de Termo

Attablée dans la salle d’une gargote vide de Carcoforo, un énorme sandwich tenant lieu de repas, composé de beaucoup, beaucoup de pain noyant une tranche de jambon fine comme du papier à cigarette , je me livre à des calculs pour connaître mes chances d’arriver dans des délais raisonnables là où j’ai prévu d’aller, à savoir le refuge Baranca. A vrai dire, elles sont tout aussi minces que le prociutto de mon panino. Surtout que depuis une demi-heure, le ciel se couvre et ne présage rien de bon.

La bourgade est agréable ; maisons aux toits et murs de pierre grise qui me ramènent aux authentiques villages italiens alors que l’on est plus que jamais au cœur du pays Walser. Tiraillée entre l’envie de monter au moins jusqu’au refuge Baffalora avec comme corollaire la perspective d’essuyer l’orage qui se prépare. Ou chercher à me loger ici.

Mais rester à Carcoforo pour la nuit, m’interdit d’envisager de rallier demain Campello Monti, puisque la distance en temps de marche totalise près de dix heures trente sans les pauses d’après les informations du site de la Via Alpina . Et Dieu sait que le décompte est fait sans excès !

Carcoforo vu d’en haut

En revanche, monter au refuge Boffalora, m’avancera d’une heure et quart, ce qui fera de l’étape à suivre un projet réalisable.

Je prends le risque de me faire saucer, me lançant sans tarder dans une course contre la montre. Qui de moi ou de la pluie gagnera ? Les paris sont lancés.

15h10, arrivée au refuge Boffalora.

 La lutte fut serrée, mais j’ai dû m’incliner. Mais si elle a triomphé, ce fut sans panache, déployant traitreusement des renforts effrayants qui activèrent ma fuite. L’orage dans mon dos, même s’il n’était pas violent, avançait plus vite que moi. Jamais je n’ai fait une ascension aussi rapide. Je visai dans un premier temps une minuscule écurie au milieu d’une prairie, où se réfugièrent une dizaine de mulets apeurés. Je n’avais pas envie de m’y éterniser, pensant que le gros des hostilités était à venir. Le refuge avait surgi miraculeusement du versant au dessus et j’évaluais à trente minutes le temps qu’il me faudrait encore pour y parvenir. Avec de la chance, j’arriverais sans avoir livré bataille. A raison d’un éclair toutes les trois ou quatre minutes, les risques ne me paraissaient pas encore démesurés. Après chacun d’eux, j’activais le pas, profitant du répit, en me disant “Ce n’était pas pour cette fois !”

La trouille donnant des ailes, je mis un peu moins de vingt minutes pour parvenir à la terrasse du refuge. Défaite, trempée peut-être mais ayant atteint mon but.

Poussant la porte d’entrée, je pénètre dans une pièce où quatre randonneurs dispersés sont installés autour des tables à siroter un café ou une bière. Ils se retournent tous, me regardant avec un sourire comme pour me dire “Il était temps !”. Je me débarrasse de mes affaires mouillées, annonce à l’un des gérants qui lit tranquillement son journal dans le fond de la salle que je resterai là pour la nuit.

Je m’attable à mon tour. Comme il faut tuer le temps en attendant que le grain passe, les discussions s’engagent. Et tournent comme toujours autour des chemins qu’on emprunte. Ils sont tous germanophones et font une partie de la GTA en sens inverse, comme il se doit. Ce soir ils s’arrêteront à Carcoforo.

Je mesure la longueur du chemin que j’ai derrière moi à l’étonnement de mes interlocuteurs. Il y a trois semaines, les seules questions tournaient autour de ma solitude et des dangers éventuels, mais le projet en lui-même ne suscitait qu’un intérêt modéré, probablement parce qu’il n’était encore qu’une vague possibilité. S’y ajoutent maintenant celles concernant la longueur du périple qui, au vu des kilomètres accumulés, devient à présent pour eux une réalité crédible et un morceau de bravoure.

La pluie cesse, l’orage s’éloigne. Les nuages noirs se bousculent au Col d’Egua, décapitant tous les sommets limitrophes. Les randonneurs se remettent en route descendant le chemin ramolli de pluie dans cette luminosité si particulière qui suit les tourmentes du ciel.

Nous sommes et resteront à trois pour la soirée : les deux responsables du refuge et moi, l’unique cliente.

17h, douceur de vivre

Je suis allée m’installer dans l’immense dortoir. Sous le feu d’un soleil qui reprend ses droits sitôt les derniers nuages évacués, le toit de tôle qui se dilate retentit de détonations semblant se répondre des quatre coins du bâtiment.

Refuge Boffalora

La toilette et la corvée de lessive expédiées, j’ai tout le temps de profiter du reste de l’après-midi qui s’ouvre devant moi. Les responsables, deux taiseux absorbés par des tâches à la cuisine et dans les dépendances n’ont guère de temps à me consacrer. En vue de sa période de gardiennage en continu qui démarre aujourd’hui, ils tentent de ressusciter le refuge après sa longue hibernation entrecoupée au mois de juillet, de brèves ouvertures hebdomadaires. Il faut réparer, ranger, nettoyer.

