Via Alpina 2010: Étape 29, du refuge de Valvogna à Rima

Mercredi 28 juillet

Je suis passée dans ce joli refuge comme une ombre n’ayant laissé aucune empreinte, de même qu’il n’en a laissé presque aucune sur moi. Avec le recul, au moment de la retranscription un peu tardive, je n’ai plus aucun souvenir de l’allure des propriétaires, des menus qu’ils m’ont servis, de l’ambiance du petit-déjeuner. Il était pourtant si beau ce refuge, il devait lui manquer un peu d’âme…

11h, d’Alagna au refuge Ferioli

Ferme walser

De la station de vacances cossue, proprette et achalandée aux accents résolument hélvetiques on passe à une belle montée sauvage et presque dépeuplée. Ces transisitions un peu brusques qui projettent de l’asphalte, du bruit et des puanteurs des voitures, à la rudesse de la pente, des pauvres fermettes, des troupeaux a toujours de quoi me surprendre. Laissant derrière moi les derniers quartiers d’Alagna et jusqu’au refuge Ferioli, mes rencontres ont été un cochon en faction devant une petite métairie, une dizaine de génisses apeurées se sauvant devant moi et un lointain troupeau de moutons sous la garde d’un berger immobile et de chiens agités s’abreuvant dans le torrent que mon chemin longeait à distance.

Station météo du refuge Ferioli

Le refuge Ferioli trônait au confins des alpages et des rochers, surveillant le versant de la montagne juché sur sa petite esplanade.

Quelques randonneurs sont attablés à la terrasse et dans la grande salle pour un plat de spaghetti bolognaise ou un café. Dégustant mon morceau de cake au chocolat accompagné d’un verre de lait en brique, j’observe le gérant explorant à la jumelle les environs à la recherche de gibier. Il doit connaître les heures et les lieux où il apparaît et  ne tarde pas à nous indiquer le col qui se hérisse périodiquement de l’arc des cornes de quelques bouquetins.

12h30, combat d’opérette au col Mud

  • Eh, vous avez-vu, on nous regarde ! Il y a une randonneuse qui arrive du refuge. Elle s’imagine peut-être qu’on ne l’a pas vue !  Tu parles, elle a beau faire attention pour ne pas faire de bruit, on n’est pas mirauds ! Eh, Antonio, si on lui faisait notre petit numéro ?
  • Oh, recouche-toi, Giorgio, tu nous fatigues, c’est le moment de faire la sieste.
  • Allez, un petit effort pour qu’elle ne soit pas venue pour rien. Regarde, elle sort son appareil photo ! Je te parie qu’on va être sur facebook !
  • Fiche-nous la paix, je rumine !
  • On pourrait un peu se reposer dans le calme ?
  • Va plus loin, mais ne nous embête pas !
  • Oh, vous les gonzesses, je vous demande rien ! Allez Antonio, une petite bagarre, pour le fun ! Regarde, elle s’est assise, je crois qu’elle ne partira pas tant qu’elle n’aura pas eu sa représentation.
  • Oh, non ! De toute façon il faut toujours que je te laisse gagner et après tu te tapes toutes les meufs !
  • Promis, pas cette fois !
  • Bon ! C’est bien pour te faire plaisir, mais après, tu me fiches la paix !

Coup de gong, le combat commence sous l’œil indifférent des femelles et des jeunes qui somnolent.

  • Antonio ! je veux bien te laisser la victoire, mais mets-y un peu plus d’enthousiasme !
  • Bon, allez Tchao Giogio, ça ira comme ça,  moi je vais continuer ma sieste !
  • Pfff ! Comment-voulez vous que la relève soit assurée ! Y a des traditions qui se perdent !

Le simulacre de lutte peu convainquant n’aura duré qu’une quinzaine de secondes, histoire de faire croire et apparemment personne ne revendiqua la victoire.

Les deux belligérants sans se jeter un regard, regagnent tranquillement des coins d’ombre pour s’allonger paresseusement parmi leurs congénères.

Hameau oublié

21h,  sur le bat-flanc du gîte de Rima, cherchant le sommeil

Au refuge de Valle Vogna, les autrichiens m’avaient expliqué que les coordonnées du gite de Rima étaient erronées. Je devais aller chercher la responsable au restaurant “Brillo Grillo”. C’est une charmante petite auberge noyée sous des cascades de fleurs multicolores.

La restauratrice traînant douloureusement la jambe me fit traverser un dédale de ruelles jusqu’à l’autre bout du village. Le gîte perche au second étage d’une maison qu’on atteint par une porte cachée à l’arrière. La vue du dortoir embrasse tout le village et toise le clocher. Je m’installe et persuadée que je resterai seule, prends mes aises et éparpille mes affaires dans la cuisine et la salle de bain.
Le pas pesant d’un quadrupède raisonne dans l’escalier jusqu’à ce que s’encadrent dans l’embrasure de la porte la restauratrice dépassée de la tête et des épaules par un grand échalas lourdement chargé. Je le jauge et arrive rapidement à la conclusion qu’il n’est certainement pas français, mes compatriotes se reconnaissant au fait qu’ils portent très souvent au moins un article Quechua comme marqueur de l’identité nationale. Presque silencieusement ils vont explorer les lieux ; il jette ensuite son dévolu sur l’étage inférieur de lits superposés. Ce détail aura sa petite importance.

Pas très causant, mon colocataire. Tournicote un peu comme s’il voulait prendre des repères. Je lance une phrase initiatique, maladroitement cosmopolite et honteusement bourrée de fautes, mais qui dénote néanmoins ma volonté de vouloir entamer les échanges :

  • Are You english ? …. euh, Schweiz ? … Deutsch ?
  • Little…

Comment ça, little ? On peut être little anglais, little suisse, little allemand ? Ça existe la triple petite nationalité. Je sens le bug. Je rectifie alors les détails de la procédure d’approche :

  • Do you speak english ?
  • Little

Ah, voilà ; la réponse me semble plus en adéquation avec la question.

S’en suit un dialogue, ô combien laborieux entre nous. Car son anglais est encore plus little que le mien. Quant à mon allemand, il est loin de couler de source. Elle s’est amenuisée au fil des ans, faute d’avoir entretenu mes quelques connaissances du parler outre-Rhin difficilement acquises dans mon lointain passé scolaire. Je me souviens encore du livre intitulé  » L’allemand facile ». Accroche mensongère ! « L’allemand poussif » aurait été plus à propos ! Avec des thèmes abordés terriblement hors sujet ; je me rappelle encore un poème qu’il m’a fallu ingurgiter « Die Lorelei… Ich weiss nicht was soll es bedeuten, patati, patata. »  Seule concession à la modernité, il n’était pas en gothique ! Mais franchement, comment puis-je à Rima mener une discussion sur la randonnée avec un bagage aussi incongru ? Les temps ont changé, heureusement. On est plus pragmatique face aux besoins des migrations professionnelles et touristiques : l’allemand pour les nuls a remplacé l’allemand pour les érudits linguistes !

J’apprends qu’il est autrichien… encore un ! Et de fait, je ne croise que des germanophones. Bill m’avait expliqué que les topoguides en allemand présentaient la GTA (dont je partage à nouveau l’itinéraire) dans le sens nord-sud, alors que ceux qui étaient en anglais le faisaient en sens inverse. Ce qui explique que je rencontre sur la GTA essentiellement des allemands, autrichiens, suisses alémaniques, et aucun britannique.

Il s’étonne du gabarit de mon sac et ne comprend pas comment j’ai pu dans un si petit volume caser pratiquement autant de matériel que lui. Il fait une randonnée de huit jours et va de refuge en refuge sans envisager à un moment ou à un autre de bivouaquer. Il trimballe néanmoins une popote complète et des vivres emballés dans de volumineuses et encombrantes boites en plastique. Il est persuadé que je suis une “expert ”, ce à quoi j’ai envie de répondre que je suis plutôt une fainéante.

Les dialogues où il faut aller puiser dans les tréfonds de sa mémoire pour essayer de trouver chaque mot important appris puis oublié, s’étiolent d’eux-mêmes.

En attente de l’heure du repas, on se recouche alors, moi me plongeant dans mon livre que je savoure avec lenteur pour qu’il puisse durer et lui dans son travail d’opérateur téléphonique, avec son portable vissé à l’oreille comme Jacques Pradel dans perdu de vue.

Dring. Dring, dring…. Enfin je dis « dring », ce n’est pas le mot exact puisque maintenant les mobiles ont les sonneries les plus diverses allant de la Ve de Beethoven au meuglement d’une vache en passant par les tubes des années soixante. Donc pour simplifier, je dirai « dring ».

  • Allo Claudia….

Ah, voilà l’épouse qui s’inquiète de son grand mari parti à l’aventure. Mon indiscrétion, par la force des choses s’arrête là, ne comprenant pas beaucoup le reste de son discours.