Je suis seule dans la salle commune, jouissant silencieusement de cet espace reposant. Une solitude si différente, tellement plus agréable de celle que l’on vit au milieu de groupes distants et aveugles qui vous imposent leur bruit et conciliabules impénétrables et pour lesquels vous êtes transparent.

Tout concourt à convertir mon besoin de me poser un peu en un moment d’oisiveté exquise : un panorama enchanteur, le come-back remarqué d’un soleil caressant dans un ciel évacuant ses derniers états d’âme, l’ambiance toute italienne assurée par un petit poste transistor qui distille en sourdine des romances suaves ponctuées de pages de publicité et de propos enjoués d’un animateur radio convaincu, la petite bibliothèque recelant entre autre quelques atlas de la faune et de la flore locales.

Je sors faire quelques photos, rêvasse sur la terrasse, rejointe épisodiquement par un des responsables qui en vain cherche à la jumelle des chamois ou des bouquetins. Je retourne dans la salle pour lire un peu et revenir à mon journal de randonnée. Mes notes pour la journée sont bien pauvres, l’étape n’ayant pas été marquée d’évènements notables si ce n’est que cet orage qui m’a forcée à m’arrêter ici.

19h, cena, sans lever le petit doigt

Les gérants me proposent de manger avec eux, ce qui n’est nullement une obligation, mais une pratique qui tend à faire jurisprudence dès lors qu’il n’y a qu’un ou deux randonneurs. Je ne peux que m’enthousiasmer par un  “Si, si, bene, no mangare solo ! ”

Avec le recul, je me demande bien comment nous avons pu un peu dialoguer, puisqu’ils ne parlaient aucune autre langue que l’italien, mais pour autant le repas n’a pas été silencieux.

Ils ont été aux petits soins pour moi, me chouchoutant comme une princesse, ce qui me procurait des pensées divertissantes trouvant la situation comiquement incongrue, qu’une femme se fasse servir sans lever le petit doigt dans un pays où les hommes ne sont traditionnellement pas aux fourneaux.

M’étonnant de trouver à cette altitude de l’électricité qu’apparemment on ne se soucie pas de dilapider, ils m’expliquent que le bâtiment est alimenté par une turbine actionnée par le torrent en contrebas. Le luxe ne s’arrête pas là : il y a aussi de l’eau chaude et un téléphone à l’usage des randonneurs, ce qui n’est pas chose courante dans les refuges isolés.

Diantus superbus

A la fin du repas, ils me demandent de remplir le registre du refuge. Je pensais que ce genre de document n’était guère plus qu’un livre d’or et qu’il servait éventuellement à vérifier les comptes. Je m’acquitte bien mal de ma tâche, ne comprenant pas exactement l’intitulé des colonnes. Après avoir vérifié mes réponses, l’un d’eux revient à moi pour me demander précisément ma destination du lendemain. Devant ma surprise, il m’explique que les refuges du CAI (Club Alpin Italien) sont tenus de demander ces renseignements afin de cerner le périmètre des recherches des secours en cas d’accident.

2h de la nuit, Zingaro de contrefaçon

A la nuit tombée, je rejoignis mon dortoir situé dans un bâtiment annexe. Toutes les lampes extérieures brillaient. Se détachant de l’ombre, l’édifice était magnifique et avait presque des allures de château. Jamais un refuge n’aura si bien illustré sa fonction. Phare lumineux sortant de la houle sombre de la montagne, il aurait sauvé du naufrage n’importe quel randonneur en perdition.

Mais les visiteurs ne furent pas ceux qu’on attendait.

En pleine nuit, je suis tirée brusquement de mon sommeil. Décidément ça devient une habitude ! Mais contrairement à Rima, cette fois c’est le bruit qui me réveille. Il me faut quelques secondes pour réaliser que c’est une galopade. Je m’extirpe prestement de mon sac de couchage pour courir à la fenêtre. J’assiste alors au spectacle nocturne le plus étrange de toutes mes randonnées. Dans une cavalcade effrénée, les mulets venus vraisemblablement de l’écurie que j’avais croisée en montant, encerclent le refuge à la manière des sioux. Ils galopent ou trottinent silencieusement à la queue leu-leu suivant un leader, dans la lumière des fanaux secouant le sol de trépidations asynchrones. Ils semblent décidés comme des kamikazes, animés d’une motivation mystérieuse. Je les vois passer dans un sens, disparaître dans l’ombre et revenir quelques instants après dans le sens inverse.

Le petit manège dure au moins cinq bonnes minutes. Comme ils sont arrivés, ils repartiront, en file indienne, rendant au refuge sa quiétude et laissant derrière eux le chemin de ronde humide gaufré de l’empreinte de leurs sabots.

Au matin, cette signature attestera que je n’ai pas rêvé. (lire la suite)

Étapes Rima – Carcoforo et Carcoforo – Santa M. de Fobello

V30 Rima – Boffalora

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  1. Sénèque: « De la constance du sage » Collection Folio, Ed. Gallimard []

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