Fin de la communication sur des mots d’affection je suppose, bien que je n’ai pas objectivement capté de « Ich liebe dich »

Dring, dring, dring…

  • Allo…. Cette fois c’est la Mutter qui veut savoir si son grand fils (qui n’est plus depuis bien longtemps un adolescent !) n’est pas perdu, parce que la vilaine bru n’a certainement pas fait la commission !

Fin de la communication, une demi-page de lecture.

Dring dring dring…

  • Allo, Claudia.. (Ah, elle revient aux nouvelles !). Qu’est ce qu’elle t’as dit ta Mutter ?

Fin de la communication. Trois minutes de plongée dans le roman. Quand soudain, c’est lui qui prend l’initiative de téléphoner.

  • Allo….

Un associé, un copain, n’importe qui pour tuer le temps ou parce qu’il a un forfait gratuit, que sais-je. J’imagine n’importe quoi. Ça m’amuse d’inventer des vies aux gens.

Fin de la communication, le temps de parcourir deux pages…

Dring, dring, dring….

  • Allo, Claudia…

Pas un peu pot de colle, l’épouse ?

Il y eut encore quelques conversations téléphoniques qui me laissèrent croire que c’était un homme indispensable, aimé ou important.

Modestement, je n’eus qu’un appel.

Les autrichiens semblent de prime abord souvent assez fermés et peu disposés au dialogue, mais cette froideur apparente n’est peut-être que de la discrétion, de la timidité ou de la difficulté à magner les langues étrangères. Il faut dire que celui-ci n’est pas particulièrement doué dans ce domaine ; j’ai trouvé en lui un concurrent encore plus nul que moi.

Je lui suggérai d’aller ensemble au restaurant puisqu’il nous fallait retraverser le village. Il usa de mille politesses pour s’installer à ma table, demande que j’accueillis avec plaisir.

Ce repas fut fort sympathique. Imaginez une jolie petite salle habillée de bois, chaleureuse, décorée avec goût, garnie d’une dizaine de petites tables agrémentées de bouquets. Seules trois étaient occupées. A coté de nous un trio d’âge mûr venu pour fêter l’anniversaire de l’aïeule et un peu plus loin un couple de randonneurs allemands, que l’autrichien avait côtoyé pendant la journée et qui avait préféré pour la nuit une chambre plutôt que le dortoir. Chaque table commença son repas discrètement, confinant ses conversations à un périmètre restreint, mais rapidement les mots qui manquaient à mon répertoire germanique pour me faire comprendre de mon compère de hasard requirent le secours du couple qui comprenait un peu le français. Traductions et explications qui drainèrent dans la foulée des dialogues qui se complétèrent, se répondirent, rebondissant d’une table à l’autre. En fin de repas, un beau gâteau d’anniversaire arriva. Il était bien trop grand pour nos trois voisins qui proposèrent à tous une part. Une bouteille de mousseux italien circula aussi, pour mettre une note de gaité supplémentaire à cette petite fête improvisée. Et chacun de porter un toast dans sa langue maternelle à la vieille femme gênée de cette célébrité soudaine.

1h de la nuit, apparition fantomatique

Entre les insomnies, j’ai le sommeil plutôt léger. En pleine nuit, je suis réveillée. Par un je-ne sais-quoi que je ne peux dans l’instant pas définir. La pluie avait cessé pendant la soirée, il n’y avait pas de tonnerre, aucun bruit dans ce village presque désert, l’autrichien installé à distance, était très discret et ne ronflait pas. Il m’a semblé qu’il s’agissait de mouvements, de jeux d’ombres. Je vois soudain, se découpant dans le carré de la fenêtre, comme un fantôme la grande silhouette de l’autrichien gesticuler, aux prises avec un drap ou une couverture comme un navigateur affalant ses voiles en pleine tempête. A la peur et la surprise, succèdent les interrogations. Mais que peut-il bien faire ? En silence, j’observe son curieux manège. Pinçant une couverture sous le matelas de la couchette supérieure, il fait tout autour de son lit une tente hermétique. Il se recouche sans bruit dans son mausolée qui, d’après mes supputations doit être censé le protéger de la clarté lunaire.

Il aurait été si simple, de sortir sur le balcon et de fermer le volet pour obtenir le même résultat, mais peut-être n’a-t-il pas voulu par timidité ou politesse m’imposer l’obscurité complète ! (lire la suite)

Étapes Refuge Valvogna – Refuge Ferioli et Refuge Ferioli – Rima

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